vendredi 9 janvier 2009

Devoirs de vacances (Noël), 20

En photo : Republicanas (Clara Campoamor) par anacrustaceo

Au programme aujourd'hui : un extrait du remarquable et très émouvant roman de Dulce Chacón, La voz dormida, 2002.
Il est un peu long… alors prenez votre temps. Pour les CAPES : oubliez peut-être l'optique concours pour ce beau texte (d'ailleurs, je vous en conseille la lecture… certainement utile pour votre programme de civilisation).

Aún se pregunta Pepa cómo ha reunido el valor suficiente para enviarle un mensaje a Hortensia. Y sigue estando nerviosa, a pesar de que hace horas que regresó del penal. Hace horas que se ha despedido del abuelo de Elvira. Hace horas que vio caminar a don Javier bajo la lluvia, con la cabeza baja, alejándose de ella abrazado a su lata vacía. Hace horas que ha llegado a casa de los señores. Y ya le ha preparado la sopa a don Fernando.
Tiembla.
Ha de tener cuidado.
Porque ella no es valiente, como lo es su hermana, que no dudó en incorporarse a las milicias. Porque Hortensia fue miliciana. Y guerrillera también, se fue a la guerrilla poco después de la muerte de su padre, aun estando embarazada de cinco meses.
Le ha mentido al abuelo de la niña pelirroja.
Le ha mentido al caballero que tiene unos apellidos tan raros, porque en los tiempos que corren hay que guardarse algunas verdades. A su padre no lo cogieron por estar con la República, lo cogieron porque sabían que el marido de Hortensia estaba en el monte; y lo mataron porque no quiso decir dónde estaba. Su padre era valiente. Su padre era tan valiente como Hortensia. Porque a ella también se la llevaron para interrogarla cuando a su padre ya no le podían interrogar. Casi a diario se la llevaban, creyendo que un día les iba a decir que su marido estaba con El Chaqueta Negra, creyendo que un día les iba a decir dónde estaba. Un día, Hortensia se iba a cansar de tanto ir y venir con el miedo a cuestas. Pero no se cansó. Ella soportó lo suyo. Y se fue detrás de su hombre porque un somatén que había venido de Barcelona le dio una patada en el vientre. Sólo temió perder al hijo que esperaba. Hortensia era valiente.
Pero Pepa no resistiría ni una sola patada. Ella no. Si a ella la cogen, los cogen a todos. Ella es igual que su madre, que no soportó un invierno detrás de un parto prematuro, el suyo. Menuda, indefensa, débil y rubia, como sin hacer, como su madre.
Ha de tener cuidado.
Piensa.
Y vigila la bandeja porque aún le tiemblan un poco las manos y no quiere derramar la sopa que lleva para don Fernando. Camina despacio, mirando hacia el frente y luego hacia el plato de sopa, y después al suelo y luego al frente y después al plato y al suelo.
Procura no mirar el pan.
Camina despacio y tarda en llegar al comedor lo que no ha tardado nunca. Los cubiertos tintinean cuando deposita la bandeja en la mesa. Pero no ha derramado ni una gota de sopa. Ni una sola gota.
—Pepa.
La voz de don Fernando llega de la sala. Ella acude a la llamada retirándose el mechón que le resbala en la frente y se sitúa junto a la chimenea encendida para aprovechar un poco de calor mientras pregunta:
—¿Mande?
Don Fernando deja el periódico sobre sus rodillas y se quita las gafas para mirarla:
—Hace frío. Hoy voy a cenar aquí.
Pepa abandona el calor de las llamas y regresa a la bandeja y a la sopa, decidida a controlar su temblor.
No quiere ver el pan. Pero lo mira. Lo mira y sonríe mientras alza de nuevo la bandeja. Lo mira.
Sonríe.
Tiembla.
Y piensa en Hortensia. Imagina su estremecimiento cuando muerda su pan, cuando sus labios rocen el mensaje de Felipe. La carta que ella misma recogió en el camino de Cerro Umbría, bajo la tercera piedra después del poste de luz con un tajo en el medio, una piedra bien grande y bastante plana que tiene un matorral delante que la oculta del camino. La misma piedra que le señaló su cuñado Felipe cuando se llevaron a Hortensia:
—Mira, y fíjate bien. Aquí debajo, dentro de una lata que hay aquí debajo, te dejaré mañana una cosa. La coges sin que nadie te vea, y se la llevas a Tensi.
Porque él la llamaba siempre Tensi. La coges sin que nadie te vea. Pepa le miró a los ojos, y no quiso decirle que se sentía desfallecer de miedo. Le dijo que había ido al cerro para avisarle de que en las granjas de El Altollano la Guardia Civil contaba los animales por la noche, y obligaba a los paisanos a entregar las llaves de los corrales, y que por la mañana devolvía las llaves y contaba de nuevo los animales para saber quién vendía provisiones a la guerrilla. Y que así había caído Hortensia, cuando se disponía a comprar una gallina. Ella sólo había ido a contárselo, para que no la esperara. Y querría haberle dicho que había ido con el miedo aplastándole el cuerpo y que mientras esperaba a Felipe junto al matorral, cuando escuchó los tres golpes de piedra de la contraseña, casi se olvida de que tenía que contestar con otros tres golpes. Y que no volvería nunca al cerro, eso querría haberle dicho. Pero no se lo dijo. Le miró a los ojos y vio en ellos la mirada de su hermana, la misma mirada que Hortensia le puso al pedirle que fuera al cerro a decirle a Felipe que no la esperara. La misma mirada tenía Felipe, y Pepa le prometió llevarle a Hortensia lo que él quisiera mandarle.
Pero la primera vez fue más fácil. Aquel día dejaron de temblarle las piernas en cuanto levantó la piedra casi plana escondida detrás del matorral y abrió la caja de lata. Porque lo que Felipe había dejado para Hortensia no estaba prohibido que se lo llevara. Y lo entregó al llegar a la cárcel de Ventas, en la puerta, a la monja que se encargaba de recoger los paquetes. Era sólo un cuaderno en blanco. Un cuaderno azul.

