Travaux en cours / Trabajos en curso

Fiancée en sucre

Rosenda, je l'ai attirée avec quelques cierges entourés de grandes roses que j'avais disposés sur l'autel des morts. Cette année-là, j'avais eu l'idée de ne l'agrémenter ni d'encens, ni de crânes ; on dirait plutôt, m'avaient fait remarquer les voisins, une décoration de mariage, à cause du gâteau, de la bouteille de champagne en lieu et place de la classique tequila ou la bière.Au centre, j'ai installé le portrait de Rosenda, un autre, que j'avais déniché dans la malle de ma grand-mère. J'ai supposé qu'elle avait fait partie de notre famille et qu'à ce titre, elle méritait de revenir. Je me suis mis au lit et ai fait semblant de dormir pendant plusieurs heures. Soudain, au petit matin, j'ai entendu comme des bruits de souris. Juste à côté de l'autel, j'ai trouvé Rosenda, dévorant goulûment le gâteau de mariage.

Sabrina et Elsa

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Patricia Muñiz

Registre ultime

Elle pleurait, agenouillée auprès du mort. Elle était, et avait toujours été, beaucoup plus qu’une secrétaire. Les yeux baignés de larmes, elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Son regard s’arrêta face au miroir, à côté du bureau en bois. Les deux meubles, achetés chez un antiquaire, décoraient la cabine de cette station spatiale où elle se trouvait, agenouillée auprès d’un cadavre. Alors, se sentant minuscule, elle se rendit compte que ces objets vétustes étaient tout ce qu’il lui restait de lui.

Estelle / Sylvie

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Juan de Dios Garduño (Espagne)

Le gala de la fin du monde

Il ne s'agit pas de nous présenter, essentiellement car nous n'avons pas le temps. Tu peux donc m'appeler "Narrateur", si tu as besoin de me donner un nom. Je veux qu'à partir de cet instant précis, tu m'oublies et que tu écoutes bien cette histoire. Ce sont trois récits. Le monde s'achève, je le sais, tu le sais. Dès que les météorites commenceront à heurter la Terre, toi, moi et tout le monde, nous volerons dans les airs. Nous appartiendrons à l'Histoire. Il ne restera même pas une once de poussière de nous. Il n'y a pas le temps, je te le répète. Je ne veux pas qu'on me pose de questions, profite seulement de...
Ils se tiennent tous tranquilles, dans l'obscurité. Jonathan regarde l'énorme écran de télévision de la boîte de nuit. Cela fait un moment que le gala a débuté. À vrai dire, la musique étant très forte, il n’entend pas ce que racontent les présentateurs. Il se laisse simplement baigner par la lumière de l'appareil et le regarde, hypnotisé. Il trouve que la présentatrice - qui est-ce ? Paz Padilla ? - a de beaux seins. Opérés, mais beaux. Et le présentateur ? Il ressemble comme deux gouttes d'eau à Joaquín Prats, c'est peut-être son fils. Finalement, après avoir observé le gala quelques instants, il regarde du coin de l'œil la montre à son poignet et se rend compte qu'il reste peu de temps, et qu'il doit encore parler avec beaucoup de personnes. Il se retourne et trouve Marcos.

Avec sa mèche parfaite, son sourire de publicité, son corps d'athlète, sa veste de joueur de rugby, il le déteste. C’est l'un de ces fils de pute qui lui pourrirent l'existence au lycée. Jonathan serre les poings très fort, il a la mâchoire crispée et les yeux mi-clos. Il pèse le pour et le contre avant de se diriger vers lui pour lui démolir sa dentition parfaite. Il pense que ce serait une bonne façon de mourir. Il imagine son poing percutant les chicots de Marcos et à ce moment-là : Baaaang ! La Terre explose. Tout entre en résonance. Harmonieux.

Le gala de la fin du monde

Wendy et Magali

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Eduardo Cerdán (Mexique)

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Valeria Correa Fiz (Argentine)

Une maison en banlieue

Au mois de février 2001, nous trouvâmes exactement ce que nous cherchions : une maison en bois dans la banlieue de Miami, avec de larges fenêtres, près d'un canal qui déversait ses eaux vertes dans l'Atlantique. Nous nous crûmes chanceux. Elle était à un prix raisonnable, dans une zone tranquille et loin de la ville. Nous n'avions pas de voisins, à part des chats. Pas d'insectes non plus.
Nous la peignîmes en jaune, comme la boîte à lettre en fer que nous avions placée à l'entrée, et nous remplaçâmes l'ensemble des vitres des fenêtres : certaines étaient brisées, d'autres justes rayées. Les circuits électriques et hydrauliques étaient, eux, impeccables, de même que les planchers. Le travail de rénovation fut en réalité peu important. Je polis et vernis moi-même les meubles d'occasion que nous avions achetés, fit les rideaux et les voilages, et brodai les coussins. Nous vécûmes là environ sept mois, jusqu'à la mort de Philip.

Laurianne et Nasserra

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Eduardo Cerdán (Méxique)

L’autre parc

Basé sur “Continuité des parcs”, de Julio Cortázar (Argentine)

Il arriva chez lui après avoir marché un moment dans le terrain voisin, peuplé de chênes. Cet homme était grand, ses sourcils se rejoignaient et ses grandes mains pendaient tandis qu’il montait les marches, le souffle lent et régulier. Il montait l’escalier avec une précision quasi rituelle : il le faisait toujours de la même manière, comme s’il suivait une sorte de mode d’emploi. Lorsqu’il atteignit la dernière marche, il s’appuya sur la rambarde afin de se donner l’impulsion finale, et il se dirigea vers sa chambre qui avait vue sur la rue.
Il s’assit face au bureau, prit une feuille blanche et la mit dans son Olivetti Lettera 22. Ensuite, il se tourna vers la fenêtre à la recherche de l'inspiration. Ses yeux bleus se braquèrent sur la longue baie vitrée du studio dans la maison d’en face. À travers, on distinguait un individu qui lisait un gros livre, probablement un roman, pendant qu’il caressait avec sa main gauche le velours vert du fauteuil où il était assis.
L’homme au monosourcil demeura inerte un long moment. La nuit commençait à tomber tandis qu’il dévisageait son voisin qui était plongé dans sa lecture.
Il commença à divaguer : comme il savait que ce lecteur acharné était marié, il se demanda où était son épouse. Et ses chiens bruyants ? Pourquoi ne les avait-il pas entendus de toute la journée ? Soudain, ayant entendu du mouvement dans la rue, il regarda le trottoir par la fenêtre. Il ne vit rien, mais aperçut une ombre qui se dessinait derrière les rideaux du rez-de-chaussée, dans la maison d’en face. Il pensa immédiatement qu’il s’agissait de la compagne de son voisin, ou peut-être du majordome. Il continua à méditer sur sa nouvelle création et n’y accorda pas d’importance. Après un moment, il constata du coin de l’œil que quelqu’un était entré dans le studio avec la longue baie vitrée.
Il dirigea son regard dans cette direction. Son voisin avait interrompu sa lecture et une expression qui combinait inquiétude et surprise se formait sur son visage. Debout sur le seuil de la porte, derrière le  dossier du fauteuil vert, se tenait un homme, qui n’était pas le majordome, le visage ensanglanté et un poignard à la main.
L’inspiration vint enfin ! L’écrivain aux grandes mains ne voulut pas voir la suite de cette scène et se mit à taper à la machine : « Quelques jours auparavant, il avait commencé à lire un roman… »

Jennifer (AI)

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Nieves Delgado (Espagne)

La bonne question

Silence. Obscurité. Quiétude. Le passage du temps. Les secondes qui tombent les unes derrière les autres, comme des dominos. Le bourdonnement sourd des appareils électriques en stand-by. Les petits bruits amortis qui viennent des autres appartements. L'humidité ambiante. Encore plus de secondes, qui fusionnent en minutes. Plus de minutes. Plus de silence.
Un son au fond, dans la chambre principale. Quelqu'un tousse et semble se retourner dans son lit. Un nouveau silence. Plus de secondes qui tombent.
Une porte qui s'ouvre au bout du couloir. Une faible lumière qui dessine une silhouette masculine. Un homme qui s'approche, chancelant. Le son de ses pas. La lumière de la cuisine qui s'allume.
— Salut Samuel ! La voix humaine brise le silence.
— Salut Danny ! Ça va ?
— Oui... Il est perdu, bien qu'il essaie de le dissimuler ... Oui, merci. J'ai fait un cauchemar, c'est tout. Où est Andrew ?
— Il met à jour son logiciel. Nous avons reçu de nouvelles applications qui permettent d'optimiser l'utilisation de bots sur le Réseau. Moi, je les ai déjà installées. Danny hoche la tête et ferme les yeux pendant que je lui parle. Il n'y a pas besoin de plus d'explications : As-tu besoin de quelque chose ?
― Eh bien... Oui, peut-être que j'aurais bien besoin d'une seconde naissance. Mais bon, je crois que je vais me contenter de boire un truc chaud et voir si je me rendors.
Je commence un examen superficiel de l'état de Danny. Les yeux mi-clos, un début de cernes, une fine transpiration dans le cou. Ça n'a pas l'air grave du tout.
― Assieds-toi, je vais te préparer quelque chose.
Il m'écoute et s'exécute tandis que je me dirige vers le placard. Je l'ouvre et jette un coup d’œil.
― Tu n'as pas grand-chose à boire à trois heures du matin. Quelques infusions, bien que la plupart contiennent des excitants, un peu de lait...
Danny continue de m'observer, il n'a pas cessé pendant tout le temps où j'allais vers le placard, je l'ai remarqué. Je me suis habitué à la curiosité des humains, maintenant, ils ne peuvent pas s'en empêcher.
― Un thé. Ça ira.
― Un thé ne t'aidera pas à dormir, mais je peux te le préparer avec du lait, si tu veux.
D'un geste, il m'indique que ça lui est égal, que je peux le lui préparer comme je veux. J'acquiesce d'un hochement de tête, me rends au plan de travail, les feuilles de thé à la main. Je prépare l'infusion moi-même. Je sais que Danny préfère ça aux préparations instantanées du distributeur de boissons.
Je retourne près de lui tandis que je la laisse reposer. Sa tête est appuyée contre l'une de ses mains, posture typique de relâchement et d'ennui. J'écarte de la table une des chaises et je m'assieds à côté de lui.
― Tu sais quoi ? Tu es l'un des rares humains de ma connaissance qui se moque que ses androïdes évoluent librement dans leur maison. Mon programme empathique m'induit à rechercher le bien-être de Danny. Je veux lui parler et je le fais aussi parce que, d'une certaine façon, cela me plaisait. La plupart ressent une terreur primitive envers nous. Ils meurent de peur à la seule idée qu'on puisse entrer dans leur cuisine la nuit et nous trouver là, assis, silencieux dans le noir.
― Oui, c'est vrai. Nous autres, les humains, nous sommes parfois un peu absurdes. Je connais mêmes des gens qui vous déconnectent la nuit.  Totalement. Ils se moquent de la sécurité de leur maison. Ils préfèrent prendre le risque qu'un misérable s'introduise à l'intérieur plutôt que  d'avoir un androïde en train de rôder dans leur salon. Incompréhensible.
— Incompréhensible, non, rectifié-je. Vous présentez un schéma biologique qui vous rend méfiants vis-à-vis de ce qui est différent de vous. Vous savez que votre nature est radicalement distincte de la nôtre, mais nous sommes identiques en apparence et ça, ça vous déstabilise. En découle un conflit interne. Un signal d'alarme qui vous prévient d'un danger imminent. On peut haïr un monstre du moment qu'il est monstrueux… Seulement, si le monstre est l'un des vôtres… Bref, ça complique beaucoup les choses.
Danny m'observe quelques secondes, pensif. Je soutiens son regard. Je sais que je n'aurais pu le faire avec aucun de mes anciens propriétaires, or, avec lui, si.
― Autrement dit, on ne peut pas les interpréter.
Je croise les jambes et aussi les bras, en appui sur le plan de travail de la cuisine. Je n'ai besoin de détendre aucune partie de ma structure. Cependant, je sais qu'adopter des postures typiques des humains aide toujours à améliorer la communication avec eux.
― Moi, je crois que si. On peut les interpréter, mais pas leur donner du sens. Ils parlent de votre subconscient, cette zone qui fonctionne en cachette du cerveau. Néanmoins, on ne peut pas parler des rêves en termes de cohérence, ce n'est pas ce qu'ils sont. Ils sont juste… des indicateurs de ce qu'il y a sous la surface.
J'observe Danny baisser les manches de sa chemise, signe qu'il a un peu froid. Il rabat les deux, même si seul un de ses bras est biologique. L'autre est une prothèse. Ce type de détails est ce qui me choque le plus chez les humains, leur incapacité à se détacher de vieilles habitudes. À se détacher, en fin de compte, de leurs limites biologiques. Ou, du moins, l'absence d'intention de le faire.
Il laisse échapper un bâillement et va dans la salle de bain, où il reste quelques minutes. Pendant ce temps, je sers le thé et y ajoute une pincée de sucre, comme il aime. J'entends la chasse d'eau. Le robinet du lavabo. Quand il revient, il s'assied sur la même chaise.
― Tout ça doit te paraître bien étrange, pas vrai ? poursuit Danny. Je veux dire, avoir dans la tête des images qui n'existent pas, reliées par des idées qui n'ont rien à voir les unes avec les autres.
― Faut pas croire. Nous, nous avons beau ne pas rêver, nous pouvons quand même parvenir à des processus similaires. Si on nous intègre un sous-programme caché démarrant seulement dans certaines situations, il peut arriver qu'il entre en conflit avec le software de fonctionnement basique à un moment. Et, si ce problème se pose, nous pouvons avoir de petits dysfonctionnements, qui seraient l'équivalent de vos songes et n'auront lieu que pendant notre période de mise en veille, puisqu'au démarrage, le logiciel principal annule toutes possibilités de contradiction.



Rachel et Sébastien

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Víctor Manuel Valenzuela Real

Les derniers artisans

Tout en regardant un vieux film sur son inséparable tablette, Rodrigo pédalait sans enthousiasme sur un vieux vélo d'appartement, acheté dans un magasin d'articles d'occasion et réparé plusieurs fois par des mains assez peu expertes. Il fut brusquement interrompu par la réception d'un message de son principal employeur. Impatient, il consulta aussitôt l'appareil, car cela faisait plusieurs mois que les commandes étaient rares et ses finances, déjà malmenées, commençaient à s'en ressentir.
Son visage s'illumina d'un sourire, cela semblait être une bonne commande. Quelqu'un voulait un avatar de toute première catégorie, son employeur réclamait sa présence dans une salle de réunions virtuelles pour parler du projet. Accablé, il soupira ; une réunion virtuelle revenait toujours cher, car aux coûts de la connexion bas-débit que requérait l'espace virtuel et que les opérateurs facturaient séparément du débit normal de données, s'ajoutaient les impôts, les licences d'utilisation du software et, surtout, les droits d'auteur que réclamaient férocement les entités de gestion digitales pour l'utilisation des avatars. Qu'il fût l'auteur légitime de son propre avatar n’avait aucun impact puisque, mystérieusement, il recevait toujours de maigres bénéfices sur ces taxes-là.

Virginia et Laëtitia

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Martín Felipe Castagnet (La Plata, 1986-)

« Bonsaï »

Quand j'étais jeune, plus jeune qu'aujourd'hui, j'avais un ami avec qui je chattais tous les jours. Il ne savait pas ce que j'étais, je crois qu'il ne savait même pas quel âge j'avais. Il devait s'imaginer que j'étais deux fois plus vieux que lui. Finalement, il m'a proposé qu'on se voie, mais je n'ai pas pu accepter. Il a immédiatement arrêté de me parler : il lui faut rencontrer les gens, les toucher, aussi bien ses amants que ses amis, son entourage. Bref, je te remercie d'avoir accepté qu'on parle par ce biais ; peut-être qu'un jour mon ami la lira et me comprendra mieux. On commence ou pas encore ? J'ai besoin que tu me préviennes pour ne pas me ridiculiser : avec ma tête, ça suffit .
On commence quand tu veux. Ce qui est important, c'est que tu saches que tu peux parler sans inquiétude : tout ce qui est en trop, on le vire.

