samedi 20 août 2011

Mon bilan d'année, par Vanessa Canavesi

Récit de déboires amoureux (ou Ma traduction longue et moi)

Ce que j'ai ressenti quand il m'a quittée ?
Le vide, d'abord. Non pas que je sois triste de l'avoir vu partir ; d'ailleurs, il faut dire qu'on ne s'aimait pas franchement, le texte espagnol et moi. Chut, j'espère que l'auteur ne m'entendra pas, mais j'avoue avoir parfois détester son style, puisque je le trouvais inexistant. Évidemment – comme pour tout – on n'apprend qu'avec le temps et la maturité à se méfier des apparences. Alors, pourquoi l'avoir choisi, lui, si je ne le voulais pas réellement ?
En vérité, tout allait très bien au départ ; nous coulions des jours heureux, lui dans sa version originale à la couverture cartonnée, moi blottie dans ses doux murmures, bercée de mes illusions. Il me susurrait des messages d'espoir : « On va faire un bout de chemin ensemble, tu vas voir, ça va être formidable. » Et moi, je le croyais. Après tout, outre son sujet accrocheur, je l'avais choisi pour ses qualités de récit bien ficelé, pour son style caractéristique de quelqu'un qui va droit au but, qui sait ce qu'il veut, qui s'exprime par des phrases si lapidaires qu'on ne s'en sort pas indemne. Mais voilà, c'est comme pour tout, je vous dis. Ce qui justement me l'avait fait préférer aux autres a bien vite commencé à m'exaspérer. Nous nous sommes souvent disputés (« Pourquoi est-ce qu'il fallait que tu sois si différent, hein ? Tu es impossible à rendre en français. En français, on ne s'exprime pas comme ça, un point c'est tout. Ah, je regrette tellement que tu sois aussi réfléchi, aussi pensé, aussi schématisé, allez, un peu de fantaisie, quoi ! De toute façon, tu n'es même plus un vrai livre à mes yeux. Je ne t'aime plus. »).
Lui, il ne répondait jamais rien... Oh, j'ai été à deux doigts de le quitter, plus d'une fois. Mais ma pire attaque a été l'ignorance. Je faisais semblant de m'en préoccuper, mais jamais je n'avais cherché à le connaître plus en amont. Je l'ai ignoré ainsi, feignant l'amour, jusqu'au jour où il a fallu que je regarde la réalité en face. Il avait une personnalité, bon sang. Une personnalité à lui. Et si je voulais avancer avec lui, il fallait que je fasse avec. Alors j'ai commencé, laborieusement, à le questionner. Pour de vrai. Je l'ai observé sous plusieurs angles, je l'ai regardé en face, j'ai joué avec lui...
Et un jour, j'ai pris ma décision. J'allais, comme on peint un modèle nu au centre de la pièce sur les remparts de sa toile, m'amuser à le peindre. À le traduire. Je nous ai dessiné ensemble, j'en ai parlé autour de moi, j'ai dit « mes personnages ». En définitive, je l'ai adopté.
Il prenait de plus en plus de place dans ma vie. J'ai appris à l'aimer en le transformant à travers ma peinture. Je lui ai donné des couleurs là où il était fade, mais sans jamais faire affront à sa nature profonde. J'ai tracé ce qui me semblait être sa stricte représentation à l'endroit où ses traits étaient les plus prononcés. C'est à cet instant que j'ai compris. Cette peinture, ma version française, celle qui représentait la finalité de notre histoire, l'art absolu, la création, elle, je l'aimais depuis le début.
Certes, j'avais fricoté avec le texte espagnol, j'avais essayé de le changer, mais on ne change pas les gens, un point c'est tout. La version française, je pouvais la façonner, elle était malléable à merci, et plus elle ressemblait au texte espagnol, plus je la trouvais digne d'exister. Elle le sublimait. Oh, elle n'était pas parfaite, pas aussi belle que son modèle là-haut dans le monde des idées platoniciennes, mais elle avait le mérite – et l'honneur – de le représenter. Le jour où j'ai dévoilé le tableau final au reste du monde, quand les gens se sont mis à le lire, avec un regard neuf, sans a priori, et qu'ils ont apprécié la beauté de ses formes, qu'ils l'ont critiqué, là, j'ai su que notre histoire avait été une belle histoire. Et j'ai pu laisser partir le modèle et mon travail. Peu importe ce qu'il advient, cet amour platonique valait la peine d'être vécue.
Et cette sensation de vide, eh bien, non, ce n'est ni un chagrin d'amour, ni la tristesse d'une mère qui laisse partir son enfant. Ce vide-là, c'est plutôt un sentiment de vertige, le même vertige que l'on peut avoir devant l'immense brèche du Grand Canyon.
Depuis qu'il est parti, je suis au bord du précipice. Mais non, je ne veux pas mourir !
Ce Grand Canyon, c'est l'ampleur des possibilités qui s'offrent à moi. Je m'explique.
J'ai poussé l'art tellement loin que je suis arrivée à aimer un texte et à le rendre dans une autre langue. Tout le champ des possibles littéraires et linguistiques s'ouvre devant moi. Tout est traduisible, je peux et je veux tout traduire. Réaction mégalomaniaque post-creatum ? Illusion d'adolescent en émoi devant ses premières amours ? Ce qui est sûr, c'est que traduire a pris une autre dimension.

***

11 août 2011. Centre d'étude et de recherche pour le traitement des addictions.
Laboratoire expérimental. 15H45.

« Euh, voyons voir... Hum, oui, un cas rare, très rare... Quoique j'en ai déjà croisés dans ma carrière d'addictologue... Ce que nous avons sous les yeux est une forme rare de dépendance accrue à cette substance nouvelle, là, la tra... Oui, voilà, c'est ça, ça entre dans la catégorie des nouvelles formes d'addictions... Dépendance au jeu, à l'alcool, tout ça on connaît, on a déjà vu... Tandis que là... Poh poh poh... Ce narcotique-là devait être vraiment puissant... Si c'est pas malheureux, sur une pauvre jeunette comme ça... Ah, mais c'est original, c'est original ! Voyons voir... Hum... J'ai la liste des symptômes, là... Oui, intéressant... Activité anormale dans l'épithalamus, entraînant une dérégulation du sommeil, de la faim et de la soif... Bah, rien de plus normal pour une addiction ! C'est tout ce qu'on a relevé au scanner ? Ah oui, macrocéphalie spontanée observée sur le lobe préfrontal... C'est sans doute la preuve d'une inflammation dans la région de l'intelligence créative... De quels symptômes se plaint la patiente ? Fourmillements, oui... Frustration, OK... rien de plus normal...
Dépression, c'est bon... Vertige. Vertige... Vertige ? Ah, ça, vraiment, je ne sais pas d'où ça peut venir... Comment vous appeliez cette nouvelle drogue, déjà ? La tra... traduction ? Hum, intéressant, et rare, en tout cas, très rare... »

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