***

La traduction officielle, par Laurence Villaume, (Plon 2004) :

Pepa se demande encore comment elle a pu trouver assez de courage pour envoyer un message à Hortensia. Et elle est encore nerveuse, même si cela fait des heures qu'elle est revenue du tribunal. Cela fait des heures qu'elle a quitté le grand-père d'Elvira. Cela fait des heures qu'elle a vu don Javier s'éloigner d'elle, sous la pluie, tête basse, serrant sa timbale vide. Cela fait des heures qu'elle est revenue à la maison de ses maîtres. Et elle a préparé la soupe de don Fernando.
Elle tremble.
Parce qu'elle n'est pas courageuse comme sa sœur, qui n'a pas hésité à s'enrôler dans la milice. Parce qu'Hortensia a été dans la milice. Et elle a été dans la guérilla aussi ; elle s'en enrôlée peu après la mort de son père, alors qu'elle était déjà enceinte de cinq mois.
Elle a menti au grand-père de la petite rousse.
Elle a menti au monsieur élégant qui porte un nom si rare, parce que, par les temps qui courent, il faut se garder quelques vérités pour soi. Son père, ils ne l'ont pas arrêté parce qu'il était avec la République ; mais parce qu'ils savaient que le mari d'Hortensia était dans le maquis ; et ils l"ont tué parce qu'il n'a pas voulu révéler où il était. Son père était courageux. Son père était aussi courageux qu'Hortensia. Elle aussi, ils l'ont interrogée quand ils ne pouvaient plus interroger son père. Pratiquement tous les jours, ils l'ont fait, pensant qu'elle finirait par avouer que son mari était avec El Chaqueta Negra, pensant qu'elle finirait par dire où il se cachait. Un jour, Hortensia a failli se fatiguer d'aller et venir sans cesse avec la peur au ventre. Mais elle a tenu bon. Elle a supporté sa peine. Et elle a fini par rejoindre son homme parce qu'un policier qui venait de Barcelone lui a donné un coup de pied dans le ventre. Elle a seulement craint de perdre l'enfant qu'elle attendait. Hortensia était courageuse.
Mais Pepa, elle, ne résisterait pas à un seul coup de pied. Pas elle. S'ils l'attrapent, elle, ils les attrapent tous. Elle est comme sa mère, qui n'a pas supporté un hiver après un accouchement prématuré, le sien. Menue, fragile, faible et blonde, inachevée comme sa mère.
Il faut être prudente.
Elle pense. Et ele fait attention au plateau parce que ses mains tremblent encore un peu et elle ne veut pas renverser la soupe qu'elle apporte à don Fernando. Elle avance lentement, en regardant devant elle, puis l'assiette de soupe, et ensuite vers le sol, puis devant elle, et ensuite l'assiette, et le sol.
Faire attention de ne pas regarder le pain.
Elle marche lentement et met plus de temps que jamais à atteindre la salle à manger. Les couverts tintent lorsqu'elle dépose le plateau sur la table. Mais elle n'a pas renversé une seule goutte de soupe. Pas une seule.
— Pepa.
La voix de don Fernando traverse la salle. Elle accourt en écartant la mèche qui lui tombe sur le front et s'arrête devant la cheminée allumée pour profiter un peu de la chaleur et demande :
— Oui ?
Don Fernando pose le journal sur ses genoux et retire ses lunettes pour la voir :
— Il fait froid. Je vais dîner ici, aujourd'hui.
Pepa s'eloigne de la chaleur des flammes et retourne au plateau et à la soupe, résolue à contrôler ses tremblements.
Elle ne veut pas voir le pain. Mais elle le regarde. Elle le regarde et sourit tandis qu'elle soulève à nouveau le plateau. Elle le regarde.
Elle sourit.
Elle tremble.
Puis elle pense à Hortensia. Elle imagine son frémissement lorsqu'elle mordra son quignon de pain, et quand ses lèvres frôleront le message de Felipe. La lettre que Pepa a recueillie sur le chemin de Cerro Umbría, sous la troisième pierre après le poteau avec une entaille au milieu, une pierre bien grande et assez plate cachée du chemin par un buisson. La même pierre que son beau-frère lui avait indiquée lorsqu'ils ont emmené Hortensia :
— Regarde et fais attention. Ici, en bas, il y a une boîte ; demain, je t'y laisserai quelque chose. Tu la prends sans te faire voir, et tu l'apportes à Tensi.
Parce qu'il l'appelait toujours Tensi. Tu la prends sans te faire voir. Pepa l'a regardé dans les yeux, et elle n'a pas voulu lui dire qu'elle mourait de peur. Elle lui a dit qu'elle était venue sur la colline pour le prévenir que, dans les granges d'El Altollano, la Garde Civile comptait les animaux la nuit, et elle obligeait les paysans à lui remettre les clés des enclos ; et que, le matin, elle rendait les clés et comptait les animaux pour savoir qui vendait des provisions à la guérilla. Et que c'est comme cela qu'Hortensia s'était fait prendre, en allant acheter une poule. Pepa était seulement venue l'avertir, pour qu'il n'attende pas sa femme. Elle aurait voulu lui dire qu'elle était venue avec la peur lui tiraillant les entrailles ; et que, pendant qu'elle attendait Felipe près du buisson, quand elle avait entendu les trois coups de pierre en signe de reconnaissance, elle avait presque oublié qu'elle devait répondre en donnant trois autres coups. Elle aurait voulu lui dire qu'elle ne reviendrait jamais sur la colline. Mais elle ne le lui a pas dit. Elle l'a regardé dans les yeux et elle y a vu le regard de sa sœur, le regard d'Hortensia lorsqu'elle lui avait demandé d'aller sur la colline dire à Felipe de ne pas l'attendre. Ce même regard qu'avait Felipe à cet instant ; et Pepa lui promit de remettre à Hortensia ce qu'il voulait lui faire parvenir.
Mais la première fois, cela avait été plus facile. Ce jour-là, ses jambes ne tremblaient pas lorsqu'elle avait soulevé la pierre presque plate cachée derrière le buisson, et ouvert la boîte en fer-blanc. Parce que, ce que Felipe avait laissé pour Hortensia n'était pas une chose interdite. Et, en arrivant à la maison de Ventas, elle l'avait remise à la religieuse qui se tenait à la porte, chargée de recueillir les paquets. C'était seulement un cahier vierge.
Un cahier bleu.