Bianca 3

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Sebastian Robles (Argentine)
(Villa Ballester, 1979- )

Animalia

à Francisco Marzioni

1. Le chien est le loup qui s'écarta de la meute. Au lieu de s'enfuir à travers les bois, que la civilisation humaine allait tôt ou tard décimer, son instinct de survie agit de manière créative. Il s'adapta à la cohabitation avec les personnes. Il se passa la même chose avec les chats : Ils troquèrent leur férocité contre quelques prébendes pendant que les animaux sauvages tombaient sous les balles des chasseurs, ou se soumettaient à l'asphalte, aux prédateurs et au changement climatique. D'abord, ils s'approprièrent les jardins de leurs maîtres, ensuite l'intérieur de leurs maisons.
Ils donnèrent naissance à une ramification de la médecine, la branche vétérinaire en particulier qui s'occupait spécialement de les soigner. Ils influaient également sur l'économie humaine et créèrent d'énormes entreprises chargées de leur procurer une alimentation qui prolongeait leur vie. Ils connurent l'ennemi de près : ses goûts et ses peurs. Ils en vinrent à représenter les tenants et aboutissants de récits, de vies, de fables et de chansons durant des milliers d'années, jusqu'à ce qu'Olaf, un berger allemand, écrivît sur les forums d'Animalia :
« Tous les animaux sont égaux ».
La rébellion n'était pas venue des porcs, intégrés tardivement sur le web et seulement de façon expérimentale dans quelques fermes de la côte ouest des États-Unis. Elle n'était pas venue non plus des chimpanzés, dont l'intelligence leur permettait d'assimiler les contenus HTLM plus rapidement que le reste des animaux. Ceux qui avaient commencé à se soulever avaient été les premiers usagers, qui étaient d'ailleurs la communauté majoritaire : les chiens et les chats.
Svensson affirmait que plus grande serait la proximité entre les animaux et les hommes, plus grande également serait la probabilité de trouver des constantes permettant de constituer un langage. Ce qui est sûr, c'est que l'expérimentation se concentra sur des chiens et des chats, les aliments spécialisés pour ces espèces représentant le gros des ventes de ProLabs. En outre, la pression des groupes environnementaux contre l'expérimentation animale rendait sa poursuite difficile dans le cadre académique. La recherche fut menée dans le plus grand secret. Quelques générations de chiens et de chats furent sacrifiées, mais d'autres prêtèrent leur concours et les plus évoluées firent partie de la version Beta de Animalia, qui vit le jour au bout de dix ans et réunissait une centaine de chiens et de chats de différents pays.
« Qu’est-ce que le langage, si ce n'est un réseau social ? » déclara Svensson durant la présentation. Bien que les sujets de conversation fussent limités et la maîtrise du langage encore précaire chez les animaux domestiques, la lecture des forums était une expérience éclairante pour n’importe quel être humain. Les animaux dialoguaient au sujet de leurs aliments préférés (ils choisissaient toujours ceux de ProLabs, comme si on les avait préparés pour donner cette réponse), de la relation avec leur maître, leurs amitiés et de leur reproduction.
Les chats et les chiens ne se mélangeaient pas, sauf sur le forum qui justement, s'appelait, « Chiens et Chats », sur lequel on mettait au point un échange entre les deux espèces ; lors de sa première déclaration à la presse, Svensson expliqua, comme s'il s'excusait, que cette plate-forme était encore en cours de développement et qu'on n'attendait pas de grands résultats dans l'immédiat. Animalia fit sensation. Bien que tous les animaux domestiques ne fussent pas en mesure de s'interconnecter – seuls les spécimens de moins d'un an d'âge étaient acceptés, car on estimait qu'ils étaient en phase d'apprentissage –, l'admission de nouveaux usagers satura les serveurs en une semaine. Au cours d'une brève intervention chirurgicale, l'intercom était implanté aux nouveaux arrivants.
À partir de ce moment-là, ils étaient aptes à lire et converser sur les forums. Didactique, Svensson expliquait dans un dans un spot publicitaire d'Animalia : « Ils voient l’écran tel que nous le voyons, et l’interprètent suivant un algorithme », devant une audience incrédule qui le regarda des millions de fois sur Youtube.
L’échange sur le réseau social causa des altérations notoires dans la conduite de ses membres : aussitôt, les chiens vivant en appartements, ne mouraient plus d'impatience de sortir dans la rue. Les chats ne se perdaient plus dans les jardins des autres, et, si d’aventure ils se perdaient, le service GPS fourni par Animalia les reconduisait chez eux.
 L'échange entre les espèces se développa plus vite que prévu. Les chats devinrent plus sociables et plus craintifs vis-à-vis de leur maître, tandis que les chiens, eux, s'adonnèrent avec enthousiasme à la finesse d'esprit, l'hygiène et la contemplation. Il améliora également les rapports entre les animaux domestiques et leurs maîtres, qui entretenaient des conversations avec eux sur des forums prévus à cet effet, comme jamais ils n'avaient pu le faire auparavant : en espérant une réponse, qui venait toujours.

2.

Les choses changèrent le jour où l'usager Fox, qui d'après son profil était propriétaire d'un labrador appelé Dante, introduisit sur les forums une version intégrale du roman de George Orwell : La ferme des animaux.
Quand la CIA découvrit son identité, il était trop tard. Son vrai nom était Giorgio Codesani, il avait vingt-quatre ans et étudiait les Lettres et les Arts à l’Université de Bologne, en Italie. Selon les déclarations de Dante, sur le forum des doutes et questions générales, Codesani n’était même pas son véritable maître. « Il ne faisait que passer. Moi, je vivais avec Flavio. Flavio est parti et, lui ne venait que tous les deux ou trois jours et m'apportait FastMeat, de ProLabs. Il ne me laissait pas sortir. Je mordais ma laisse. Un jour, il est arrivé avec le vétérinaire et l’intercom. Il a dit qu’il s’appelait Flavio et que j’étais son chien. J'ai répondu que ce n’était pas le cas, mais personne n'a compris. On m'a posé l'implant. Et maintenant, je suis là, enfermé dans la cour d’une maison, sans nourriture. Je cherche Flavio ».
D'après l'enquête de la CIA, Codesani s'était approprié le chien de son ami Flavio Collodi, qui était en voyage et l'avait chargé de nourrir son animal domestique. Selon ses propres dires, il l'avait fait dans l'unique intention d'intégrer lui aussi, en tant que propriétaire, le réseau social d'Animalia. Le spécimen, un labrador âgé de quatre ans, fut découvert dans un état de dénutrition sévère peu après sa capture, dans un recoin de la maison qu'il habitait, aux alentours de Bologne.
Sur le forum « Chiens et chats », Olaf expliqua :
« Cela a été possible à cause des conditions de précarité dans lesquelles nous vivons, nous, les animaux domestiques. Nous sommes toujours la propriété de quelqu'un. Même quand notre maître nous témoigne une véritable affection, nous risquons toujours de nous faire voler. « Nous faire voler ». Vous rendez-vous compte ? Nous ne sommes ni des jouets ni des objets décoratifs. Nous sommes des animaux ».

3.

« Mon objet d‘étude est politique et littéraire », affirma Codesani, après son arrestation. Ce qui est sûr, c’est qu’il y avait très peu d’éléments pour le priver de sa liberté. Introduire un texte sur un forum peut-il être considéré comme un acte terroriste ? La réponse des autorités fut catégorique : « Dans ce cas-là, oui ».
Joseph McCann, chroniqueur au Daily Mail, affirme :
« Le but de Codesani est de provoquer le chaos sur le réseau social Animalia. Si ça, ce n’est pas du terrorisme, je ne sais pas comment ça s’appelle. Il est possible qu’il n’ait pas correctement évalué les risques. Il voulait détruire Animalia. Or, il est en train de détruire, la civilisation humaine ». Bien que dramatiques, les propos de McCann ne manquaient pas de fondement.
L'idée d'une civilisation régie par des animaux domestiques avait déjà été explorée par la science-fiction, en particulier par l'écrivain nord-américain Clifford D.Simakdans, dans « Demain les chiens », un roman qui imagine un monde où les chiens ont pris le contrôle. Ce texte, et d'autres, comme les fables d'Esope, Samaniego et Lafontaine, furent brandis par la branche modérée de la révolte, dirigée par un spitz nain appelé Sirio, pour tenter de calmer les esprits dans les assemblées qui se tenaient sur les forums d'Animalia. « La colombe », comme fut baptisé Sirio par les partisans d'Olaf, avait beau lui aussi être un lecteur d'Orwell, il tenait à ne pas édulcorer le dénouement funeste de La ferme des animaux. Sa réponse aux commentaires méprisants ne se fit pas attendre : « Je suis un humaniste », écrivit-il.
Il avait plutôt l'air d'un adolescent égaré, un apprenti sorcier dont l'idéologie et les objectifs n'étaient pas clairs, pas même pour lui. Une partie de la presse le surnomma « le lièvre », en raison de son physique gracile, de ses mouvements nerveux et de son visage ovale, qu'encadraient des oreilles en pointe et de deux longues dents blanches qui dépassaient de ses lèvres. « J'ai voulu intervenir de façon discursive dans la communication entre les animaux, qui apprenaient à lire et en même temps à écrire. Seraient-ils capables d'interpréter un texte littéraire ? J'ai pensé que la discussion allait se limiter à l'espace des forums. Enfin, que tout soit parti à vau l'eau, cela ne relève pas de ma responsabilité, mais de celle de Svensson et de l'équipe d'Animalia.
« Je veux parler à Olaf. Nous pouvons parvenir à un accord », dit-il. À peine le laissa-t'on finir sa phrase. Quelques minutes plus tard, il ne restait de Svensson, le brillant éthologue qui avait introduit les animaux sur le web, que les os de sa colonne et la toile usée de son pantalon, éparpillés sur le porche de sa maison.

4.

Les agressions et attentats se multiplièrent. ProLabs coupa l'accès à tous les usagers. Il était déjà trop tard. Les réunions clandestines des animaux domestiques avaient lieu dans tous les coins et terrains vagues de la ville. Dans les banlieues, du plus profond des maisons, on les écoutait aboyer et miauler à la mort.
Quelque temps plus tard, avec l’aide d’un mâtin de Naples prénommé Fred, qui avait passé sa vie enfermé dans un appartement avec ses maîtres - un programmateur et une community manager qui militaient dans une ONG luttant contre la maltraitance animale -, Olaf et un petit groupe d’ex utilisateurs d’Animalia prirent le Web d’assaut en ouvrant des comptes Facebook, Twitter et Google+. Il suffit pour cela d’une petite modification dans l’intercom. Avec la complicité d’activistes vegans, d’organisations protectrices des animaux et d’écoterroristes, les chiens des forces armées et de sécurité boycottèrent ou prirent le contrôle de détachements militaires, commissariats et centres de renseignements.
Les animaux reçurent un large soutien au sein de la population civile, et pas seulement parmi ces groupes d'activistes. Pour un grand nombre d'entre eux, ils étaient l'incarnation du rêve anti-belliqueux et le retour à la nature, corrompue par la modernité. Tous, de la ménagère qui faisait ses courses au supermarché, jusqu'aux dirigeants et fonctionnaires de haut niveau, éprouvaient de la sympathie pour la cause animale. En apparence, le monde n'avait pas changé : les gens continuaient à vivre en maisons et appartements, travaillaient, se reproduisaient et quand ils ne tombaient pas dans quelque acte de rébellion, décédaient de mort naturelle. Sauf que désormais, c'étaient eux les animaux domestiques, tandis que ces derniers étaient les maîtres.
Deux mois plus tard, Olaf twittait :
« Tous les animaux sont égaux, mais certains animaux le sont plus que d'autres ».
La contre-offensive humaine fut lancée à ce moment précis, menée par Giorgio Codesani. Il avoua un peu plus tard sur son mur Facebook, alors qu'il était en fuite :
« Ça a été une tentative désespérée. Nous avons cru que la meilleure façon d'attaquer était de discréditer la parole d'Olaf. D'une certaine manière, nous avons réussi, mais nous n'avons pas imaginé la conscience de classe aiguë qui était alors née chez les animaux ».
La stratégie consista à viraliser une entrevue vidéo réalisée par Codesani en personne auprès de Giovanna, l'ancienne maîtresse d'Olaf.

Nathalie (2) agreg

***

Gianfranco Solis ( Pérou)

Mon jour de chance

Je suis fatigué d’attendre autant
Je suis sûr que ma chance va tourner
Mais, quand ?
H.L

