jeudi 12 mai 2011

Un texte de Vanessa Canavesi

Le texte écrit par Vanessa dans le cadre de l'atelier d'écriture de Stéphanie Benson.
Merci !

« T'es un peu long à la détente, Vargas. » Très drôle. Vraiment très drôle. Si j'appuie, ce sera fini ; ou plutôt, ça commencera, et ça commencera assez mal, pour le coup. Si je n'appuie pas, l'histoire se termine aussi. Pourtant, j'ai accepté. J'étais libre. Alors, je suis là, en train de me demander si je dois tirer, si j'ai le droit de le faire, si j'en ai la force – pas la force mentale, celle-là, c'est évident que je ne l'ai pas – mais la force physique ; je veux dire, est-ce que mon cerveau a la capacité neurologique nécessaire pour envoyer ce signal à mes doigts ? Est-ce qu'il s'agit d'un geste aussi simple que de serrer la main à quelqu'un ? « Bordel, Vargas, appuie sur la gâchette, c'est si facile d'appuyer dessus, c'est pas pour rien qu'on l'a fabriquée comme ça. » J'ai un choix à faire, un choix entre oui et non, entre blanc et noir, entre ce qui est, ce qui n'est pas – mais je ne sais pas le faire. Si j'avais su choisir, choisir autre chose que de ne pas choisir, eh bien, je n'en serais pas là. Pendant une fraction de seconde, j'imagine les gens courageux, à l'extérieur. Certains sont en retard au travail, d'autres accompagnent leurs enfants à l'école... J'entends des rires de gamins se rapprocher de la fenêtre, et s'éloigner. Oui, c'est ça, déguerpissez, et vite.