***

Une proposition de traduction :

Pepa se demande encore où elle a trouvé le courage suffisant pour envoyer un message à Hortensia. Et elle est encore nerveuse, bien qu’elle soit rentrée il y a des heures de la prison. Cela fait des heures qu’elle a dit au revoir au grand-père d’Elvire. Cela fait des heures qu’elle a vu marcher Don Javier sous la pluie, la tête basse, s’éloignant d’elle, serrant sa boîte vide dans les bras. Cela fait des heures qu’elle est arrivée dans la maison des messieurs. Et elle a déjà préparé la soupe à Don Fernando.
Elle tremble.
Elle doit faire attention.
Parcequ’elle n’est pas courageuse, elle, comme l’est sa sœur, qui n’avait pas hésité à intégrer les milices.
Parce qu’Hortense avait été milicienne. Et guérillera aussi. Elle avait rejoint la guérilla peu de temps après la mort de son père, bien qu’elle fût enceinte de cinq mois.
Elle a menti au grand-père de la petite fille rousse.
Elle a menti au monsieur qui a des noms de famille si bizarres, parce que par les temps qui courent, il faut garder pour soi certaines vérités. A son père ils ne l’avaient pas fait prisonnier parce qu’il était du côté de la république. Ils l’avaient fait prisonnier parce qu’ils savaient que le mari d’Hortensia était dans la montagne , et ils l’avaient tué parce qu’il n’avait pas voulu dire où il était. Son père était courageux. Son père était aussi courageux qu’Hortensia. Parce qu’elle aussi ils l’avaient emmenée pour l’interroger, quand ils ne pouvaient plus interroger son père. Ils l’emmenaient presque quotidiennement, pensant qu’un jour elle allait leur révéler que son mari était avec le Blouson Noir, pensant qu’un jour elle allait leur dire où il était. Un jour, Hortensia finirait par se fatiguer d’aller et venir tant de fois avec la peur au ventre. Mais elle ne s’était pas fatiguée. Elle avait supporté ce qu’on lui infligeait. Et elle avait suivi son homme parce qu’un milicien qui était venu de Barcelone lui avait donné un coup de pied dans le ventre. Elle avait eu juste peur de perdre le fils qu’elle attendait. Hortensia était courageuse.
Mais Pepa ne résisterait pas à un seul coup de pied. Pas elle. Si ils la font prisonnière à elle, ils les font prisonniers à tous. Elle est pareille que sa mère, qui n’avait pas supporté un hiver après un accouchement prématuré, le sien. Menue, sans défense, faible et blonde, l’air de rien, comme sa mère.
Elle doit faire attention.
Elle pense.
Et elle surveille le plateau parce qu’elle a encore les mains qui tremblent et elle ne veut pas renverser la soupe qu’elle porte à don Fernando. Elle marche lentement, elle regarde en face, puis en direction du plat de soupe, et après elle regarde le sol, puis en face, et après le plat, et le sol.
Elle essaye de ne pas regarder le pain.
Elle marche lentement et elle met du temps à arriver dans la salle à manger, ce qui ne lui est jamais arrivé avant. Les couverts tintent lorsqu’elle dépose le plateau sur la table. Mais elle n’a pas renversé une seule goutte de soupe. Pas une seule goutte.
-Pepa.