Il y a quelque temps, je me promenais en plein quartier chinois, dans le centre de Lima, me vidant l’esprit en regardant des curiosités et en espérant rencontrer une connaissance pour passer un moment.
Soudain, au milieu de la foule de gens et des milliers de commerçants vantant à tue-tête les mérites de leurs produits, apparut une femme aux traits orientaux. Souriante, elle me proposait d’accepter un biscuit de la chance et d'en lire le message. J’en pris un dans le panier qu’elle avait dans les mains et le cassai en deux, au milieu de cette masse croquante, une lame de papier de riz, couverte de petits idéogrammes chinois, dont je ne saisis évidemment pas le sens. L’aimable interprète me demanda la contrefaçon de papier avec une curiosité malsaine et après y avoir jeté un coup d’œil, fronça les sourcils et, comme folle, maudit le ciel en chinois.
Voyant mon visage où surprise et confusion se mêlaient, pâlir, elle essaya de se calmer. La femme orientale respira profondément et me lança : « Des personnes de ton entourage, amis, proches, des gens qui prétendent t’aimer, sèment des épines sur ton chemin ! Méfie-toi des hyènes, elles sourient toujours avant de mordre. » Elle conclut avec cette phrase et une révérence, avant de s’en aller.
Je n'ai jamais cru à la chance, pensais-je en la regardant disparaître alors qu'elle franchissait l'arche rouge au bout de l'allée. Je poursuivis donc ma route et arrivai sur un stand où un homme aux cheveux longs, portant une barbe pareille à celle du sage « Confucius » et des vêtements allégoriques lisait l'avenir dans les escargots et les cartes. Ma rencontre avec l'ésotérisme ayant éveillé mon intérêt, je décidai, malgré mon scepticisme, de le payer pour savoir ce qui m'attendait.
Il mit des escargots dans un gobelet en cuir et les lança sur de la flanelle rouge, regarda la forme que dessinait leurs positions et, le visage sérieux, me désigna un jeu de cartes que je devais couper en trois. Une fois les tas posés sur la flanelle, il me demanda d'en choisir un. Je pariai sur celui de droite. L'homme qui prédit l'avenir dans la même posture que Vallejo me fixa et prononça cette sentence : « Tu seras assassiné maintes fois dans le futur, et par ceux que tu aimes le plus ». Je tentai de le rémunérer, mais il refusa mon argent, referma son guichet et me planta là avec mes questions. Bon sang, que se passe-t-il avec ces Chinois ? me demandai-je en repartant en direction de la sortie. En vérité, j'étais très intrigué, voire effrayé de ne pas trouver de logique à ces étranges rencontres. Soudain, je me rappelai être allé des années auparavant au temple chinois de la Avenida Paruro où l'un de mes meilleurs amis s'était fait lire son avenir dans de petits bâtons, semblables à ceux qu'on utilise pour faire des brochettes. Je courus donc voir quel présage on m'avait réservé.
Je pénétrai dans le temple, situé au deuxième étage d'une vieille demeure. Il y avait un autel et une cloche qu'on devait faire tinter pour signaler sa présence. J'attendis quelques minutes et un individu en survêtement et sandales noires apparut, il avait l'air de sortir d'un long sommeil ou d'une séance de méditation ; il bâillait et s'étirait. Comme il ne disait rien, je fis le premier pas et lui lançai :
— « Maître », je veux connaître mon destin.
Le visage endormi de l'habitant du temple s'éclaira soudain et il demanda :
— Et pourquoi viens-tu ici pour savoir ça ?
Ne sachant que répondre, je lui expliquai juste qu'on avait lu son avenir à un de mes amis ici même, avec des baguettes, puis je parcourus l'autel du regard, jusqu'à les trouver et pouvoir les lui montrer.
— Tu veux parler de ces morceaux de bois, là ?
— Oui, maître, exactement.
— Mais je ne comprends toujours pas ce besoin que tu as de connaître ton destin.
— Je ne crois pas à la chance, maître, sauf qu'aujourd'hui, j'ai vécu deux rencontres très étranges. La première, avec une femme qui m'a offert un biscuit de la chance, dont le message était que les gens disent du mal de moi, même ceux que j'aime.
Après, on m'a lu mon avenir dans les escargots et dans les cartes, pareil. Mon avenir est maudit !
L'homme écouta attentivement, s'approcha de l'image de Bouddha, comme s'il le consultait pour obtenir des réponses, attrapa les morceaux de canne à sucre dans un récipient et me demanda d'en choisir un et de le lui donner. Pendant ce temps, j'étais très nerveux, dans l'attente de prédictions sur mon destin.
— Tu as peur de faire confiance et que les gens parlent derrière ton dos. Partout, tu sens la trahison te murmurer à l'oreille, même les êtres qui te sont chers n'échappent pas à tes soupçons. Tu as peur qu'ils te trahissent et tu ne peux pas le supporter. Tu ne crois ni en l'avenir, ni en Dieu. Tu cherches des réponses logiques à différentes situations parce que tout a sens rationnel et que, si tu le trouves, tu peux le gérer.
— C'est effectivement ce que je ressens, maître. Dites-moi, que puis-je faire pour éviter qu'on me trahisse ?
— Quel prix es-tu prêt à payer pour cette réponse ?
— Je n'ai que dix soles en poche, lui répondis-je tristement en lui montrant un billet froissé.
— Plus que suffisant. Les biens matériels sont insignifiants ici bas.
— Mais vous, les maîtres du temple chinois, vous avez le droit de boire ? Vous n'êtes pas comme les moines ?
— Je ne suis absolument pas un moine. Apporte-moi le vin et je te raconterai une anecdote et te donnerai peut-être un conseil qui te sera utile dans la vie.
— J'y vais de ce pas, maître, m'engageai-je, avant de sortir en courant, à la recherche d'une boutique. J'achetai le vin et repartis, enthousiaste, pour le remettre au maître et recevoir son précieux conseil en retour.
— Tenez, maître, le vin que vous m'avez demandé. J'étais ému, j'allais bénéficier d'un enseignement qui me servirait à l'avenir.
Il accepta l'offrande et servit le vin dans un verre. Après, il sourit et m'invita à prendre place sur un petit banc.
— Je vais te raconter une anecdote. Il était une fois un maître qui habitait avec son épouse dans une petite bâtisse. Ils étaient très heureux. Tous deux arrivèrent de Chine désireux de travailler et d'avoir un avenir meilleur. L'homme décrocha une bonne place en tant que professeur d'éducation physique dans une école de Lima, sa femme, quant à elle, se consacrait au commerce de condiments d'origine chinoise et à la tenue de la maison.
Un jour, le petit frère du maître débarqua dans ce pays. Il cherchait fortune et lui demanda s'il pouvait rester quelques mois chez lui, jusqu'à ce qu'il trouve un emploi. Très religieux et poli, le jeune homme en référa à son épouse pour savoir si elle était d'accord de l'héberger.
Étant donné que la famille est sacrée dans notre culture orientale et qu'il faut toujours lui apporter son soutien, elle y consentit sans reproches. Le temps passa, et le frère du maître demanda au couple l'autorisation de construire un petit temple pour se rappeler sa culture orientale et remercier Bouddha des bénédictions reçues dans ce pays. Les époux accédèrent à sa requête et le petit temple fut finalement une réplique miniature de l'autel dédié à Bouddha en Chine. Il était beau.
Les voisins et clients qui rendaient visite à la famille étaient des commerçants très superstitieux et répandirent rapidement la nouvelle de l'existence du petit temple et y déposaient des offrandes afin que les dieux chinois les aident dans leurs ventes.
Cela avait involontairement généré un revenu supplémentaire pour la famille et le petit frère s'occupait des curieux en leur racontant des histoires et des légendes sur la culture orientale. Tout n'était que bonheur et l'avenir s’annonçait bien. Jusqu'au jour où le maître rentra chez lui pour retrouver sa famille, et ne vit ni sa femme, ni son frère. Il n'eut plus jamais de nouvelles d'eux.
— Je ne peux pas le croire ! Et que s'est-il passé ensuite ?
— Le maître a perdu son travail parce qu'il s'est adonné à la boisson et s'est laissé mourir intérieurement.
— Et le temple ?
— Il est en parfait état. Les gens ont continué d'y affluer pour avoir des réponses, prier ou simplement connaître l'histoire de la maison d'un « maître chinois » qui vit cloîtré dans son temple.
— C'est vous le maître ? Est-ce votre histoire ?
— Peut-être, ou peut-être pas. Mais venons-en au conseil ou à la morale, selon le nom que vous lui donnez, vous qui passez votre vie à vous inquiéter pour l'avenir. « Toutes les réponses sont sous tes yeux, n'attends pas qu'un autre regard te dise quoi faire, nous avons tous différentes visions du monde ».
— Exact. À présent, maître, éclairez-moi, d'où tirez-vous les histoires comme celle de ce serpent ? Un emprunt à Confucius ? À Bouddha ? À la philosophie orientale ? Auriez-vous un livre en particulier à me recommander ?
— J'en écris certaines moi-même, basées sur des expériences. Quant à la fable du serpent, par exemple, ce sont les dialogues de « Tueurs nés », un film américain que j'ai beaucoup aimé. Un très bon film !
— Et les baguettes qui prédisent l'avenir ?
— Eh bien, j'aime préparer des brochettes, et je suis très désordonné. Voilà, l'ami, l'heure est venue pour toi de me laisser seul. J'espère t'avoir été utile. Hasta la vista, baby.
Plus déconcerté que jamais, je pris congé et dévalai les escaliers en courant, jusqu'à me retrouver dans la rue. J'étais tellement distrait que je ne remarquai pas les énormes galettes de lisier répandues sur le trottoir et crottai mes chaussures. J'étais si troublé que j'y vis un bon signe.
— On dit que ça porte chance.
Je décidai de ne pas nettoyer ce cadeau du destin, montai dans le bus bondé, où je pouvais observer les visages de personnes dégoûtées par la puanteur. L'odeur était tellement forte et nauséabonde que le contrôleur m'invita à descendre à hauteur de la Plaza San Martín.
Ma farce dans le bus m'ayant mis de bonne humeur, je pensai rentrer chez moi à pied. Soudain, j'aperçus celle qui est désormais mon ex-fiancée, sortir de boîte en embrassant un de mes meilleurs amis alors qu'ils montaient dans un taxi, en direction de leur destin, morts de rire. Je tentai de les suivre pour leur demander des explications, mais heurtai le bord du trottoir avec le bout de ma chaussure gauche, ce qui me valut de rouler jusqu'à un jardin, tandis que le taxi se perdait au loin. Je me relevai, furieux, enlevai mes chaussures et les jetai dans une poubelle. Ensuite, je marchai pieds nus pour rejoindre mon destin, inquiet pour mon présent et cette manie que j'ai de toujours vouloir trouver des réponses. Une fois devant la porte de ma salle de bain, je me sentis soulagé, me lavai et m'endormis.
Le lendemain, je rendis visite à ma mère pour avoir de la compagnie au déjeuner. Ma grand-mère et ma tante étaient là aussi, assises à table. Le repas terminé, elles se mirent toutes les trois à parler de l'odeur répugnante qu'elles avaient dû subir dans le bus qui les avait ramenées du centre de Lima.
— Quelle malchance que la nôtre ! Nous avons partagé les transports avec un homme en merde, littéralement.
Les entendre me coupa l'appétit et j'éprouvai soudain le besoin d'aller me chercher une bière. Je leur dis au revoir et partis au parc, méditer sur ces divergences.
Voilà comment je passai mon après-midi à boire dans un parc, portant un toast à mon destin, à la chance, aux Chinois, aux amis, aux fiancées, aux proches, aux ragots, aux désillusions et à la merde. Face au banc sur lequel j'étais, la voix d'Héctor Lavoe résonnait depuis un bar. Je m’immobilisai presque instinctivement et sentis qu'il y avait là un signe. Je vidai d'un trait la dernière canette de bière et traversai la route, me laissant entraîner par le rythme de la chanson, sans penser à rien d'autre.

Yasmina / Justine

***

Il nous regarde avec des pupilles crispées dans des visions libidineuses et argue, avec conviction :
— On vit dans un pot de moutarde. Le sommeil est une incubation d’énergies ; l’air matinal un « pick me up », et ce spectacle quotidien est si extraordinaire pour la tendance « cache-sexuelle » de notre vie de tous les jours qu’il ne manque pas de mille promesses non tenues, comme les pensionnaires de couvent privées du monde convoité qui leur passe, comme pour les défier, juste sous le nez.
Heureusement, il est parfois possible de faire l’école buissonnière…
— Alors comme ça, malgré ta réputation donjuanesque…, ta chance aurait tourné ?
— Ma chance ?… Il s’agit d’une occupation comme une autre. Il est logique que j’en tire quelque profit.
— Et tu n’as rien à nous raconter ?
— Il y a bien toujours quelque chose !
— Sur le Carnaval ?… Une histoire de déguisement ?
— Oui, une histoire de déguisement !… Quoi de plus normal, un jour d’anonymat.
— Nous raconteras-tu ton aventure ?…
— Si vous voulez, elle est assez étrange… Allons donc nous vêtir et, en prenant l’apéritif, nous discuterons.
Chez le Pécheur Noir, il y a un petit ténor qui bombe le torse : il porte une boutonnière tape-à-l’œil et chante avec des trémolos dans la voix. Assis, nous écoutons l’effervescente loquacité d’Alejandro, qui façonne les mots en mimant des formes qu’il palpe.
— … Des filles comme ça, on en trouve partout. Elles n’osent rien, bridées par la crainte des murmures malveillants, mais elles se donnent, se livrent dans un regard, à travers une expression distraite qui les dénude, resserrant leur cape autour de leurs hanches libres, ou se livrant, turgescentes, lorsqu’elles émergent d’une vague.
Connaissez-vous la fille de F… ? Elle est jolie, pas vrai ? Mais sa beauté est peu de chose comparée au tempérament qui bout en elle.
Elle minaudait avec sa cape, son sourire, la vague, comme si elle ne cessait de découvrir de nouveaux aspects de sa personne [c'est ce que je comprends, mais du coup, je suis loin]. Elle semblait s’émerveiller de son petit corps ferme, enveloppé d’une peau brune, brillante telle de la mousse traité.
Peu de temps après, elle se permettait avec moi des libertés qui nous imposaient des privations. L’occasion ne se présentait pas. Elle semblait la redouter, mais paraissait impuissante quand il s'agissait de refuser une opportunité décisive.
J’élaborai mon plan : Carnaval approchait, et je songeai à ce que Carlos appelle « l’éternelle aventure du masque ».
Elle me révéla quel serait son déguisement. Sa fébrilité la prédisposait aux actes inconscients, et je préparai ce fastidieux préalable qui, malheureusement, est indispensable si l’on veut éviter de petits désagréments qui gâchent tout.
À onze heures, j’étais prêt, piaffant d’impatience sous le domino qui sentait le vieux chiffon.
Vide complet dans le salon auquel plusieurs rangées de chaises donnaient une forme quadrangulaire. Lumières et reflets aquatiques sur le parquet ciré.
Je m’assis dans un coin, espérant que les couples de la terrasse finiraient par se lasser de la fraîcheur et viendraient rompre la glace étincelante.
Deux heures plus tard, profitant du vacarme propice, je m’approchai de ma belle déguisée, avec la nervosité de l’indécision des premiers instants. Mais la tension se dissipa en un calme de vague brisée lorsque la banalité des premières phrases de rencontre nous mis sur les rails de la conversation.
Inès n’était pas éloquente ; sous son masque, elle prononçait d’une voix inconnue les monosyllabes obligatoires. Je m’expliquais parfaitement son état, et accablé par le silence de son trouble, je fus éloquent, passionné, exigeant, comme en terrain conquis.
Enfin, elle balbutia quelques phrases d’abandon, de timide consentement.
Je revins à la charge, suggérant une escapade où personne ne pourrait nous interrompre, et elle céda en me priant seulement de respecter son masque.
— J’aurai plus de courage, je serai davantage tienne.
Je donnai ma parole, et l’affaire prit la direction souhaitée moins difficilement que je ne l’avais prévu, s’agissant d’une créature inexpérimentée.
Ce fut une nuit étrange, dévorante de pulsations accélérées et de satiétés ravivées par de nouveaux tourbillons. Je regardais rouler, comme dans un cachot, les pupilles concentrées et lointaines. Jamais une femme ne s’est accrochée à moi avec une intensité plus violente ; elle soulevait le triangle de tissu qui terminait son loup et livrait ses lèvres insatiables, gonflées et tenaces.
On aurait dit du désespoir ; je devinais des sanglots, sans me soucier qu’entre toutes les tonalités de l’amour, elle ait choisi la plus triste.
Je demeurai deux ou trois jours comme morcelé, éteint, portant en moi la sensation d’un délire qui m’enflait.
Qu’en était-il d’Inès ? Pourquoi me regardait-elle ainsi, avec froideur, et évitait-elle d’être seule avec moi ? Me gardait-elle rancœur parce qu’elle m’avait cédé ?
Je restai longtemps sans le savoir, et, les fois où j’osai insinuer un souvenir de la nuit passée, elle faisait celle qui ne comprenait pas. Je crus alors qu’elle m’indiquait un chemin et me tus, prêt à agir sans un mot pour lui éviter la situation précise qu’elle semblait fuir. Au bout du compte, tout concordait avec son  souci de rester masquée. Forme bien curieuse de pudeur, en vérité.
Lorsque la seconde occasion se présenta, j’employai de nouveau mon système pressant, et Inés fut mienne pour la deuxième fois…, c’est-à-dire, pour la première, car elle me donnait la preuve matérielle que ni moi ni aucun autre ne l’avions possédée auparavant.
Voilà où j’en suis depuis quelques jours. L’Inés d’aujourd’hui et celle de Carnaval en sont deux, et je meurs de la vaine curiosité de savoir qui est la furieuse Messaline au masque ayant profité de l’équivoque pour se livrer à la place d’une autre.
— Et tu ne penses pas qu’elle reviendra te chercher, ou du moins qu’elle trouvera un moyen pour te revoir ?
— Sûrement pas.
Elle fait partie de celles, faibles, qui se soumettent à la morale sociale tel un chien à une muselière, et elle s’est emballée en une seule occasion, se libérant de toute la pression accumulée durant une existence entière.
— Eh bien, tu en as eu, de la chance !
— Le hasard, j’étais là au bon moment.
Les verres sont vides, il n’y a plus personne dans le bain. Les femmes se promènent, la peau lustrée par le grand air salin, et se saluent ou conversent en affichant une pudique réserve.