***

J'ignore depuis combien de temps je suis assis sur ce banc.
Hier encore, à la même heure, j'étalais les miettes d'un sandwich sans fin dans mes draps, je faisais semblant d'écrire, un stylo à la main, les jambes sous deux couvertures épaisses qui n'étaient plus accrochées au lit, un oreiller calé sous les reins, le dos tordu et, comme toujours, un rictus dramatique aux lèvres.
Mais cette journée est définitivement différente des autres. Je suis assis sur ce banc depuis des heures et des heures. À un moment, je consulte ma montre, homme d'affaires consciencieux, et je me sens fier et déconcerté à la fois. J'ai oublié ce que c'est d'être attendu quelque part. Je ne sais faire qu'attendre. J'ai passé les cinq dernières années à attendre.
Mes mains fourmillent. Il reste environ dix minutes avant l'entretien. Je ne sais pas pourquoi je suis venu si tôt. Ce doit être mon corps, dans un semi-sommeil, qui m'a traîné jusque là. Je suis rongé par l'angoisse, envahi par toutes sortes de démons intérieurs, parce que j'ignore où j'ai mis les pieds, parce que je ne comprends pas ce qu'on me veut. Je suis excité surtout, et curieux aussi, un peu. Quelque chose vrombit dans mon ventre.
Je m'absorbe dans la contemplation du puits de lumière devant moi. À l'intérieur, le bâtiment semble abandonné : un couloir austère, des murs sombres à la peinture rouge brique écaillée et aux lambris presque noirs, encadrant de grandes vitres à l'aspect fragile, brisées pour certaines. Dehors, le soleil inonde le conduit de lumière naturelle. Je ne distingue pas même les fenêtres d'en face. Je suis quasiment aveuglé.
Second coup d'œil pressé à ma montre. Encore huit minutes. Ma jambe droite remue convulsivement. Je retire mon bonnet, laisse échapper mes cheveux éparses et prends une profonde inspiration, comme pour appeler au secours. Personne alentour. Pas la moindre promesse d'une présence salvatrice. Pourquoi je ne bouge pas ?
— Vous ne pouvez pas rester là, Monsieur ? crie soudain une voix nasillarde depuis le fond du couloir à ma gauche. Cette aile est réservée au personnel.
La femme avance rapidement vers moi, la démarche résolue, courant presque, ses talons claquant sur le sol. Entre deux âges, elle flotte dans un tailleur beaucoup trop grand pour elle.
— Bonjour ? lance-t-elle une fois à ma hauteur. Qui êtes-vous ? Qui vous a permis d'entrer ?
Je lui tends la main machinalement, sans me donner la peine de me lever.
— J'ai rendez-vous ici, je crois bien. À 11h30. Un certain Monsieur Milagro, on m'a dit de demander. Est-ce que me suis trompé d'endroit ?
Mon propre sursaut de politesse me surprend. Elle replace ses lunettes rouges sur le haut de son nez.
— Eh bien, si on vous a dit de venir ici, j'imagine que non, vous ne vous êtes pas trompé... Mais je ne comprends pas. Personne n'entre jamais dans cette partie du bâtiment, à part les... Bref, je ne sais pas ce que vous lui voulez, mais sachez que Monsieur Milagro n'apprécie guère de perdre son temps, et...
— Très bien, très très bien ! Je n'avais pas du tout l'intention de m'éterniser.
Je m'arrête un moment.
— Enfin, bon, c'est plutôt agréable comme endroit, ça doit être sympa de travailler ici.
Si j'avais pu, je lui aurais aboyé dessus : « Je fais le pied de grue depuis trois heures, c'est inhumain de faire attendre les gens comme ça. »
Scrach ! Une porte massive, surgissant de nulle part, se détache avec fracas d'un mur attenant. En sort celui qui fait office de tâcheron pour les dirigeants de la société. Sur fond de neutralité apparente, ce type trapu au visage turgide fait mine de ne pas savoir ce pourquoi il est là. J'ai la conviction qu'il veut écarter la jeune femme. Je le reconnais rapidement à sa voix ; c'est lui qui m'a téléphoné quelques jours auparavant. Sans un regard pour moi, il s'adresse à elle :
— Iliana, quelle chance de tomber sur vous. Justement, je voulais vous voir. Est-ce que vous êtes au courant ? Le Conseil attend un rapport dans les plus brefs délais, de chacune des commissions, à remettre au bureau général des inspections. Sans aucun doute, votre chef apprécierait que vous vous en chargiez.
Étrangement, Iliana acquiesce sans regimber, nous salue tous deux et prend le chemin inverse. L'homme se tourne vers moi avec un sourire satisfait. Il est à l'évidence persuadé d'exercer un pouvoir considérable sur les autres employés. Moi, classiquement, naïvement, j'ai soudain le sentiment d'être tombé dans un guet-apens. Impossible de me dérober désormais, alors que j'aurais pu le faire tant de fois, seulement quelques minutes en arrière.
Il m'entraîne à sa suite, par là où il est arrivé. En m'engouffrant dans le corridor qui s'ouvre derrière la lourde porte, je me retourne une dernière fois sur le puits de lumière, comme pour faire le plein de jour avant de m'enfoncer dans la nuit.
Si je dis cela comme ça, c'est d'abord parce que ça devient littéralement la nuit à cet instant-là. Le couloir est plongé dans l'obscurité ; je discerne à peine la silhouette imposante qui évolue devant moi. Je crois qu'on n'arrivera jamais nulle part. Encore une fois, je ne sais pas pourquoi, mais j'ai hâte de parvenir au but. De rencontrer ces gens. Ça fait si longtemps que je veux que quelqu'un vienne me chercher, qu'il me sorte de ma tour d'ivoire. Mais la tour est haute. La chute est brutale.
Devant une seconde porte, l'individu râblé s'immobilise.
Trois hommes attendent derrière une grande table en bois foncé. On dirait un jury. Le jour est venu, tu vas maintenant soutenir ta thèse devant ces gens. Ça fait quatre ans que tu y travailles, tu vas les éblouir. Mais je n'ai pas de thèse à présenter. Encore moins de discours à leur servir. J'attends simplement d'eux qu'ils me révèlent quelles sont leurs ambitions à mon égard.
« Approchez, Mark, venez donc vous placer devant nous. » La pièce est lugubre, seule une ouverture en haut d'un mur laisse pénétrer, au travers d'un vitrage teinté par la crasse, un filet de lumière jaunâtre ; le tout me donne aussitôt la nausée. Pauvre petite musaraigne maladive. Je suis pris au piège. Même si je ne mesure pas encore à quel point. « Ne soyez pas apeuré. Tout se passera bien. » Celui qui parle doit être Milagro. « On vous a parlé de notre petit projet, n'est-ce pas, Mark ? »