La voix de don Fernando provient de la salle. Elle répond à son appel en ôtant la mèche de cheveux qui glisse sur son front, et elle se place juste devant la cheminée allumée, afin de profiter un peu de la chaleur, pendant qu’elle demande.
-Vous désirez ?
Don Fernando pose le journal sur ses genoux et enlève ses lunettes pour la regarder :
-Il fait froid. Aujourd’hui je vais dîner ici.
Pepa abandonne la chaleur des flammes et ramène le plateau et la soupe, décidée à contrôler ses tremblements.
Elle ne veut pas voir le pain. Mais elle le regarde. Elle le regarde et elle sourit tandis qu’elle soulève de nouveau le plateau. Elle regarde.
Elle sourit.
Elle tremble.
Et elle pense à Hortencia. Elle imagine son bouleversement lorsqu’elle mordra son pain, lorsque ses lèvres frôleront le message de Felipe. La lettre qu’elle-même avait ramassée, sur le chemin de cerro Umbria, sous la troisième pierre après le poteau électrique, avec une entaille au milieu. Une pierre bien grande et assez plate devant laquelle est placé un buisson qui l’occulte du chemin. La même Pierre que lui avait montré son beau-frère quand ils avaient emmené Hortensia.
-Regarde et sois attentive. Là dessous, dans une boite qu’il y a là dessous, je te laisserai demain une chose. Tu la prends sans que personne ne te voie, et tu l’apportes à Tensi.
Parce que lui il l’appelait toujours Tensi. Tu la prends sans que personne ne te voie. Pepa l’avait regardé dans les yeux, et elle n’avait pas voulu lui dire qu’elle se sentait mourir de peur. Elle lui avait dit qu’elle avait été sur la colline pour le prévenir que dans les Granges de El Alto Llano, la Guardia Civil comptait les animaux la nuit, et elle obligeait les paysans à donner les clefs des basses cours , et que le matin elle rendait les clefs et elle comptait à nouveau les animaux pour savoir qui vendait des provisions à la guérilla. Et que c’est de cette manière qu’Hortensia s’était fait prendre, quand elle s’apprêtait à acheter une poule. Elle était seulement venue lui raconter, pour qu’il ne l’attende pas. Et elle aurait aimé lui dire qu’elle était venue avec la peur qui s’emparait d’elle et que tandis qu’elle attendait Felipe près du buisson, quand elle avait entendu les trois coups de pierre du signal, elle avait presque oublié qu’elle devait répondre avec trois autres coups. Et qu’elle ne reviendrait jamais sur la colline. C’est ce qu’elle aurait aimé lui dire. Mais elle ne lui avait pas dit. Elle l’avait regardé dans les yeux et elle avait vu en eux le regard de sa sœur, le même regard qu’ Hortensia lui avait adressé en lui demandant qu’elle aille sur la colline dire à Felipe qu’il ne l’attende pas. Felipe avait le même regard et Pepa lui avait promis d’emmener à Hortensia ce qu’il voudrait lui envoyer.
Mais la première fois avait été plus facile. Ce jour-là ses jambes avaient cessé de trembler lorsqu’elle avait soulevé la pierre presque plate, cachée derrière le buisson, et qu’elle avait ouvert la boîte en fer blanc. Parce qu’il n’était pas interdit qu’elle emporte ce que Felipe avait laissé pour Hortensia. Et elle l’avait remis à la bonne sœur qui s’occupait de réceptionner les paquets. C’était seulement un cahier avec les pages en blanc. Un cahier bleu.