Émilie 9

***

Miguel Huertas

La nuit sans fin

La sonnerie du réveil tira Leila des brumes du sommeil, à travers lesquelles elle voyait encore, avant de la replonger dans l’obscurité. Aussitôt, les systèmes domotiques de l'appartement se mirent en marche.
— Bonjour, madame, la salua joyeusement Justine, l’Intelligence Artificielle qui contrôlait l’immeuble.
Leila répondit d’un grognement hargneux, toujours á moitié endormie, pendant que les auxiliaires mécaniques commençaient à redresser délicatement son corps.
— Vous avez un message…
— Plus tard, coupa Leila brusquement.
L'IA se tut pendant que les servomécanismes prenaient les membres blanchâtres de la femme et commençaient à les introduire dans le système à support cinétique. Les bras de Leila, fins et fragiles comme des petites branches sèches couvertes de peau flétrie avec au bout des mains tordues et noueuses, furent doucement guidés pour être emboîtés dans les grands tuyaux articulés du support. Ses jambes, mortes il y a fort longtemps, formaient un angle droit fripé au sommet duquel dépassait un grand genou bulbeux. Justine s’occupa de les placer et de les attacher sur les plates-formes bipèdes du support cinétique. Enfin, les contrôleurs neuronaux s’enfoncèrent dans son système nerveux, partant de la base du crâne et parcourant sa colonne vertébrale.
Les cellules d’énergie qui alimentaient sa tenue s’activèrent successivement. Le premier vrombissement fut celui du moteur des extrémités supérieures, et Leila sentit revenir la force dans ses bras et ses doigts bouger de nouveau, à mesure que les systèmes du support se substituaient à ses nerfs, usés longtemps auparavant. Puis, ce fut le tour des cellules d’énergie postérieures, et les jambes de sa tenue se dressèrent pour l’élever deux fois plus haut que la taille qu’elle aurait eu réellement si elle avait pu se maintenir debout toute seule. La connexion entre les systèmes proprioceptifs de la tenue et son système nerveux central était si parfaite qu’elle pouvait même feindre de remuer ses orteils, bien qu'elle sût rationnellement qu’ils n’étaient que des bouts de chair inutiles et dénués de vie depuis des années. Les bras servomécaniques de sa fidèle IA lui retirèrent le système de respiration assistée des fosses nasales, et la femme retint son souffle.
Enfin, la cellule d’énergie de son torse s’activa, et l’armature métallique se referma en grinçant sur le corps fané de Leila. À l’intérieur, l’oxygène se mit à circuler, et elle prit plaisir à respirer, avec un certain soulagement. Aussi loin qu'elle se le rappelait, elle renouvelait le même processus tous les matins. Et pourtant, ce court laps de temps qui passait entre le moment où Justine lui ôtait la respiration assistée et celui où le support commençait à lui envoyer l’air respirable, provoquait toujours en elle une certaine angoisse. Les ténèbres de ses yeux aveugles se dissipèrent quand les photorécepteurs du support amorcèrent le pompage de l’information vers le cortex visuel de son cerveau.
En moins de trois minutes, la vieille femme, prisonnière d’un corps desséché était devenue un colosse métallique, un céphalothorax en titane duquel émergeaient quatre puissantes extrémités. Leila alluma le système holographique et, alors seulement, elle se retourna pour se regarder dans l’énorme miroir près de son lit. Au centre de son thorax gris acier, à côté du vocalisateur, son avatar scintillait, une holographie montrait un portrait qui avait été celui de Leila il y a très longtemps : des yeux sombres et vifs brillaient sur un visage hautain et anguleux.
Cela faisait des décennies qu’elle n’osait observer son vrai visage, une masse de chairs molles dont la peau brune avait pâli jusqu’à prendre un ton blanchâtre, un crâne osseux à peine couvert d’une espèce de pelure fripée.
Elle écarta sa carcasse mécanique de devant le miroir et se concentra sur les perceptions de ses bras et ses jambes qui bougeaient de nouveau, dissipant l’angoisse des premières heures de la journée, où elle n'était qu’un cerveau effrayé et enfermé dans un corps immobile.
— Bonjour Justine, lança Leila.
— Bonjour madame, susurra délicatement la voix de l’IA près de son oreille. La température à l’intérieur du support est de 298 K. Le niveau d’oxygène dans l’air que vous recevez est de 22 %.
— Maintiens tous ces niveaux, Justine. Merci.
— Bien sûr, madame, répondit l’IA avec l’attitude serviable prévue dans sa programmation. Vous avez un message de monsieur Nubai pour vous demander de vous rendre au Centre de Recherche et de Développement au plus vite. Voulez-vous que je reproduise le message exact ?
Elle acquiesça et, aussitôt, l’IA prit la voix grave de Nubai :
— Nous avons réussi ! Viens immédiatement.
Leila attendit la suite, mais Justine resta silencieuse.
— C’est tout ?
— Affirmatif madame, durée du message : 3 secondes.
Leila fut surprise. Nubai avait l'habitude d'envoyer des messages plus longs que ce qu'elle désirait, et elle n'aurait jamais cru qu'il puisse ne pas accompagner un enregistrement audio d’images ou de vidéo. Tant de hâte, ou de secret, éveillaient sa curiosité.
Elle ordonna à Justine de préparer son transport, et très vite, elle voyagea à des centaines de mètres du sol, dans son véhicule ovale. Au-dessous d’elle, le Nexo s’étendait comme un réseau de tracés parfaitement réguliers d’avenues et de parcs urbains. Les immeubles ne s’élevaient pas très haut, mais ils s’immergeaient sous la terre tels des icebergs de verre et d’acier, grandissant vers le fond, où flambait en permanence le gigantesque réacteur à fusion qui alimentait la ville.
Au-dessus d’elle et au-delà de l’horizon, derrière le faux ciel bleu azur, se dressait la coupole qui séparait l’éden du Nexo de la terre morte et dévastée par l’énergie nucléaire – une étendue sans limites, plus loin. Le Centre de Recherche et Développement était le plus haut bâtiment du Nexo, et sa tour en spirale touchait presque les nuages artificiels. Longtemps auparavant, elle avait symbolisé l’évolution de l’espèce humaine et de sa civilisation, l’éternelle progression en spirale qui avait permis à l’être humain d’atteindre les étoiles.
Cela s’était passé avant la guerre qui avait mortellement atteint la vie hors du Nexo, avant que les généticiens n’aient tout tenté pour sauver les gens de la mort, avant que les hommes et les femmes ne soient devenus des coquilles stériles qui vieillissaient petit à petit, sans jamais mourir. Avant l’Interrègne. Le véhicule s’emboîta avec un claquement sur la plateforme de stationnement, et Leila se dirigea à pas lourds vers l’entrée.
— Soyez la bienvenue, Madame Leila, l’accueillit une voix féminine qui semblait émerger directement des murs du bâtiment. Je suis Sherezade, l’Intelligence Artificielle du Centre. Si vous voulez bien me suivre.
Un petit corps robotique vint à sa rencontre et la précéda à travers les larges couloirs du Centre de Recherche. Elles croisèrent à deux reprises des robots similaires, aux corps humanoïdes fuselés, moitié plus petits que Leila.
Elle ne put s’empêcher de penser que ces petites figurines, toutes commandées par Sherezade au moyen de signaux électromagnétiques, ressemblaient davantage à des personnes qu’elle-même, engoncée dans l’énorme carcasse du support cinétique.
Nubai l’attendait dans une vaste salle circulaire au centre de laquelle se trouvait le processeur principal, un énorme terminal informatique couvert d’hologrammes affichant des cascades de données diverses.
Le support cinétique qui transportait le scientifique leva un énorme bras tubulaire pour saluer et les appendices servomécaniques qui lui servaient de doigts s’agitèrent joyeusement. L’avatar de Nubai brillait au centre de son céphalothorax de titane, montrant un aimable jeune homme au teint foncé et à la soyeuse chevelure noire. Malgré elle, Leila imagina le vrai visage de l’homme, un crâne probablement chauve et fripé, des yeux aveugles ; très semblable au sien.
— Comment ça va ? demanda Leila pour dire bonjour.
— Tu nous connais, Sherezade fait presque tout le travail, Ada et Bea s’occupent du reste, et moi, je n’ai plus qu’à me consacrer à la vie contemplative, plaisanta Nubai.
Leila sourit, et son avatar afficha un sourire charmant, aux dents aussi parfaites et blanches que des perles.
— Comme si c’était possible ! Bon, dis-moi, qu’est-ce qui m’amène ici ?
— Tu es bien pressée ! On croirait que tu n’as pas l’éternité devant toi.
Leila haussa ses larges épaules de titane.
— Je suis curieuse.
L’avatar de Nubai sourit.
— Je sais. Tu es aussi la femme la plus importante du monde.
Leila tenta de contester :
— Harún est également…
— Harún est un pauvre bougre face à toi, c’est évident. Ta voix est celle qu’on écoute le plus au Conseil. C’est toi que la majorité du Nexo suivrait plutôt que n’importe qui.
— Peut-être, répondit Leila, consciente de cette vérité.

Elsa Fernández

***

Cristian Godoy (Argentine)

Solutions immédiates

Le chauffeur de taxi se demandait pourquoi la vieille dame, à qui il restait à peine deux poils sur le caillou, s'aspergeait la tête de ce poison. Il détestait devoir éteindre la borne qui affichait "libre" et se transformer en esclave de ses passagers. Le trajet jusqu'aux bureaux était court. Madame Lidia le pria de conduire plus lentement parce qu'au premier freinage ou dos d'âne, son paquet pouvait voler dans les airs. Il voyait bien qu'elle n'était plus qu'une boule de nerfs. Sa ceinture de sécurité semblait la serrer, au point de lui couper la respiration. Le conducteur murmura quelque chose entre ses dents. Il réduisit sa vitesse et monta le son de la radio. La pestilence du parfum faisait ressortir cette autre odeur plus légère, bien qu'en définitive bel et bien présente, et autant voire plus désagréable, de l'eau de Cologne florale dont le chemisier, le cou et les poignets de la vieille dame étaient imbibés. Elle était vêtue de ses vêtements du dimanche, portait son sac le plus raffiné, et des chaussures, malgré ses oignons aux pieds. Il était inutile qu'elle se pomponne autant pour aller engager de simples démarches dans des bureaux, mais elle sortait peu, seulement pour aller à la banque toucher sa misérable pension. Avant, elle aimait aller au cinéma. Maintenant, elle ne pouvait plus monter les escaliers. Toutes ces effluves de fleurs évoquèrent au chauffeur une veillée funèbre et il s'imagina alors la vieille couchée dans un cercueil. Selon ses calculs, elle devait avoir quatre-vingt-dix ans. Son paquet était de la taille d'une galette, enveloppé dans du papier kraft et attaché avec un ruban. Même s'il restait de la place sur le siège, elle préférait le porter sur son giron.
Dans son sac, cela le chauffeur ne pouvait pas le savoir, il y avait un porte-monnaie contenant très peu d'argent. Cependant, ne pouvant pas parcourir d'aussi longues distances à pied ni monter dans un bus, Lidia était obligée de prendre le taxi. Cela faisait des mois que ses médicaments ne lui suffisaient plus. La nourriture, elle, n'était pas un problème : à un certain âge, l'appétit diminue ou simplement disparait. Ils arrivèrent à destination. Lidia baissa la vitre, passa la tête dehors et demanda au chauffeur s'il pouvait se garer plus près du trottoir. L'homme ne daigna même pas regarder dans son rétroviseur et se contenta de lui rétorquer de remonter la fenêtre parce que ça gaspillait l'air conditionné. La vieille dame ouvrit la portière, posa un pied sur l'asphalte, puis l'autre. Elle ne voulait pas risquer de laisser son paquet posé sur le tapis de sol et le reprendre ensuite. Elle se balança plusieurs fois afin de prendre de l'élan pour se lever, en vain.
Voyant le temps que sa passagère mettait à sortir, le chauffeur rangea les billets qu'il venait de recevoir dans la boîte à gants, alluma ses feux de détresse et sortit de la voiture. Il essaya de l'aider avec son paquet, mais la vieille femme refusa. Il la soutint par le coude en prenant garde de ne pas lui faire mal. Ses bras étaient aussi fins que des nouilles crues. D'une main, Lidia s'appuya sur le chauffeur, tel un bébé qui s'accroche aux pieds des meubles pour apprendre à marcher. Tout son corps tremblait. L'homme la laissa sur le trottoir et s'éloigna dans son taxi.
Le bâtiment était haut de plus d'une vingtaine d'étages. Lidia traîna des pieds jusqu'à la porte tambour. Son pouls n'était plus le même qu'avant, et son paquet n'était pas aussi léger qu'il avait l'air. Elle ne pouvait donc pas le tenir d'une main et pousser la porte avec l'autre. Elle n'était pas non plus capable de marcher à la même allure que le reste des gens qui entraient et sortaient sans cesse de l'immeuble ; elle avait peur d'être écrasée par les battants.
Le vigile qui se trouvait de l'autre côté de la vitre vint à la rescousse de la vieille dame et lui ouvrit la porte de secours, qui était des plus ordinaires. Il la conduisit ensuite jusqu'au comptoir, où une réceptionniste nota son nom et son numéro d'identité. Enfin, le vigile passa une carte sur le lecteur du tourniquet permettant l'accès aux ascenseurs. Lidia n'entendit pas le clic, mais aperçut le voyant vert. Les bureaux de la société occupaient un étage entier. Le hall était bondé, il restait à peine assez de place pour une personne de plus. Lidia tira un numéro et une dame avec un tablier de femme de ménage l'appela "grand-mère" et lui céda son siège. De nouveau, elle posa le paquet sur son giron. Elle remonta sa montre qu'elle n'utilisait plus depuis des années, et la régla en fonction de l'heure qu'on annonça à la radio.
Le panneau électrique qui indiquait les numéros de passage était cassé, ou bien on ne voulait pas consommer d'électricité. Il y avait dix guichets, mais seulement trois employés. Tout semblait indiquer que les gérants de la société adhéraient au dicton populaire : l'épargne est la base de la fortune. Bien que dans ce cas, l'épargne vienne d'autrui et que la fortune ne profite qu'à eux. Une fille, qui avait l'air d'être fraîchement sortie du lycée, criait les numéros à voix haute, comme les enfants chanteurs de la loterie. Lidia se rappela les après-midi au bingo. À cette époque-là, même si elle retirait à peine ses lunettes pour dormir et se doucher, elle pouvait encore distinguer les numéros sur les cartes. Elle baissa le regard vers son petit papier avec son numéro de passage et eut du mal à lire les chiffres. Elle avait honte de demander de l'aide et de poser la question. Elle avait honte d'être là. Elle évalua que, de toute façon, il y avait une vingtaine de personnes avant elle. Elle s'employa à contrôler sa montre toutes les cinq minutes, jusqu'au moment où elle perdit patience, se leva comme elle put et se dirigea vers l'un des guichets. Au lieu de lui prêter assistance, plusieurs personnes se plaignirent à voix haute : ce n'est pas parce qu'elle était vieille qu'elle avait plus de droits que les autres.  

Sarah S

***

Jorge Luis Cáceres

Sourires

David Trepaud jetait un dernier coup d'œil à son agenda, où il inscrivait régulièrement les rendez-vous avec ses patients, comme il aimait désigner les clients qui venaient à son bureau du bâtiment Alhambra, avenue République du Salvador. Il était appuyé contre le divan, placé au pied de la bibliothèque, qui occupait la totalité du mur gauche de son bureau. Le canapé, tout comme les tapis, les petites tables et les lampes étaient des cadeaux de Laura, son ex-femme. Six tableaux qui représentaient des sourires étaient accrochés au mur.
David profitait des premières heures du matin pour prendre des notes sur les affaires sur lesquelles il enquêtait dans son cabinet. Il était un criminologue renommé et professeur à la Faculté de Droit de l'Université Internationale. Son travail d'élaboration de profils criminels pour le Ministère public lui avait valu le statut de voyant, de gourou spécialiste des enquêtes difficiles. Monsieur Ramírez réalisait un profil précis, établi par David, arrivait à l’heure à son cabinet, toujours à dix heures et demie, à la recherche de nouvelles pistes pour retrouver son fils disparu depuis trois mois. David lisait tranquillement un roman de Bill Denbrough ; avec celui-ci, il en serait à son troisième, un pour chaque mois d’enquête.
Bill Denbrough, selon le dossier du Ministère, était l'écrivain préféré du fils de monsieur Ramírez, qui avait des velléités d'écrire des romans policiers, avait l'habitude de se promener dans le Parc Métropolitain.
Il profitait des mois d'hiver, qui réveillaient la nature squelettique des arbres sans feuilles. L'aspirant romancier avait laissé un roman inachevé, que David avait demandé à lire. Le gourou voulait déchiffrer des indices livrés par le garçon.
— Bonjour, monsieur Ramírez. Avez-vous apporté le roman de votre fils ?
— Oui, mais il m'a fallu du temps pour l'extraire de son ordinateur. Vous comprenez qu'il n'est pas facile pour un père de plonger dans les secrets d'un enfant.
David regardait les commissures de la bouche de Ramírez, qui lui faisaient penser à une machine à sous sans son, activée par un clown d’apparence sinistre, quelque chose qu’il avait lu dans un roman de Bill Denbrough, quelque chose qui avait inspiré les six sourires qui décoraient le mur du fond de son bureau.
— Monsieur Trepaud, commença Ramírez, pour attirer son attention et en s'installant sur le divan où ils discutaient régulièrement. La semaine dernière, je me suis rendu au Parquet et l'agent Andrade me dit qu'il avait essayé de vous localiser. Il m'a dit que lui et son assistant vous avaient laissé plusieurs messages, mais que vous n’avez donné aucun signe de vie.
David s'assit à côté de Ramírez, plaça son carnet de notes sur ses jambes et toussa légèrement. Il analysa sa réponse. Ramírez semblait calme, même en sachant que l’enquête n'avançait pas.
Enfin, David ouvrit la bouche.
— Evidemment, dit-il, semblant concentré. La semaine dernière, je suis allé à Guayaquil, pour m’entretenir avec un fan de l'œuvre de votre fils, un certain Querido Tartaja. Une discussion sur le blog de votre fils m'a conduit dans le quartier de La Prosperina, au nord de Guayaquil, où m'attendait Querido Tartaja. Votre fils se faisait appeler Monsieur WB.
— Monsieur Trepaud, qu'est-ce que tout cela signifie !? s'exclama monsieur Ramírez, sans comprendre un seul mot.
— Appelez-moi David, s'il vous plaît.
— Monsieur Trepaud ! s'écria de nouveau Ramírez. De quel blog parlez-vous ? Qui est Querido Tartaja ? demanda-t-il, maintenant debout.
David avança jusqu’à la bibliothèque et en sortit deux livres. 
— Monsieur Ramírez, avez-vous lu le roman Los rápidos negros ?
Ramírez hésita, puis haussa les épaules, perplexe.