Je ne sais pas où je trouve ce courage, mais je prends le parti de répondre d'une voix claire et assurée – comme au théâtre, quand je devais déclamer de manière grandiloquente un texte classique :
— À vrai dire, Monsieur, on ne m'a pas suffisamment informé. Mais je reste intéressé, pourriez-vous m'en dire plus sur le poste ?
— Eh bien, c'est un poste assez particulier, Vargas. Mais nous sommes persuadés que vous avez toutes les qualités requises pour l'exercer. Vous voulez être écrivain, c'est ça ?
Je n'ai pas le cran de rétorquer que j'exerce mon métier depuis une bonne dizaine d'années maintenant, que j'ai déjà publié bon nombre d'ouvrages – même s'ils sont, c'est vrai, quelque peu monocordes. À la place, je déglutis difficilement, sans prononcer un mot.
— C'est bien ce qui me semblait, vous n'êtes pas connu et vous ne le serez jamais si vous continuez comme ça, Marcos.
Pourquoi utilise-t-il la version hispanique de mon prénom ?
— C'est pourquoi j'ai, hum, nous avons quelque chose à vous proposer. Un petit job, comme on a du vous dire au téléphone. J'ai évidemment besoin de savoir au préalable, avant même de vous exposer le topo, si vous êtes prêt ; Vargas, êtes-vous prêt ?
À cet instant, un rien verbeux, je perds mon sang-froid :
— Si je suis prêt ? Je vais vous dire, moi. Ce coup de téléphone, là, que j'ai reçu, à la réflexion, c'est vraiment surprenant. On me dit de me présenter ici, qu'on a un boulot à me proposer. Je ne sais pas qui m'envoie, je ne sais pas où je suis, je ne sais même pas pourquoi je suis là. Et... je n'ai rien demandé à personne, en fin de compte.
— Très bien. Vous avez raison, je vous dois une explication. Kershaw, que voici à ma gauche, vous donnera bien sûr de plus amples détails par la suite. Il se chargera de votre formation et veillera à votre bonne intégration à la société. En réalité, nous avons besoin de vous autant que vous, vous avez besoin d'un travail pour manger. Vous allez sortir de votre couette et de vos histoires qui fleurent bon le jasmin, Vargas. Moi, mes camarades ici présents, et tous les acteurs de cette chaîne merveilleuse, on vous donne enfin l'occasion de vivre pleinement votre art.
Il lève ses mains et se met à les agiter en l'air de manière saccadée, comme pour formuler plus clairement un schéma qu'il visualise en esprit.
« Partons d'un constat simple : vous en conviendrez, on est à court de véritables écrivains, actuellement. C'est épouvantable, un tel déficit d'esprits synthétiques et clairvoyants sur le monde. Oui, d'accord, ils nous restent les scientifiques. Mais la métaphysique a vécu, la physique aussi. Ce que je vous apporte aujourd'hui, c'est de la protophysique. Ou plutôt, disons du protophysique. On remonte aux origines de l'art ; pour ça, on en revient au début, à la base. Au primitif. Quelle est l'intensité de votre vouloir-vivre, Marcos ? Bon, on n'est pas à un oral, mais Schopenhauer, ça vous dit quelque chose ? »
Je suis perdu. Pour mon plus grand malheur, Milagro, lui, sait comment élucider la question.
« Bah, peu importe, vous connaîtrez bien assez tôt. Je vous sens prêt, moi, je ne sais pas ce qu'en pensent mes camarades, mais je suis très emballé. »
Je n'ai toujours pas repris la parole depuis ma tentative bredouillée pour m'en sortir.
— Pas trop mal ? fait celui qu'on nomme Kershaw. L'autre ne bronche pas. Milagro reprend de plus belle : Le physique primitif, Vargas, c'est l'appel de la chair, du sang, des boyaux, des viscères, c'est l'animalité sous-jacente dans chacun de nous enfin remise sur la table. Quel est le genre littéraire qui marche le mieux, à votre avis ?
Je retrouve l'usage de ma langue pendant un instant ; sans doute est-ce ma fréquentation du milieu éditorial qui ressort, malgré moi :
— Assurément, le roman policier. Même si le roman historique tend à rattraper le genre. Mais on ne fait rien de plus alléchant qu'un roman policier. C'est bien connu, les gens veulent du destructeur, du funeste. C'est plus facile de rêver ensuite.
— Quand je vous disais qu'il était fin prêt ! ?, s'emporte-t-il ? ses histoires de fillette qu'il nous pondait puaient le meurtre refoulé. Bien sûr que c'est le plus important ! Le roman noir, je dirais même.
Il reprend son souffle.
« Le principe fondamental de la philosophie de Schopenhauer, Vargas, c'est la Volonté. On a l'intuition d'une chose parce qu'on a la volonté d'être « dans » cette chose. Autrement dit, le monde s'offre à vous et à votre connaissance au moment où vous commencez à vivre pour de bon. C'est ce qu'on vous propose, Marcos Vargas. À partir de maintenant, vous faites partie de nos écrivains particuliers. »
J'ai le mouvement de recul salutaire qu'aurait chaque individu normalement constitué dans cette situation.
— Et si je n'accepte pas ?
— Alors, c'est simple, vous êtes mort. Remarquez, vous avez le choix. Et c'est toujours très simple, un choix. C'est oui ou non. C'est l'être ou le non-être. Vous êtes plus libre que jamais. La seule condition à cette liberté, c'est votre volonté. Et, bonne nouvelle, la volonté elle-même est libre. Vous avez, pour la première fois dans votre misérable existence, l'occasion de devenir quelqu'un, Mark. Vous serez un grand écrivain, plus réaliste que jamais, et tout le monde vous laissera toujours tranquille. Vous serez couvert en toutes circonstances, par nos meilleurs agents. Bon, par contre, il faudra écrire, hein ? Mais c'est votre métier, si je ne m'abuse ; et cela ne se passera plus dans votre studio miteux, avec vos cigarettes et vos bouquins partout, et votre lit comme bureau de travail. Voilà la seule contrainte : vous viendrez au bureau. Il y aura quelques sorties hebdomadaires, quelques « expériences de terrain ». Rien de bien méchant. On vous crée les scénarios longtemps à l'avance. Vous avez le temps de réfléchir à l'action en elle-même, et vous pouvez apporter des variantes autant que vous le souhaitez, si vous avez de l'inspiration, et tant que le contrat est respecté. Vous êtes libre comme l'air. On vous demande juste de bien vous appliquer à la tâche. Surtout, concentrez-vous bien sur vos sentiments, notamment lorsque vous employez une nouvelle technique. Ce serait dommage de tuer quelqu'un... de passer à côté d'un sentiment inédit... et de ne pas pouvoir le raconter ensuite. Toutes mes félicitations, Mark, vous venez de décrocher le boulot de votre vie !

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