***

Brigitte nous propose sa traduction :

Pepa se demande encore comment elle a pu trouver la force d’envoyer un message à Hortensia. Et elle est encore sur les nerfs, bien qu’elle soit revenue depuis des heures de la prison. Ca fait des heures qu’elle a dit au revoir au grand-père d’Elvira. Des heures qu’elle a vu marcher don Javier sous la pluie, tête basse, s’éloignant avec sa boîte en fer vide serrée contre lui; des heures qu’elle est arrivée chez ses maîtres. Et elle a déjà préparé la soupe de don Fernando.
Elle tremble.
Elle doit faire attention.
Parce qu’elle, elle n’est pas courageuse comme sa sœur qui n’a pas hésité un seul instant à entrer dans la milice. Parce qu’Hortense a été milicienne. Et maquisarde aussi, elle a pris le maquis peu de temps après la mort de son père, même enceinte de cinq mois.
Elle a menti au grand-père de la petite rousse.
Elle a menti au monsieur dont le nom de famille est si étrange parce que, par les temps qui courent, il faut garder pour soi certaines vérités. Son père, ce n’est pas parce qu’il était pour la République qu’ils l’ont pris, ils l’ont pris parce qu’ils savaient que le mari d’Hortensia était au maquis ; et ils l’ont tué parce qu’il n’a pas voulu dire où il se trouvait. Son père était courageux. Son père était aussi courageux qu’Hortensia. Parce qu’elle aussi ils l’ont emmenée pour l’interroger quand ils ne pouvaient plus interroger son père. Ils l’emmenaient presque tous les jours, en croyant qu’un jour elle finirait bien par leur dire que son mari était avec Chaqueta Negra, croyant qu’un jour elle allait leur dire où il était. Un jour, Hortensia se lasserait à force de faire ses allées et venues avec la peur au ventre. Mais elle ne s’en est pas lassée. Elle a enduré. Et elle a suivi son homme parce qu’un type de la brigade spéciale, venu de Barcelone, lui avait donné un coup de pied dans le ventre. Elle a juste eu peur de perdre l’enfant qu’elle portait. Hortensia était courageuse.
Mais Pepa ne résisterait pas à un seul coup de pied. Pas elle. S’ils la prennent elle, ils prennent tout le monde. Elle est comme sa mère, qui n’a pas supporté un hiver après un accouchement prématuré, le sien. Frêle, sans défense, faible et blonde, comme inachevée, comme sa mère. Il faut qu’elle fasse attention.
Elle pense.
Et elle surveille le plateau parce que ses mains tremblent encore un peu et elle ne veut pas renverser la soupe qu’elle apporte à don Fernando. Elle marche doucement, en regardant droit devant elle, et ensuite l’assiette de soupe, et puis par terre et ensuite droit devant et puis l’assiette et encore par terre.
Elle essaie de ne pas regarder le pain.
Elle avance tout doucement et tarde un peu à arriver à la salle à manger, elle tarde comme jamais. Les couverts tintent lorsqu’elle dépose le plateau sur la table. Mais elle n’a même pas renversé une goutte de soupe. Pas une seule.
- Pepa.
La voix de don Fernando lui arrive du salon. Elle se présente à son appel, en dégageant la mèche qui tombe sur son front et se place près de la cheminée allumée pour profiter un peu de la chaleur tandis qu’elle demande :