David se rassit à côté du divan et demanda à Ramirez d’en faire de même.
— Je vais essayer de vous expliquer, monsieur Ramírez. Votre fils était un fan de Bill Denbrough, un célèbre écrivain originaire du Maine. C’est pour cela qu’il a appelé son blog Los rápidos negros, et que Ce cher bredouilleur et Monsieur WB existent, il s'agit des pseudonymes utilisés sur le blog pour échanger des avis.
Ramírez ne comprenait toujours pas l'explication de David.
David désigna la bibliothèque à Ramírez.
— Combien de fois êtes-vous venus à mon bureau ?
— Trois fois !
— Et avez-vous déjà vu mes livres ? Ou vous êtes-vous contenté de regarder les images ?
— Non, répondit Ramírez, en hochant la tête.
— Mon voyage à Guayaquil m'a conduit jusqu’à Raul Miranda, connu sous le nom de Julia Foster, un travesti qui vend des films rue J, dans le quartier de La Prosperina. Julia Foster est Ce Cher Bredouilleur, la première vraie piste que nous avons sur la disparition de votre fils.
—Vous ne saviez pas qu'enfant, dans son Maine natal, Bill Denbrough était surnommé Le Bredouilleur ? interrogea David, sans obtenir de réponse de Ramírez, toujours couché sur le divan, les yeux fermés, se demandant si le gourou était devenu fou.
— Je crois que votre enfant, continua David, a rencontré une créature encore plus monstrueuses que celles imaginées dans les romans de Denbrough. Votre fils aimait follement l'horreur, et celui qui en appelle à l’horreur avec insistance, finit par sourire à la mort.

David demanda à Ramírez de lui remettre le manuscrit du roman de son fils. Ramírez lui remit un total de dix feuilles, le premier chapitre du roman anonyme de l'aspirant écrivain de romans policiers.
— J’ai besoin d’une demi-heure pour analyser le texte, dit David, priant Ramírez de quitter son bureau.
Une demi-heure après, David invita Ramírez à entrer et à se rasseoir sur le divan.
— Vous avez découvert quelque chose, monsieur Trepaud ? interrogea Ramírez, mal à l'aise. Ses yeux étaient globuleux et curieux.
— Rien de mal ! J’ai constaté que votre fils avait beaucoup de potentiel.
— Avait ! s'exclama Ramírez, consterné. Cela signifie que vous le pensez mort. Est-ce la pédale de Guyaquil, le dénommé Cher Bredouilleur qui l’a tué ?

— Il avait ! Il a ! C’est une façon de parler, je vantais seulement les mérites de l'œuvre de votre fils. Julia Foster, ou Ce Cher Bredouilleur n’ont rien à voir avec tout ça.
Je vous ai déjà dit que quelqu’un de bien plus macabre qu’un simple travesti amateur de romans d'horreur et de romans policiers a rendu visite à votre fils, affirma David. Il tendit la main vers Ramírez et lui remit quelques feuilles.
— Qu'est-ce que cela signifie, monsieur Trepaud ?
— David, s'il vous plaît, insista le gourou.
Les feuilles contenaient la conversation sur le blog entre l'aspirant écrivain et Ce Cher Bredouilleur.
Ramírez y jeta un coup d’œil.
Monsieur WB : Ça, ça, ça, m'a rendu visite une nuit, dans un rêve. Il m'a demandé de réécrire son histoire. Ça n'aime pas le roman écrit par Bill Denbrough, où Le Club des Ratés bat Ça.
Ce Cher Bredouilleur : Dans ton esprit, il existe un mal supérieur à Ça, capable de battre Le Club des Ratés. Une créature encore pire que celles nommées par Thad Beaumont dans La Part des ténèbres.
— Je ne comprends rien, coupa Ramírez, en chiffonnant les feuilles et en frappant le bord du canapé. Je ne comprends rien, répéta-t-il, cette fois en se cachant le visage dans les restes de papier.
David se dirigea vers les tableaux de sourires, au fond de son bureau.
— Monsieur Ramírez, pas besoin de vous fâcher. Approchez, s'il vous plaît.
Ramirez se redressa sans entrain, le stress provoqua un vide dans son esprit. Il écarta le divan et parcourut les quelques mètres vers le fond du bureau. Il posa les yeux sur les tableaux de sourires ; c’était la première fois qu’il les regardait avec attention et un sentiment d'horreur jaillit dans son corps. Les tableaux représentaient des illustrations de sourires découpés au niveau des commissures de la bouche, tachés d’un rouge intense, à la manière du sang, qui coulait des lèvres déchirées. 
— Vous voyez, Monsieur Ramirez, vous êtes venu trois fois dans mon bureau et vous n'avez jamais pris le temps de regarder mes tableaux. Je les ai peints moi-même, précisa David.
— Et pour quelle raison les sourires semblent souffrir ? demanda Ramirez, avec épouvante. « Le gourou est devenu fou », pensa-t-il.
— Je peins des sourires depuis que je suis enfant. Vous allez croire que je suis fou. Que le gourou dont parlent tant les médias et le Parquet est un simple charlatan. Mais en lisant le roman de votre fils et en discutant avec Julia Foster, ou plutôt Ce Cher Bredouilleur, mes doutes se sont dissipés. Votre fils, tout comme moi, était un amateur de romans d’horreur. Regardez ma bibliothèque, vous y trouverez les mêmes livres que ceux qu'il lisait. J’ai comparé le dossier détaillé que le Parquet m’a remis où les livres de votre fils sont cités, avec mon catalogue personnel.
De nouveau, le gourou parlait au passé, comme s'il savait quelle créature savourait les os de l’aspirant romancier.

— Sur la première étagère se trouvent les livres les plus anciens, de l'époque où Laura, mon ex-femme, était encore vivante. Elle m'en a offert certains. Par exemple, les livres de Mort Rainey, en particulier Vue imprenable sur jardin secret. Laura et moi avions l'habitude de lire ensemble avant de dormir. Je me souviens, en particulier [« notamment »] de Vue imprenable sur jardin secret. Je ne sais pas, mais à chaque fois que je vois ce livre, je me rappelle Laura. À côté de Mort Rainey, il y a des livres de Scott Landon, Jack Torrance et son seul roman, Shining, parce que l'écriture l’a rendu fou furieux, au point de mourir congelé. L'histoire écrite par Jack est tragique, expliqua David. Sur la deuxième étagère, vous pourrez voir les livres de Mike Enslin, également décédé et de Thad Beaumont, qui s’est suicidé. Paul Sheldon partage la troisième étagère, où je garde les monstres de Mike Nonnan, Richard Bachman, Stephen King et William "Bill" Denbrough. La seule femme du groupe, Bobbi Anderson, je l’ai moi-même placée près du portrait de Laura, sur la quatrième étagère, pour qu’elle ait un peu de compagnie.
David sortit de la troisième étagère un livre lourd et volumineux. Ramírez se rappela le commentaire du gourou : Sur la troisième étagère reposent les monstres. Sur la couverture du livre dépassait un clown à l'aspect fantasmatique, avec un postiche rouge. Il était de profil et avait un sourire diabolique. Ses yeux envoyaient des lumières étincelantes.
— Les lumières de la mort, lut David à voix haute.
Il s’agissait du roman ÇA, de Bill Denbrough, basée (selon la légende) sur son enfance à Derry. Il se frotta les mains avant de l'ouvrir. Il cherchait les lignes évoquant une torture pratiquée par les enfants de Derry et connue sous le nom de « le sourire du clown ».
Ramírez fit une moue. C’était une grimace genre "ferme ton caquet et laisse-moi m’en aller, maudit fou". Les deux hommes restèrent debout, face à face, comme deux tueurs, avant de tirer. David prit l'initiative et commença à raconter l'histoire du premier tableau qu'il avait peint :
— Quand j'étais enfant, mes parents m'ont offert un chat pour mon anniversaire. Je me suis rapidement pris d'affection pour lui, et il semblait me rendre mon amour et mon dévouement. Son nom était Petite Étincelle. Lorsqu'il a grandi, Petite Étincelle a commencé à se comporter bizarrement, il est devenu irascible avec tout le monde, moins avec moi, et cela m'a attiré des problèmes avec mon père, qui le détestait. Un après-midi d'été, alors que je suis rentré à la maison, j'ai découvert ma mère avec les bras ensanglantés. Petite Étincelle l'avait attaquée dans sa chambre, sans motif apparent. J'ai appelé le chat, mais Petite Étincelle n'est pas venu à ma rencontre comme d'habitude. J'ai avancé vers l’arrière-cour pour le chercher, mais l'image de mon père tenant un marteau au-dessus de sa tête et s'acharnant sur Petite Étincelle m'a stupéfait. Il criait : "je vais te tuer, stupide chat, je vais te démolir, chat infernal".
Après plusieurs minutes, mon père a arrêté de s'acharner sur le corps de Petite Étincelle et m'a imposé de me débarrasser du chat. Il n'a même pas pu me regarder dans les yeux pour me demander pardon pour son crime. J'ai creusé un trou profond dans le terrain vague à côté de chez moi, pour qu'aucun enfant ne puisse trouver mon animal de compagnie. Cette nuit-là, j'ai fait le premier d'une longue série de cauchemars : je rêvais de la bouche mutilée de mon père. Dans mon rêve, je tenais le marteau et rouais mon père de coups dans l'arrière-cour. Nuit après nuit, je faisais le même rêve qui me poursuivait de toutes parts, comme une ombre qui devenait plus obscure. Puis, les voix sont arrivées : "égorge-le, égorge-le, égorge-le" me disaient-elles ; c'était le chœur de l'enfer.
Un jour, mon père m'a demandé de l'aider à tondre le gazon, sa manière à lui de faire la paix. Il parlait de la façon d'élaguer les arbres et de mettre de l'engrais, mais les voix sont devenues plus intenses : "égorge-le, égorge-le, égorge-le" répétaient-elles ; alors, j'ai pris les ciseaux pendant que mon père, sur le sol, continuait à palper la terre, et les lui ai introduits dans la bouche, lui coupant la joue. Il a commencé à se vider de son sang, en criant : "qu'est-ce que tu as fait, espèce d’avorton ?! Je vais te tabasser !" Ma mère, qui était dans la cuisine, s'est précipitée dans la cour et a éclaté en sanglots, terrifiée. Elle n'était pas responsable, mais j'ai appuyé les ciseaux contre sa gorge, la lui tranchant. Puis, j'ai regardé mon père. Je ne pouvais pas croire ce qui s'était passé. Elle a essayé de me prendre les ciseaux, mais dès qu'elle a tendu les mains, je lui ai coupé les doigts, la poignardant également. Comment j'ai évité d'aller dans un centre d'éducation surveillée est une autre histoire. Le plus important est que les voix et les sourires se sont atténués jusqu'à ce que je rencontre Laura.
      Inquiet de la froideur avec laquelle David lui racontait comment il avait assassiné ses parents, Ramírez ne trouvait pas de façon de quitter le bureau, qui ressemblait à une cage faite sur mesure.     David, sans prêter attention à ce que faisait Ramírez, continuait à évoquer son passé.
— J'ai rencontré Laura à l'université et nous sommes devenus très amis. Elle étudiait la littérature et moi, le droit. C'est précisément Laura qui m'a parlé des livres de Mort Rainey et de Thad Beaumont, après que j'ai fait un commentaire sur mes cauchemars d'enfance. Quand nous avons décroché notre diplôme, nous sommes restés en bons termes. Nous bavardions, vous savez, dans des petits bars et des restaurants, jusqu'à ce que les sentiments naissent. Nos premières années de mariage se sont passées sans problème. Nous profitions de notre jeunesse pour voyager et visiter des lieux différents, fréquenter des amis communs organiser des fêtes et des dîners à la maison. Tout allait à merveille, jusqu'à ce que les cauchemars et les voix soient revenus. En guise de thérapie, Laura m'a suggéré de peindre mes cauchemars, car ce n'était pas bon de garder autant de méchanceté à l'intérieur, il fallait l’évacuer par n'importe quel moyen. Les trois premiers tableaux que j'ai peints étaient les sourires mutilés de Petite Étincelle et de mes parents, qui loin de faire taire les voix, ont fini par les amplifier. Une nuit, Laura m'a surpris avec un nouveau roman de Bill Denbrough : nous ne lisions plus ensemble depuis longtemps, et comme elle voyait que j'allais mieux, Laura a voulu reprendre une vieille habitude. Nous avons lu pendant une heure et demie l'histoire d'un clown qui marquait les lèvres d'un enfant avec une lame aiguisée, un peu similaire à mes cauchemars.
— Pauvre Laura, soupira David, elle n'a jamais vraiment su à quel point il y avait de méchanceté en moi.
Ramírez restait immobile. Comme un réflexe, il regarda le mur et de fines lèvres lui sourirent de manière terrifiante.
— Donc vous avez également tué votre femme ?
— Je l'ai tuée sans douleur, répondit David. On pourrait dire qu'elle est morte dans son sommeil. Si vous vouliez une histoire sanglante et morbide, vous allez être déçu, ce qui s'est produit cette nuit-là, nous regarde seulement Laura et moi, même si je vous avais confié que les voix se sont tues quand j'ai déchiré sa bouche en y dessinant un sourire. Au lever du jour, je l'ai enterrée dans la cour de notre maison et j'ai planté un pommier, en guise d'hommage au conte de Mort Rainey qu'elle aimait tant. Mais ne vous inquiétez pas, monsieur Ramírez, ajouta David, pour vous, j'ai une histoire plus intéressante.
— Trepaud, vous êtes un putain de cinglé, affirma Ramírez, remarquant que ses mains se resserraient en signe de défense.
David s'écarta de la bibliothèque et se dirigea vers Ramírez. Il tenait contre lui le livre de Denbrough et, comme s'il avait une révélation, il fit geste en direction du cinquième tableau accroché au mur. Dessiné dans des tons sombres, un sourire flanqué d'une espèce de tâche rouge très intense ressortait. Le rouge le plus intense que Ramírez ait vu de sa vie.
David extirpa de l'intérieur du livre une photographie du fils disparu, dont il se servait comme marque-page pour ne pas oublier le passage du roman de Denbrough qui racontait "le sourire du clown". Il prit la photo entre ses doigts et plaça l'image à la même hauteur que le cinquième tableau. Tous les deux se confondirent en une seule vision sous les yeux exorbités de Ramírez : son fils était mort et souriait sur  le mur de Trepaud.
David écarta la photo du fils de Ramírez et prit place sur le divan.
— Je crois que je vous dois une explication, commença-t-il calmement. Et, sans attendre sa réponse, il avoua qu’il était à l’origine du personnage du Bègue bien aimé, qu'il avait inventé pour approcher son fils. Un jour, il était tombé par hasard sur le blog Los rápidos negros* et ils étaient devenus amis. Ils partageaient quotidiennement des histoires et l’aspirant romancier lui avait raconté qu’il envisageait de réécrire un roman de Denbrough et d’en faire une œuvre plus noire encore.
— Vous n’allez sans doute pas croire ce que je vais vous dire, monsieur Ramírez, mais votre fils m’a rappelé Laura et je m’y suis attaché. J’ai en fait un grave problème. Dès que je m’attache à une personne, les voix reviennent immédiatement et je me mets à imaginer des sourires gorgés de sang. Comme avec Laura et Petite Étincelle.
— C'est sans doute précisément sur ce divan que nous avons discuté pour la dernière fois, soupira David, arrêtant son regard sur Ramírez.
Celui-ci n’en croyait pas ses oreilles. Pendant trois mois, il avait partagé la même pièce que l’assassin de son fils et sans le savoir, il avait vu son sourire accroché au mur.
— Vous voulez donc dire que mon fils est venu ici ? s’enquit Ramírez, anxieux, sur le point de perdre le contrôle. Ses mains étaient comme des grenades prêtes à exploser.
— On s’est donné rendez-vous sur le blog, poursuivit David. Nous sommes allés prendre un café au bar du ciné Ocho y medio, à La Floresta. Je vous promets que lorsque votre fils souriait, je ne pouvais penser à autre chose qu’à son sourire tailladé et dégoulinant de sang. Puis j’ai insisté pour que nous nous rendions à mon bureau. Je voulais lui montrer le roman de Bill Denbrough qu’il avait en tête de réécrire. Votre fils s’est étendu sur le divan. Il caressait le dos du livre avec tendresse et riait comme un enfant. Il n’avait jamais vu d’exemplaire de la première édition de Ça. En le voyant ainsi, je me suis souvenu de la partie du roman de Denbrough sur « le sourire du clown ». Et les voix sont alors revenues. « Taillade-moi, taillade-moi, taillade-moi », répétaient-elles.
Je me suis placé derrière la tête de votre fils. Distrait, il regardait le livre. J’ai habilement introduit un coupe-papier dans sa bouche et l’ai fendue d’un coup. Immédiatement, le sang a jailli et votre fils s’est mis à se cogner partout, telle une voiture qui aurait perdu le contrôle. Il sanglotait, sans doute à cause de la douleur. Il a essayé de se battre, mais à chaque fois qu’il s’approchait, j’entaillais une partie de son corps, jusqu’à le transformer en passoire. Il n’avait plus de forces pour continuer à lutter et est tombé à genoux, près du divan. J’ai attrapé sa tête et ai de nouveau enfoncé le coupe-papier dans sa bouche. Je voulais lui dessiner un sourire, à l’instar du clown dans le roman de Denbrough. Je lui ai ensuite tranché la gorge et l’ai laissé se vider de son sang, comme un cochon après l’estocade.
Cette nuit-là, je n’en avais cependant pas encore terminé. Les voix ne se taisaient pas. « Taillade-moi, taillade-moi, taillade-moi » répétaient-elles. J’ai mutilé le corps de votre fils, jusqu’à en faire de la viande hachée. Les voix n'en continuaient pas moins à me tourmenter. J’étais devenu le monstre que recherchait désespérément votre fils, mais mon monstre personnel devait sûrement être pire.
Ramírez serra les poings ; les veines de son cou bouillaient.
— Et on fait quoi, maintenant ? demanda Ramírez. On va se battre à mort ou on ne s'arrêtera qu'à l'arrivée de la police ? Nous savons bien tous les deux comment cela va se finir. On va s'entretuer, c’est ça qui va se passer, putain de cinglé de merde, conclut-il.
— Ce n’est pas faux, je suis un putain de cinglé, admit David en se levant du divan. Je crois qu'on arrive au bout.
Ramírez recula et serra encore plus fort les poings.
— N’approchez pas ! cria-t-il.
— Calmez-vous, Monsieur Ramírez. Je ne vous tuerai pas, moi. Souvenez-vous que sur la troisième étagère de la bibliothèque, se trouvent les monstres et que celui qui cherche un plus grand mal finit par le trouver. Eh bien moi, j’ai trouvé le mien, la nuit où j’ai assassiné votre fils, affirma David, le visage décomposé.
Soudain, l’endroit devint sinistre et une créature horrible, à la peau sombre comme le brai, émergea de la bibliothèque. Une substance visqueuse dégoulinait de sa bouche et son corps était compact et massif. Ses dents ressemblaient à des canines aiguisées, telles d’interminables aiguilles, et ses yeux profonds et jaunes brillaient tant qu’il était impossible de la regarder en face.
— Les lumières de la mort ! s’exclama David avant de fermer les yeux.
En apercevant la créature, Ramírez resta pétrifié. « Voilà donc le monstre de Trépaud », pensa-t-il. Il ne pouvait pas lui échapper ; elle se jeta sur lui, déchira sa chair et le mordit à lui en briser les os. Lorsqu'elle en eut fini avec Ramírez, elle disparut, laissant une traînée de lumière dans le bureau. David ouvrit les yeux. L’endroit lui apparut intact, comme si rien ne s’était passé. Une seule chose étrange : la tête de Ramírez gisait dans la pièce, près d’une toile et d’un couteau.

Hadjer

***
Eduardo Cerdán (Mexique)

L'aube de nouveau

Lorsqu'elle sent ses paupières tuméfiées à force de fixer le plafond, Irene décide de sortir de son lit, non sans s'être préalablement penchée sur le réveil digital du bureau qui martèle le terrible chiffre. Cinq heures moins vingt : elle verra de nouveau l'aube. Elle allume la lampe et se redresse. Assise, deux énormes poches sous les yeux, elle a le regard perdu dans le vide. Un vide comme celui qu’elle ressent dans l’estomac lorsqu’elle se tourne sur sa droite et qu'elle se souvient de lui. « Mon gros », se dit-elle, et elle a l'impression qu’elle est à deux doigts de pleurer. Mais ses glandes lacrymales sont sèches, de même que sa peau, ses ongles et ses cheveux blancs. Elle s'applique une goutte ou deux : des larmes artificielles. Maintenant, elle ne sait que faire de ce nœud qu’elle a dans la gorge. Au bout d'un moment, elle pense que la meilleure chose à faire serait de boire un peu d'eau, peut-être du thé. Elle descend les escaliers et trouve un cafard en train de déambuler avec une liberté totale le long de la rampe en bois vernis d'une couleur qui se fond avec celle du cafard. « Alors là, tu vas voir, salaud ! », s'exclama-t-elle avec une haleine fétide. Rapidement, elle va dans la pièce de la machine à laver, au rez-de-chaussée, et attrape l'insecticide.
Avec des yeux exorbités et déments, elle court en pantoufles vers l'escalier pour lui régler son compte. « Il s'est déjà barré, ce misérable ». Elle tire des meubles, remue des boites, elle saute avec maladresse pour faire trembler le sol de son ancienne maison.
Et rien : il semble que l'insecte ait disparu. Alors, Irene pleure. Elle se cale confortablement dans le fauteuil muni d'un simple coussin sur l'assise pendant que des gouttes salées d'amertume, d'insomnie et de veuvage exsudent de ses yeux. « L'eau ! », se souvient-elle, et, après avoir essuyé ses larmes, elle se précipite jusqu'à la cuisine pour lui en servir. (Ou vous préférez du thé ? Non, de l'eau : seule comme elle). En versant le liquide, elle voit comment des bulles naissent avec de splendides formes et cela lui paraît quelque chose semblable à la tranquillité, chose qui se volatilise à l'instant comme les bulles. Elle porte le verre à sa bouche.
« L'homéopathe dit qu’il faut boire trois grosses gorgées quand on est nerveux ». Glup, glup, glup.
Elle pose le verre vide sur la table et veut regagner son lit. A cet instant, elle voit du coin de l’œil une tache sombre sur l’étagère du haut du garde-manger. « Te voilà ! Maintenant tu n’y échapperas pas, mon cher ! » Elle prend un prospectus et le plie lentement pour ne pas inquiéter le petit salaud. Juste après : elle le massacre à coups de prospectus. Un, deux, trois. Irene se sent mieux et s'interrompt ». Elle se rend compte que le massacre n'est pas ce à quoi elle s'attendait : le blessé n’est pas le cafard, mais un bout de tissu. S'estimant la femme la plus imbécile du monde, elle repart en direction de son lit. « Voyons voir si je réussis à dormir un peu ». Elle ne touche même pas la première marche ; elle s'arrête pour regarder à travers la fenêtre du salon le lever de soleil, cette explosion sublime de tons orangés, rosés et jaunes. Puis, ah !, vient le bleu. « Là-bas, ce ciel si joli et moi, ici, si foutue. »
Et alors elle pense à son Dieu et lui parle : « tu m’écoutes, petit Dieu ? J’ai une grande foi en toi, vraiment. Mais parfois je ne sais pas, j’aimerais que tu me dises ce que je fais ici. Ils sont déjà tous partis, moi, je suis vieille et je ne sers à rien…, je ne suis même pas bonne à tuer un cafard. Avec mon chéri, tout serait différent, mais tu me l'as enlevé… Quoi qu'il en soit ce n’est pas une réclamation, hein ? Tu es parfait. C’est juste qu’il me manque beaucoup ». Avec le lever du jour achevé, Irene termine son monologue éternel : le même qui, peu importe combien de fois elle le prononce, ne recevra jamais de réponse. Elle regagne sa chambre, pour de vrai cette fois. Avec la lumière du jour, les murs s'illuminent et les portraits accrochés dans la chambre brillent.
Elle aperçoit celui du mariage de sa fille, Belia, et, comme chaque jour depuis douze ans, elle consacre un moment à essayer de comprendre pourquoi celle-ci lui en veut autant, pourquoi la dernière fois qu'elles se sont vues, elle lui a dit toutes ces horribles choses, pourquoi elle préférerait assister au spectacle de sa mère — Irene, la « maudite vieille ménopausique » — enveloppée dans un linceul... Elle se recouche, ôte ses pantoufles, laissant voir ses petits pieds crevassés et extrêmement blancs. Elle se couvre avec un dessus de lit en coton ordinaire qu'elle garde par pure nostalgie, car il a appartenu à son homme lorsqu'il était enfant. Elle s'installe, son corps orienté vers la gauche, tournant le dos à l'endroit où son chéri dormait et à cet instant, elle voit, là ! Sur l'horloge digital du bureau, le petit salaud. Pas de doute, cette fois-ci : on distinguait clairement ses antennes couleur bronze, sa texture qui semblait métallique et ses affreuses pattes qui tapotaient le dessus de l'horloge, une froide boîte en fer. Irene ne contenait pas son émotion devant pareille épiphanie, miracle ou comme vous préférerez l'appeler. Les yeux brillants, elle s'exclama tout bas, comme sans le vouloir, « Tu m'as entendue, mon petit Dieu ! »

Eugénie et Audrey

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Santiago Roncagliolo

Le puits

Vous devriez le voir avant de partir, me dit Wordsworth. C'est quelque chose qu'il ne faut pas manquer… Si vous osez, bien sûr.
Wordsworth se montrait souvent prétentieux à certaines heures de la nuit, quand, au bar du Grand Hôtel des Wagons Lits, nous nous retrouvions seuls, les célibataires et les alcooliques invétérés.
Son arrogance et ses airs de supériorité m’agaçaient. Mais, dans le Pékin des années 1937, il n'y avait pas grand monde avec qui passer une nuit à boire. Les Japonais campaient à quelques kilomètres de la ville et préparaient leur invasion. Le gouvernement avait déplacé la capitale. Les occidentaux s'en allaient. Le peu qui restait vivait barricadé dans le quartier des légations. Sortir la nuit était considéré comme un suicide. Je lui dis pourtant :

Marie et Kaoutar

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Javier Calvo

Les Enfants Perdus de Londres

Au début, les Enfants Perdus de Londres étaient quatre : Sid, Auggie, Florence et Tommy Boy. Ça, c'était avant que Tommy Boy ose aller à la charcuterie. Les Enfants Perdus de Londres sont désormais trois, mais Auggie affirme que Florence sent très mauvais parce qu'elle va mourir. D'après Auggie, les personnes sentent très mauvais juste avant de mourir. Sid, lui, pense que Florence sent mauvais parce que c'est une cochonne, et qu'il ne faut pas chercher plus loin.

Alicia

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Yeniva Fernández (Pérou)