- Vous désirez ?
Don Fernando pose le journal sur ses genoux et ôte ses lunettes pour la regarder :
- Il fait froid. Ce soir je vais dîner ici.
- Pepa abandonne la chaleur de l’âtre et retourne au plateau et à la soupe,
bien décidée à maîtriser son tremblement.
Elle ne veut pas voir le pain. Mais elle le regarde. Elle le regarde et sourit
tandis qu’elle soulève à nouveau le plateau.
Elle sourit.
Elle tremble.
Et elle pense à Hortensia. Elle imagine son émotion lorsqu’elle mordra dans son pain, lorsque ses lèvres frôleront le message de Felipe. La lettre qu’elle-même a recueillie sur le chemin de Cerro Umbría, sous la troisième pierre après le poteau électrique, celle avec une entaille au milieu, une grande pierre assez plate avec un buisson devant qui la cache du chemin. Cette même pierre que lui avait montré son beau-frère quand ils avaient emmenée Hortensia :
- Regarde et fais bien attention. Ici, à l’intérieur d’une boîte de conserve qui est là-dessous, demain je te laisserai quelque chose. Tu la prends sans que personne ne te voie et tu la portes à Tensi.
Parce qu’il l’appelait toujours Tensi. Tu la prends sans que personne ne te voie. Pepa l’a regardé droit dans les yeux, et elle n’a pas voulu lui dire qu’elle était au bord de l’évanouissement tellement elle avait peur. Elle lui a dit qu’elle était venue à la colline pour le prévenir : dans les fermes de El Alto Llano, la Garde Civile comptait les bêtes le soir et obligeait les paysans à remettre les clefs de leurs granges, et le matin, elle leur rendait les clefs et recomptait les bêtes pour savoir qui vendait des provisions au maquis. Et c’était comme ça qu’Hortensia était tombée entre leurs mains, au moment où elle s’apprêtait à acheter une poule. Elle était venue simplement le lui dire, pour qu’il ne l’attende pas. Et elle aurait voulu lui dire qu’elle était venue le corps plombé par la peur et que, pendant qu’elle attendait Felipe près du buisson, quand elle avait entendu les trois coups de pierre du signal et qu’elle avait failli oublier de répondre par trois autres coups. Et qu’elle ne reviendrait plus jamais à la colline, voilà ce qu’elle avait voulu lui dire. Mais elle ne lui avait pas dit. Elle l’avait regardé dans les yeux et elle y avait vu le regard de sa sœur, le même regard qu’avait eu Hortensia quand elle lui avait demandé d’aller à la colline pour dire à Felipe qu’il ne l’attende pas. Felipe avait le même regard et Pepa lui avait promis d’apporter à Hortensia ce qu’il lui demandait.
Mais la première fois ça avait été plus facile. Ce jour-là, ses jambes avaient cessé de trembler dès qu’elle avait soulevé la pierre presque plate cachée derrière le buisson et qu’elle avait ouvert la boîte en fer blanc. Parce que, ce que Felipe avait laissé pour Hortense, ça n’était pas interdit qu’elle le lui apporte. Et elle l’avait remis en arrivant à la prison de Ventas, à l’entrée, à la bonne sœur chargée de récupérer les colis. C’était juste un cahier tout neuf. Un cahier bleu.

***

Odile nous propose sa traduction :

Pepa se demande encore comment elle a trouvé le courage nécessaire pour envoyer un message à Hortensia. Elle est toujours nerveuse, même si cela fait plusieurs heures qu'elle est revenue de la prison.
Cela fait maintenant des heures qu'elle a dit au revoir au grand-père d'Elvira. Cela fait des heures qu'elle a vu don Javier cheminer sous la pluie, tête baissée, s'éloignant d'elle, les bras serrés sur sa boite vide. Cela fait des heures qu'elle est arrivée chez les maîtres. Et elle a déjà préparé la soupe de don Fernando.
Elle tremble.
Elle doit être prudente.
Car elle n'est pas courageuse,elle, comme l'est sa soeur, qui n'hésita pas un instant pour rejoindre les milices. Car Hortensia a été milicienne. Et maquisarde aussi, elle a pris le maquis peu après la mort de son père, même si elle était enceinte de cinq mois.
Elle a menti au grand-père de la fillette rousse.
Elle a menti au monsieur qui a un nom de famille si bizarre, car, par les temps qui courent, mieux vaut ne pas trop en dire. Son père n'a pas été pris parce qu'il était du coté de la République, il a été pris car ils savaient que le mari d'Hortensia était dans le maquis et on l'a tué car il ne n'avait pas voulu dire où il se trouvait. Son père était courageux. Son père était aussi courageux qu'Hortensia. Car elle aussi ils l'ont emmenée pour l'interroger lorsqu'ils ne pouvaient plus interroger son père.. Presque tous les jours ils l'emmenaient, croyant qu'un jour elle leur dirait que son mari se trouvait avec Chaqueta Negra, croyant qu'un jour elle leur dirait où il se trouvait. Un jour, Hortensia se lasserait d'aller et venir, la peur au ventre. Mais elle ne s' était pas lassée. Elle a enduré ses souffrances. Et a elle suivi son homme parce qu'un type du Somatén, venu de Barcelone, lui avait donné un coup de pied au ventre. Elle n'avait eu peur que de perdre son enfant. Hortensia était courageuse.
Mais Pepa ne résisterait pas, pas même à un seul coup de pied. Elle, non. Si elle se fait prendre, ils se font tous prendre. Elle est comme sa mère, qui n'avait pas traversé un hiver après un accouchement prématuré, le sien. Menue, sans défenses, faible et blonde, comme inachevée, comme sa mère.
Elle doit être prudente.
Elle réfléchit.
Et elle surveille le plateau car ses mains tremblent encore un peu et elle ne veut pas renverser la soupe qu'elle apporte à don Ferando. Elle marche lentement, regardant droit devant elle, puis vers le plateau, puis vers le sol et encore droit devant elle, puis vers le plateau, puis vers le sol.
Elle essaie de ne pas regarder le pain.
Elle marche lentement et tarde pour arriver à la salle à manger comme elle n'a jamais tardé. La vaisselle tinte lorsqu'elle dépose le plateau sur la table. Mais elle n'a pas renverséla moindre goutte de soupe. Pas une.
-Pepa.
La voix de don Fernando vient du salon. Elle accourt à l'appel, tout en relevant la mèche qui lui retombait sur le front et elle se place près de la cheminée allumée pour profiter un peu de la chaleur tandis qu'elle demande:
-Que désirez-vous?
Don Fernando pose le journal sur ses genoux et enlève ses lunettes pour la regarder.
-Il fait froid. Aujoud'hui, je vais dîner ici.
Pepa abondonne la chaleur des flammes et revient vers le plateau et la soupe, décidée à contrôler son tremblememt.
Elle ne veut pas voir le pain. Mais elle le regarde. Elle le regarde et sourit tandis qu'elle reprend le plateau. Elle le regarde. Elle sourit.
Elle tremble.
Et elle pense à Hortensia. Elle imagine comme elle sera bouleversée lorsqu'elle mordra dans son pain, lorsque ses lèvres frôleront le message de Felipe. La lettre qu'elle a elle-même récupérée sur le chemin de la colline de l' Umbria, sous la troisième pierre après le poteau électrique, entaillée en son mileu, une pierre bien grande et assez plate, derrière un buisson qui la cache du chemin. La même pierre que lui avait signalé son beau-frère quand ils avaient emmené Hortensia.
-Ecoute, et regarde bien. Là-dessous, dans une boite de fer qui est là, dessous, je te laisserai demain une chose. Tu la prends sans que personne ne te voie et tu la porte à Tensi.
Car il l'appelait toujours Tensi. Tu la prends sans que personne ne te voie. Pepa le regarda dans les yeux et ne voulut pas lui dire qu'elle mourait de peur. Elle lui avait dit qu'elle était allée sur la colline pour le prévenir que, dans les fermes du Altollano, la nuit, la Guardia Civil comptait les animaux et obligeait les hommes à leur remettre les clefs des enclos et qu'elle rendait les clefs le matin et qu'elle comptait de nouveau les animaux afin de savoir qui vendait des provisions au maquis. Et que c'est ainsi qu'Hortensia s'était fait prendre, alors qu'elle s'apprêtait à acheter une poule. Elle était seulement venue pour le lui raconter, pour qu'il ne l'attende pas. Et elle aurait voulu lui dire qu'elle y était allée la peur collée au ventre et que pendant qu'elle attendait Felipe, près du buisson, lorsqu'elle avait entendu les trois coups de pierre du signal, elle avait failli oublier de répondre par trois autres coups. Mais elle ne lui avait pas dit. Elle le regarda dans les yeux et y vit le même regard que lui avait lancé Hortensia quand elle lui avait demandé d'aller à la colline pour dire à Felipe de ne pas l'y attendre. Felipe avait le même regard, et Pepa lui promit de porter à Hortensia ce qu'il voulait lui envoyer.
Mais la première fois, ce fut facile. Ce jour-là, ses jambes ne tremblèrent plus dès qu'elle souleva la pierre presque plate cachée derrière le buisson et qu'elle ouvrit la boîte de fer. Car ce que Felipe avait laissé pour Hortensia, il n'était pas interdit de le lui porter. Et elle le remit en arrivant à la prison de Ventás, sur le pas de la porte d'entrée, à la religieuse charger de recevoir les colis. Il s'agissait d'un cahier vierge. Un cahier bleu.

1 commentaire:

anacrus a dit…

Me emociona ver que se ha utilizado una de mis ilustraciones para acompañar este texto. Gracias por citar la procedencia. Mi nombre es Ana Cristina Martín.