Rutka ou l’histoire de fleurs étranges

Je la vis derrière un modeste étal d’antiquités, sous un énorme parasol qui couvrait tout le stand. C’était elle, je n’avais aucun doute. Elle était assise sur un petit banc pliable, où son corps mince se contractait dans une position inconfortable. Son regard distrait errait sur les articles qui composaient sa marchandise, tandis que dans une main elle tenait un livre sur les moteurs hydrauliques. Elle portait une robe verte, imprimée de minuscules fleurs blanches, boutonnée jusqu’au cou, dont la jupe ample laissait à peine voir la pointe de ses souliers. Ses cheveux, fixés dans mon souvenir comme des serpents blonds battus par le vent, étaient ramassés en un austère chignon de veuve qui contrastait avec son visage adolescent, au front large, au nez effilé, aux sourcils épais (sur l’un d’eux ressortait une cicatrice, petite, mais prononcée, en forme de croix) et aux yeux verts. Dans un regard pacifique que je ne connaissais pas, ils me faisaient encore frissonner, trente-cinq ans plus tard, depuis la base de ma nuque et à travers tous les centimètres de mon corps. J’étais arrivée à Buenos Aires pour tenter de chasser la tristesse que la mort de ma mère avait provoquée en moi. Je me promenais dans la ville depuis cinq jours, et le week-end, je pris le même chemin que les autres touristes, en direction de la feria de San Telmo. Les lieux semblaient grouiller de personnes en provenance de différentes parties du monde : comme moi, elles se frayaient un passage à travers les centaines de vendeurs d’antiquités — qui exposaient tous types d’objets, allant des boutons pour vêtements féminins, jusqu’aux phonographes du début du siècle dernier. Chacun était en quête d’une petite chose pour décorer sa maison ou rapporter un souvenir à ses amis. Je concentrais mes recherches sur des babioles : des boucles d’oreilles, des soldats de plomb ou des photos en noir et blanc pour agrémenter le couloir de mon appartement. Ayant trouvé ce que je souhaitais, je m'apprêtais à sortir de la feria, quand mon attention fut détournée par un escadron de robots fabriqués à partir de matériaux recyclés. C’est à cet instant que je la vis. Elle était la propriétaire de cette marchandise exotique, qui combinait des objets anciens avec d’autres, modernes et faits main. Je ne m’approchai pas ; au contraire, je m’éloignai aussitôt, terrifiée et stupéfaite, n'en croyant pas mes yeux. Je m’arrêtai quelques pâtés de maison plus loin. Peut-être s'agissait-il seulement d'une femme qui lui ressemblait, ou peut-être d'un membre de sa famille ; et cette marque en forme de croix ? Non, on ne transmet pas ses cicatrices, même à un clone. Je décidai d'y retourner. J'avais besoin de vérifier ce qui, à première vue, était incroyable. À pas lents, je revins à proximité de l'étal qu'elle tenait, j'en fis cinq fois le tour à une distance prudente et l'observai en catimini, sous divers angles, à la recherche d'un quelconque trait physique contredisant l'évidence. Je ne pouvais plus le nier : la cicatrice achevait de confirmer mes craintes. Je voulus garder mon calme, mais je quittai San Telmo presque au pas de course. Comment était-ce possible ? pensais-je encore et encore, dans le silence de ma chambre d'hôtel. Là, elle devait avoir entre cinquante et cinquante-cinq ans ; pourtant, elle en paraissait autant que lorsque je l’avais connue. L’après-midi était moribond. Alors que je me la remémorais en train de discuter avec les clients, qui lui posaient des questions sur des produits qu’elle vendait avec un visage pâle et souriant, je sentis le besoin de me réfugier dans les bras de ma mère ou de me cacher sous le lit, tel que je l’avais fait cette fameuse nuit, en rentrant de chez Rutka, plus de trente-cinq ans en arrière.
Les cours avaient commencé depuis quelques semaines, le matin où Mademoiselle Genoveva était entrée dans la salle de classe, en tenant par la main une petite fille mince, aux yeux bridés et à la peau cuivrée. Je vous présente Rutka Androszczuk, annonça l’institutrice. Elle vient de l’étranger, c’est une de vos camarades désormais. J’espère que vous serez aimables avec elle et que vous l'aiderez à se mettre à jour dans ses devoirs. Alors, qui veut lui prêter son cahier ? Enthousiastes, plusieurs d’entre nous levèrent la main. En deuxième année de cours élémentaire, nous nous connaissions toutes par cœur ; l’inclusion d’une nouvelle, de surcroît étrangère, nous donna aussitôt envie d'en savoir plus sur elle.
Vivant à deux pâtés de maisons de l'école, j'étais toujours la première arrivée. À partir de la primaire, je fis les trajets seule. Néanmoins, depuis quelques mois, je préférais attendre que mon père me dépose sur le chemin de son travail. Ma famille attribuait ce changement à la récente naissance de ma sœur, alors qu'en réalité, cela était lié à la crainte que m'avait inspirée la rencontre avec un mendiant qui rôdait dans le quartier, un vieillard horrible, qui, lorsqu'il me voyait seule, se frottait l'entrejambe et proférait des phrases obscènes. Un jour, je décidai de me risquer et je n'attendis pas mon père. La jeune Polonaise était devenue un as de la ponctualité et je voulais la battre. Je regagnais l'école en deux minutes. En vain, car lorsque j'entrai dans la salle de classe, Rutka était là, installée à son pupitre, plongée dans les pages d'un livre.
 Mais elle n’était pas seule : près d'elle, Doris Benavides semblait apprécier la lecture et sa compagnie. Étonnée, je posai mon cartable et sortis dans la cour. Doris était la meneuse incontestée du cours moyen A ; non qu’elle soit particulièrement belle ou appliquée (même si elle feignait de l'être). Ayant le don de maîtriser habilement les relations sociales, elle se plaçait, aux yeux des autres, toujours quelques points au-dessus du lot. De plus, c’était elle qui choisissait ses amis, pas l’inverse. Sa petite cour se composait des plus sélectes de notre groupe (la plus belle, celle qui obtenait les meilleures notes, la plus grande sportive). Qu’avait bien pu voir Doris chez cette fillette silencieuse et ennuyeuse ? La nouvelle ne brillait en rien ; même si elle tenait en permanence un livre dans les mains, ses notes ne dépassaient pas la moyenne générale. Néanmoins, elles devinrent bientôt inséparables.
La fête d’anniversaire de Doris était l’événement le plus attendu de l’année, même si à peine onze fillettes étaient invitées. La moitié appartenait à son club d’amies proches ; les autres, nous étions choisies, au hasard, je suppose, ou pour compléter les deux équipes à la ronde et au jeu de mains. Cette année-là, j’avais été invitée pour la première fois, et je m’amusais beaucoup. La mère de notre hôte préparait les meilleurs beignets de Lima, et leur maison était telle qu’on me l’avait décrite : ancienne, immense et avec un sous-sol, comme dans les films. Pendant une bonne partie de l’après-midi, nous parcourûmes la demeure de haut en bas ; Rutka essayait de nous suivre dans nos activités, mais elle échoua à sauter à la corde ou à libérer son groupe au jeu de mains. Finalement, nous la laissâmes au deuxième étage, fascinée par une modeste étagère de livres.Après avoir chanté "Bon anniversaire", la mère de Doris commença à distribuer deux parts du gâteau à chaque invitée : "Pour toi, et pour ta maman", disait l'aimable dame en nous remettant les tranches dans de petites boîtes roses en carton. Rutka, qui avait rejoint la fête depuis peu, s'approcha elle aussi pour recevoir son morceau de gâteau. Quand elle tendit le bras, Doris s'interposa, arracha les boîtes des mains de sa mère et les jeta par terre en criant : « Non, pas pour toi ! Pas pour ta mère non plus, tu n’as pas de mère ! » La dame prit aussitôt sa fille par la main et l’entraîna au deuxième étage.
Il s’ensuivit une autre scène qui ne dut pas durer plus de quelques secondes, mais que je me rappelle au ralenti, comme si ce temps-là s’allongeait, quadruplant l’espace à chacune de nos voix de plus en plus fortes : « Elle n’a pas de mère, elle est orpheline, orpheline, orpheline ! » Au milieu de ce chœur, j’arrive à voir Rutka lever la tête, les yeux pleins de larmes, bien qu’aucune ne coule, ramasser son sac à dos et se diriger tranquillement vers la sortie.
Le lundi, quand on retourna en classe, toute l’école était déjà au courant que Rutka était orpheline et que son amitié avec Doris était terminée.
Après avoir ignoré Rutka, on se mit à la regarder avec colère, puis à lui adresser des gestes de moquerie en passant à côté d’elle, à l’appeler la muette, la sans langue, la mange-livres. Un jour, Doris arriva en annonçant que son père lui avait expliqué qu’en Pologne, les gens étaient blonds aux yeux bleus, et que vu sa peau mate et ses traits métis, Rutka devait porter un nom polonais parce qu’elle était adoptée, et qu’elle avait probablement été ramassée dans une poubelle. À partir de ce moment, son nouveau surnom fut Fille Poubelle ou Che Poubelle, à cause de son accent argentin.
Au fil des mois, je recommençai à aller et à rentrer seule de l’école, le clochard qui me harcelait ayant disparu depuis un bon moment. Sauf qu'un jour, mon chemin croisa de nouveau celui de l’horrible vieillard. Le brouillard a toujours été pour moi une invitation à de longues promenades, à profiter des rues, qui, recouvertes par son léger voile, se transforment soudain en lieux magiques et inconnus. Enfant, je m’imaginais que la brume était la traîne déployée de la robe d’une fée, et que si je courais dessus suffisamment vite, j’arriverais à l’atteindre, tôt ou tard.
Je lui expliquai ma théorie sur la fée blanche issue de la mer, et elle, elle me raconta l’histoire de fleurs qui ne fanaient jamais et poussaient seulement au bord des ravins. Je me souviens que nous nous rendîmes à l’école l’une à côté de l’autre. Moi, j'avais en tête l’invincibilité du couple formé par Daisaku Kusama et Giant Robo.
La petite polonaise possédait des livres de contes provenant du monde entier et connaissait de nombreuses autres histoires qu’elle pouvait réciter par cœur, sans omettre aucun détail.
Cela me plut, tout comme la complicité qui s'établit rapidement entre nous, car nous partagions les idées les plus étonnantes et magiques sur le monde et sur les choses : comme moi, elle adorait les jours sans soleil, les jouets anciens et les chats plutôt que les chiens. Grâce à elle, je découvris les contes de Shéhérazade (où les voleurs sont plongés dans des jarres d'huile bouillante), la mythologie grecque (avec Chronos qui dévorait ses fils) et un nombre incalculable de légendes polonaises, peuplées de loups-garous, de fantômes errant dans des clochers et de dragons taillant en morceaux de preux chevaliers.
C'est peu dire que j'appréciais sa compagnie ; en vérité, je l’aimais profondément, mais ma peur était si forte que je n’osais pas lui parler à école, encore moins m'élever contre les moqueries dont elle était victime (je savais pertinemment que prendre son parti reviendrait à devenir comme mon amie, une espèce de piñata dans laquelle les autres filles de la cour taperaient sans pitié.
On croit d'ordinaire que les petits sont des êtres innocents et gentils, ce qui peut être vrai dans certains cas ; or, moi, je suis convaincue que, la plupart du temps, la seule chose qui distingue les enfants des adultes, c'est leur faible expérience quand il s'agit de dissimuler leurs sentiments. Perdre l'amitié de Doris était un coup dur pour n'importe qui, mais qu'elle prenne une personne en grippe signifiait que toute la classe serait de son côté, qu'on imiterait la manière dont elle la traiterait, et même, qu'on irait plus loin encore, dans le seul but de gagner sa sympathie ; en somme, cette personne deviendrait une espèce de cible sur laquelle toutes les filles lanceraient leurs projectiles, sans que quiconque ne réagisse pour mettre un terme à ce jeu. Voilà ce qui se passa.
Après avoir ignoré Rutka, on se mit à la regarder avec colère, puis à lui adresser des gestes de moquerie en passant à côté d’elle, à l’appeler la muette, la sans langue, la mange-livres. Un jour, Doris arriva en annonçant que son père lui avait expliqué qu’en Pologne, les gens étaient blonds aux yeux bleus, et que vu sa peau mate et ses traits métis, Rutka devait porter un nom polonais parce qu’elle était adoptée, et qu’elle avait probablement été ramassée dans une poubelle. À partir de ce moment, son nouveau surnom fut Fille Poubelle ou Che Poubelle, à cause de son accent argentin.
J'étais surprise par la dignité avec laquelle la petite Polonaise (je l’appelais de cette manière quand je pensais à elle, la Pologne représentant un royaume lointain et hermétique, à l’image de la titulaire de ce nom imprononçable) essuyait les insultes ; elle marchait bien droite au milieu des quolibets et de la pluie de morceaux de craie, le regard fixé sur un point si distant qu’aucune de nous ne pouvait l’atteindre. Nous ne la vîmes pas pleurer non plus ; tout au plus, ses yeux devenaient vitreux, mais ne laissaient couler aucune larme, et elle n’accusait jamais personne, pas même lorsqu’on se mit à l’appeler Poubelle, tout bonnement et simplement.
Au fil des mois, je recommençai à aller et à rentrer seule de l’école, le clochard qui me harcelait ayant disparu depuis un bon moment. Sauf qu'un jour, mon chemin croisa de nouveau celui de l’horrible vieillard. Le brouillard a toujours été pour moi une invitation à de longues promenades, à profiter des rues, qui, recouvertes par son léger voile, se transforment soudain en lieux magiques et inconnus. Enfant, je m’imaginais que la brume était la traîne déployée de la robe d’une fée, et que si je courais dessus suffisamment vite, j’arriverais à l’atteindre, tôt ou tard.
Je tentai ma chance un matin brumeux ; au lieu de filer tout droit vers l’école, je passai au large et me perdis en rêveries, jusqu’au pied de la huaca Pucllana, où une voix s’éleva dans mon dos : « Tu viens me rendre visite ? » En me retournant, je me retrouvai si près du mendiant que je ne sais pas ce qui serait arrivé si Rutka ne m’avait pas attrapé la main à ce moment-là. D’où sortait-elle ? Je ne l’ai jamais su ; le plus important, c’est qu’en la voyant, l’homme recula, tremblant, puis se mit à courir, comme s’il avait eu en face de lui, non pas deux enfants, mais une vision venue de l'enfer. « Qu’est-ce que tu fabriques ici ? » me demanda Rutka.
Je lui expliquai ma théorie sur la fée blanche issue de la mer, et elle, elle me raconta l’histoire de fleurs qui ne fanaient jamais et poussaient seulement au bord des ravins. Je me souviens que nous nous rendîmes à l’école l’une à côté de l’autre. Moi, j'avais en tête l’invincibilité du couple formé par Daisaku Kusama et Giant Robo.
La petite polonaise possédait des livres de contes provenant du monde entier et connaissait de nombreuses autres histoires qu’elle pouvait réciter par cœur, sans omettre aucun détail.
Cela me plut, tout comme la complicité qui s'établit rapidement entre nous, car nous partagions les idées les plus étonnantes et magiques sur le monde et sur les choses : comme moi, elle adorait les jours sans soleil, les jouets anciens et les chats plutôt que les chiens. Grâce à elle, je découvris les contes de Shéhérazade (où les voleurs sont plongés dans des jarres d'huile bouillante), la mythologie grecque (avec Chronos qui dévorait ses fils) et un nombre incalculable de légendes polonaises, peuplées de loups-garous, de fantômes errant dans des clochers et de dragons taillant en morceaux de preux chevaliers.
Voilà pourquoi nos conversations avaient lieu chez moi, où ma mère prit l'habitude de recevoir « elle, là, ton amie si bizarre », qui sonnait tous les après-midi, un livre à la main, et qui refusait catégoriquement qu'on la raccompagne bien qu'il fasse nuit quand elle partait. Mais un jour, Rutka ne vint pas me rendre visite : en sortant de l'école, elle avait été l'objet d'une cruauté particulièrement douloureuse.
Le harcèlement verbal, les boulettes de papier qui pleuvaient sur sa tête ou les phrases d'insultes écrites au tableau avant l'arrivée du professeur étaient devenus le pain quotidien de Rutka à l'école ; mais ce jour-là, à la fin du cours, mes chères camarades franchirent un pas de plus. J'assistai de loin à la manière dont Doris et ses acolytes arrachaient des mains de mon amie son magnifique livre de légendes celtes (un exemplaire bordé de lignes dorées, comprenant de belles illustrations de lutins et de dragons) que Rutka avait toujours dans son sac à dos.
Expérience terrible que de voir comment elles couraient en arrachant les pages du livre, sans que sa propriétaire, moins entraînée à la course, puisse les rattraper. Surprise par cette violence, je restais à l’écart, sans bouger. Finalement, du haut du pont Angamos, elles jetèrent le livre dépecé et endommagé qui, telle une colombe blessée, alla s'écraser au milieu des voitures circulant sur la Voie Express. Quand elles en eurent fini, j’aidai mon amie à ramasser les quelques feuilles volantes que nous trouvâmes ; nous réussîmes à reconstituer le squelette abîmé de son texte préféré grâce à un policier qui avait interrompu la circulation. Elle me remercia, mais j’avais conscience de ma lâcheté.
Je me sentais abattue et honteuse. Je voulais dédommager Rutka avec quelque chose qui la rendrait heureuse. Lors de ses visites, le seul de mes jouets qui avait retenu son attention avait été une petite boîte à musique appartenant à ma grand-mère et que ma mère m'avait donnée, ainsi que quelques vieilles poupées, avec la consigne d'en prendre soin « comme si c'était de l'or, parce qu'il s'agit de l'héritage de ma famille. Quand tu seras grande, toi aussi, tu les légueras à tes filles ». Un discours superflu : adorant chacun de ces objets, je les conservais en parfait état, ne les sortais jamais et ne les prêtais à personne.
La situation étant cependant extraordinaire, je profitai que ma mère soit sortie avec ma petite sœur et plaçai la boîte à musique dans une boîte à chaussures. Bien que j’ignore son adresse, je décidai de partir à la recherche de mon amie. En supposant qu’elle vivait près de la huaca Pucllana, je fis le tour des différentes boutiques pour demander où résidaient les Androszczuck, ou s’ils avaient vu une fillette brune, avec une queue de cheval et un accent argentin.
Finalement, la vendeuse d’une animalerie m'apprit qu’une fillette avec ces caractéristiques et venant souvent faire des achats dans son magasin habitait l’immeuble au coin de la rue. Je m’y rendis : son nom figurait sur l’interphone ; j’appuyai sur le bouton, sans obtenir de réponse. L’ascenseur étant vétuste, je montai par les escaliers. Le bâtiment était ancien, ça sentait l’humidité et il était mal éclairé. Je frappai au numéro 302 pendant plusieurs minutes, jusqu’à ce que Rutka ouvre et m’invite à entrer. Les volets étaient fermés et toutes les lumières allumées.
Son appartement était un endroit étrange : des centaines de livres étaient entassés partout, formant des piles de tailles différentes. Sur l'une d'elles reposait une cage contenant des souris blanches ; j'y jetai à peine un œil. En effet, mon attention fut immédiatement attirée par la seule table qu'il y avait là. En effet, mon attention fut immédiatement attirée par la seule table qu'il y avait là, en métal, très grande, couverte de ce qui me sembla être des mécanismes d'horlogerie. Y étaient allongés des singes en bois, avec leur tambour en fer blanc, des poupées en porcelaine vêtues de robes de tulle, ainsi que de petits soldats arborant des uniformes composés d'un pantalon blanc, d'une casaque bleue à plastron rouge et d'un casque avec une houppe dorée.
Je me jetai sur la table ; Rutka me montra le fonctionnement de ses jouets et j'en restai fascinée. À la différence du précieux héritage de ma grand-mère, ces pantins, qui semblaient aussi vieux que les miens, comprenaient de complexes systèmes mécaniques leur permettant de se déplacer ou de bouger les bras. Ainsi, les poupées marchaient, les singes jouaient du tambour et les petits soldats sautillaient au rythme d'une marche militaire.
Émerveillée, je voulus apprécier ces bijoux à la lumière du soleil, mais Rutka m’en empêcha : « Arrête, ma tante va se fâcher ». « Tu as une tante ? Où est-elle ? », demandai-je. Mon amie désigna une porte fermée. « Elle dort, mais elle se réveillera si tu ouvres les fenêtres. » « D’accord », m’inclinai-je, puis je m’intéressai aux livres. Il y avait des éditions reliées en cuir sur l’histoire des religions, et même des manuels d’ingénierie agrafés avec du bristol. Rutka me raconta que tout ce trésor était la propriété de sa tante, « sauf les jouets, qui sont à moi ; elle les me a modernisés ».
Là, aucune chance pour qu'il marche, le plan de ces misérables Blancs, Jaunes ou Oranges pour nous désespérer ! Nous, mes frères, nous n’entrerons pas dans leur jeu ! Nous ne prêterons pas le flanc pour qu’un beau matin, ils nous découpent en rondelles comme bon leur semble ! Ils devront attendre ! Avant, il n'y avait rien de plus facile qu'attiser notre colère juste et sacrée. Et nous, nous nous faisions un malin plaisir à cramer des bâtiments et canarder certains de leurs agents provocateurs.

Hélène et Audrey

***

Jorge Enrique Lage

Pure fiction days

Rien ne la touche, uniquement l’air, mais depuis que je l’ai vue tout se rapporte à elle. Je peux la changer en une description de longs cheveux blonds, de lèvres lointaines (the best lipstick, far lips, disait la publicité), d’yeux que je n’ai pas vus et d’un corps dont les formes se devinent et se perdent avec rapidité. Je peux la transformer en concept. Je ne le ferai pas. Laissons-la sur le seuil des images : depuis un certain temps, une image me trotte dans la tête, une image qui mérite quelques mots. Les voici. Il y a des années, j’ai écrit une nouvelle intitulée “J’ai été un adolescent pilleur de tombes”. Le titre, je l’ai pris dans une des premières nouvelles (que je n’ai jamais lues) de Stephen King : “I was a teenage grave robber”.  Or, un jour, j’étais au Groenland - je ne m’explique toujours pas ce que j’y faisais - et au retour, j’ai pris un petit avion gelé qui m’a laissé quelque part à Québec. Mon idée était de prendre un vol digne de ce nom à Montréal ou à Toronto, et à partir de là, en prendre un autre jusqu’à la Havane ; mais apparemment ce que j’ai pris c’était surtout trop de tranquillisants et mon cerveau a fondu une ou plusieurs fois, je ne me rappelle plus ni où ni comment. Le problème était que, quelques heures plus tard, je me trouvais à l’aéroport de Portland, dans le Maine, pas beaucoup plus au sud, et sans personne à qui raconter mon aventure du Pôle Nord.
Alors, j’ai eu une idée. Comme tout le monde le sait, l’état du Maine est le royaume de King. J’ai décidé d’aller lui rendre visite. J’ai loué une voiture avec chauffage et ai acheté une carte. Perdu, après avoir conduit sur des routes secondaires et dans des forêts pendant une journée entière, renversant des rênes et écoutant de mystérieuses radios, je suis finalement arrivé à son château.
— Je ne peux pas le croire, je suis chez Stephen King ! ai-je lancé à Stephen King.
Méfiant, le vieil homme m’a regardé et m’a dit :
— Toi, tu ne ressembles ni à un journaliste ni à un fan. Tu es quoi, un foutu écrivain ? 
— Cubain, ai-je rectifié. J'arrive du Canada un peu comateux. 
— Oh, my American God ! Ça existe, les écrivains cubains ?
Pour moi, c’était un événement. D’une certaine façon, ils me faisaient penser au futur. Une sorte de futur. Il n’est pas fréquent de voir des patineurs dans les rues de cette ville. Voir des patineuses, encore moins. Elle, par-dessus le marché, elle est apparue comme poussée par un vent d’une bizarre adolescente, qui m’a fait la suivre du regard, jusqu’à ce que mes yeux s’humidifient. Je voulais être tout petit pour pouvoir aller avec elle, pour pouvoir aller sur elle, fermement enlacé à l'une de ses cuisses, tremblant de peur et regardant vers le haut. Je voulais être très grand pour la protéger de la circulation des voitures, l’emmener à la maison, l’assoir sur mon torse, lui enlever ses patins, lui enlever ses collants et poser sur mes lèvres, ses deux petits pieds joints et sales.

Stephen King et moi, nous nous sommes assis pour discuter. Je lui ai parlé de ma nouvelle intitulée comme la sienne, mais j’ai précisé qu’il ne s’agissait ni de près ni de loin, d’un texte kingnien (Je me souviens d’avoir hésité à employer cet adjectif).
En réalité, « J’ai été un adolescent pilleur de tombes » était un cocktail de références qui devait assez peu à King. Dans mon souvenir, elles se croisaient là : Lovecraft, Sappho, Rimbaud, Virginia Wolf, Julian del Casal, et même, très lointainement, moi-même, Paul Auster et un auteur de science-fiction, soviétique et amphibien, appelé Alexander Beliaev.
Ce n’est pas une relation dont je suis fier.
— Et dis-moi, comment patinent les écrivains cubains ?
Son expression était : fucking cuban writers.
La question m’a pris par surprise.
— Comment ça patiner… sur la glace ?
Je me suis rendu compte que j’avais sorti une ânerie. Il faisait froid dans le Maine.
— Eh bien patiner, mon garçon. Patiner sur n’importe quelle surface.

— Je comprends. Mais je ne suis pas sûr de connaître la réponse.
— Réfléchissez un peu. Sans vous faire mal.
— Écoutez, pourquoi n’allez-vous pas à Cuba pour vérifier ?
— C’est pas une mauvaise idée. On peut aller à Cuba ?
Immédiatement, je l’ai invité à une rencontre sur le thème du récit fantastique qui aurait lieu à la Havane le mois suivant. King a accepté. Je lui ai précisé que je l’y attendrai. Ensuite, au retour, lui, m’a accompagné jusqu’à Portland pour s’assurer que je prenne bien l’avion.
N’importe quel avion.
Je l’ai revue, je l’ai revue, je l’ai revue…
Certaines fois, elle passait tout près de moi, d’autres fois, très loin et entre un coup de foudre et un autre, il pouvait autant s’écouler un jour que six mois, mais je m’en moquais : il y avait une régularité, une proximité. Même si elle n’existait pas, c’était désormais un fait réel.
Aucun ajout superflu : rien que ses longues jambes dépassant de ses bottines, dépassant des roues, dépassant du pavé, ses yeux cachés derrière des lunettes opaques, ses vêtements collés au corps et son corps collé à la vitesse : une trainée féérique de cheveux dans le vent. Toujours identique. Mais en même temps différente chaque fois que je la voyais.
Parce que j’étais différent à chaque fois.
Évidemment, il n’y avait pas de rencontre littéraire autour la littérature fantastique ni quoique ce soit de similaire. Il fallait inventer un truc pour que King vienne à la Havane. Dès mon arrivée, j’ai commencé à m’occuper de ça. J’ai monté des projets. J’ai passé des coups de fil. J’ai frappé à plusieurs portes. J’ai organisé de nombreuses réunions au sein de maisons d’édition, des journaux et des ministères… En vain.
Je n’ai rien pu faire avancer d’un millimètre, ni convaincre personne. Tout le monde s’en foutait que Stephen King vienne à Cuba. Ou presque tout le monde. De mon côté, j’avais quelques amis passionnés et créateurs de fanzines, héroïnomanes de culture pop, des vampires blogueurs, des apparitions fantomatiques issues des cloaques, certains avec des livres illisibles ou inédits, aucun avec suffisamment de pouvoir pour faire quoi que ce soit.
Tous avaient la certitude que si nous ne faisions rien - ne serait-ce qu'une forme dessinée dans un nuage hypothermique - le mieux était de nous entretuer le plus tôt possible.
Nous n'étions pas assez de monde pour prétendre organiser un événement littéraire de l'envergure de King. Nous avions besoin d'extras, de volontaires talentueux. Soudain, quelqu'un eut une idée complètement folle.
— J'ai quelques contacts à l'Hôpital Psychiatrique. Si on réunit suffisamment d'argent…
Nous allâmes à l'Hôpital Psychiatrique avec l'argent que nous avions collecté et en tête l'idée de verser un pot-de-vin.
Grâce aux contacts de celui qui avait eu cette trouvaille, nous pûmes parvenir auprès d'une doctoresse qui se vernissait les ongles ou les limait sur un bureau. Au début, elle nous écouta, compréhensive, comme si elle avait l'intention de nous interner. Puis, lorsque nous lui montrâmes l'argent, son regard changea.
— Combien de fous voulez-vous ?
Nous proposâmes un chiffre. Le marchandage commença.
Finalement, nous ne réussîmes pas à en obtenir beaucoup. Ils étaient chers. Mais la doctoresse avait promis de la qualité.
— Nous avons besoin qu'ils soient d'âges et de pays variés. Des écrivains ou le genre intello. Des rockeurs lecteurs, des punk cinémaniaques ou n'importe quel type d'accro aux séries B et Z feront bien l'affaire, aussi.
— Quelques femmes, si possible, ajouta quelqu'un.
— Les folles sont plus chères, répondit la doctoresse.
Nous négociâmes de nouveau. Nous parvînmes à avoir quelques spécialistes mortes, des groupies télékinésistes et des lesbiennes gothiques. Maintenant, il ne restait plus qu'à trouver le lieu.
La doctoresse désigna la fenêtre :
— Là-bas, pas très loin, il y a un hangar désaffecté, gardé par des militaires, mais eux aussi, ils sont fous.
Penser à elle, c’était penser :
a) à une trajectoire fermée qui débouchait sur un espace illimité, sans point de départ ni d’arrivée, un ne jamais s’arrêter, juste sillonner l’asphalte lorsque l'asphalte se  transforme en une patinoire.
b) à un clip vidéo ou à une publicité accélérée qui annonce les associations les plus fines devenues des objets ou des fétiches très prisés : un clip vidéo pour les guitares qui jouent en ce moment dans tes audiophones, tandis que dehors, ta meilleure séquence de Ville Déconnectée se congèle, se brise et se casse.
c) à moi-même.
Le jour convenu, il est arrivé. Il est descendu de la passerelle de l’avion sans scaphandre et semblait étonné qu'il y ait de l'oxygène dans l'air.
Tout était fin prêt. Quelques fous étaient en train de se préparer pour le jour de leur vie et moi, je commençais à me douter que cela :
— Welcome.
Je lui ai serré la main.
— Je t'apporte le dernier Entertainment Weekly.
… n'avait plus grand-chose à voir avec Stephen King.
Je l'ai accompagné au Free Havana Hotel, et là, l'ai invité à m'inviter à dîner le lendemain au restaurant du dernier étage, d'où on a une vue formidable sur La Havane. Il a accepté et est rapidement monté dans sa suite, à l'avant-dernier étage, pour se droguer, a-t-il précisé.
Lors du dîner, attablés à côté de la façade en verre qui nous séparait de la nuit, il m'a dit qu'il n'avait pas vu le moindre mouvement qui indiquant la possibilité d'une rencontre d'écrivains plus ou moins vraisemblable.
— C'est parce que ça va être quelque chose d'un peu... alternatif, lui ai-je répondu, pensif.
— Alternatif n'est pas le meilleur terme, si ? demanda King, la bouche pleine.
— Quoi qu'il en soit, c'est notre semaine. Nous avons pensé réaliser l'événement en banlieue, dans la zone de l'Hôpital Psychiatrique, loin de la folie du centre-ville. Si vous êtes d'accord, nous commençons dès demain.
Il s'est mis à regarder les lumières de la ville derrière la façade en verre. Mâchant la vue et le repas. Il n'a rien dit pendant quelques minutes.
— J'aimerais me promener un peu, là, en bas. Hier, je suis sorti sur le balcon avec les jumelles de l'hôtel et la première chose que j'ai vue, c'est une jeune fille passant à travers chaque chose, l'embouteillage des avenues, les parcs, les vieux immeubles… Un rêve ambulant. Une blondie bad girl qui patinait seule, comme personne.
Il m'a regardé. Je n'ai rien répondu.
— Enfin bref, qu'est-ce que vous avez prévu de faire ? Il y a un programme ? L'invention du roman fantastique a-t-elle un nom ?
Elle n'en avait pas jusqu'alors.
J'ai souri. Je lui ai dit le nom. Voilà comment Skate Fiction Days est né. Pour une fois, rien qu'une fois, j'ai mis une paire de patins et je suis parti à sa recherche. À sa poursuite. Avec un filet. Même si je n'avais pas réfléchi à ce que j'allais en faire lorsque que l'aurais attrapée. J'ai roulé dans la ville, sous les intempéries de la ville : un cyclone poussait des vagues géantes en provenance des Caraïbes. Il y avait des inondations partout. Soudain, je l'ai vue passer devant moi. Elle m'a vu et m'a invité à la suivre, agitant son index comme un hameçon, et elle a disparu au coin d'une rue, dans l'air ou dans l'eau. Je suis parti après elle le plus vite que j'ai pu, mais je l'avais déjà perdue de vue. J'ai lâché le filet et je suis tombé bruyamment par terre : je me suis ouvert le crâne, cassé les côtes et deux rotules. Je ne sais pas patiner.
Je me suis quand même relevé, je ne sais pas comment, peut-être grâce au venin de mon sang mélangé à l'écume de la mer, et j'ai continué. Sans voir personne d'autre, il n'y avait personne, il n'y avait pas de voitures, les cadavres flottaient sous un ciel bas, des corps noyés. Le filet ne m'empêchait pas de bouger, mais à mesure que j'avançais, s'y accrochaient des bouteilles, des poissons, des magazines, des circuits, des cailloux, des robes, des animaux gênants. J'avais beau traîner ce genre de choses avec mon corps, je gagnais en vitesse, cependant, comme si j'étais mû par un puissant courant sous-marin qui était, en même temps, un élan puissamment sexuel. J'ai eu l'envie de me dévêtir, mais j'étais déjà nue, d'une certaine manière. Et seule. Et personne ne me rattraperait ni oserait me rattraper tant que je continuerais à patiner sans autre direction que moi-même.
D'emblée, il faut dire que tout est allé de travers. Ou que ça s’est passé de la manière dont se passent les choses qui n’ont pas de profondeur ni de sens.
On n’avait pas eu le temps de nettoyer le hangar, on y avait juste installé une longue table, un tas de chaises et de posters, un distributeur de friandises et boissons, des petits tubes de comprimés variés, des enregistreurs, des appareils photo, des mannequins, des jeux de lumière, etc.
Stephen King n'a montré son nez que le premier jour, a salué chacune des personnes présentes, a parlé de tout et de rien, a même signé des autographes de livres qui n’étaient pas à lui (l’un était de Harold Bloom, je m’en souviens) et n'est réapparu au hangar que le dernier jour.
Mais l’événement a suivi son cours. Je n’ai pas pu être véritablement un amphitryon pour King durant cette semaine-là (les soirs, j’allais le chercher au Free Havana et, soit il était toujours en train de dormir, soit il n’y était pas) parce que tous les participants, même les étrangers voyaient en moi un supposé coordinateur en chef.
Il y a eu des lectures.
Des conférences.
Des débats.
Je me rappelle que quelqu’un a parlé de Codes d’Accès, ou un truc comme ça.
Quelqu’un a lu un gros roman en entier. Lorsqu’il a fini, on lui a tiré dessus.
Sans que cela ait grand-chose à avoir, un DJ essayiste ou un essayiste VJ (on n’a pas bien compris, on n’a rien compris) a présenté sa dernière étude sur la littérature chinoise récente. Il expliquait que dans de lointains supermarchés lumineux et, dans des appartements flottants des gratte-ciel, dans des lointaines micro-salles de cinéma et dans les kiosques de presse hebdomadaire, on était déjà en train d’écrire ou de réécrire des créatures mécaniques en tout genre, qui s’apprêtaient à envahir toute la planète en prenant possession des corps.
Pour finir, le spécialiste a lu des textes brefs de fiction en chinois (ou des textes brefs de fiction chinoise). On a crié que personne ne comprenait rien. Il a rétorqué :
— Pauvres chéris, et a continué sa lecture.
Un autre jour, la police est venue et nous a tous conduits en taule. On y a passé que quelques heures. Quelqu’un a payé ou est intervenu en notre faveur. Le gardien qui nous a ouvert la porte était un gars sympathique et cultivé qui avait lu Stephen King.
— Demain, je suis libre. À quelle heure commencent les activités ?
Il y a eu des citations.
Des exergues.
Des évanouissements.
On y a présenté et vendu des livres qui n'étaient pas écrits. Entre deux bâillements, une éditrice argentine compilait des anthologies.
À l’aube, un sous-groupe de participants a organisé son propre événement, où, d’après eux, on abordait des thèmes qui n’étaient pas considérés sérieux ou importants lors de l’événement qui se déroulait  durant les journées du Skate Fiction Days, ainsi que des idées et des formes qui étaient laissées de côté. Ledit sous-groupe était dirigé par des auteurs (certains étaient des amis à moi) qui disaient se sentir censurés parce qu’on ne les laissait pas lire (ou parce qu’on ne les laissait pas ne pas lire), d’autres les suivirent, estimant, fondamentalement, que l’espace quotidien du hangar s’était installé dans  la normalité freak, que ce n’était plus un événement assez subversif et radical : ça manquait d’extravagances, de blasphèmes et de nouveaux squelettes.
Dans l'intervalle, un troisième sous-groupe aux yeux cernés et à moitié zombie y restait jusqu'au petit matin sans remarquer le schisme (sans rien remarquer), ou divisait le temps à sa convenance, afin de pouvoir prendre des notes quand cela était nécessaire.
Personne ne demandait où était King. Mais il y a eu des rumeurs. On l’avait vu se balader ici et là, marchant beaucoup sous le soleil. On l’avait aperçu en train de parler avec des serveuses, achetant des glaces aux enfants. King, lui oui, il cherchait quelqu’un. Mais personne ne savait lui répondre.
Le jour de la clôture, il m’a posé la question à moi.
Who’s the girl ?
Je me doutais qu'il se doutait déjà de la réponse. Moi pas. Moi, je ne l'ai pas su jusqu'alors.
Are you sure ?
— Je ne suis qu’un vieil écrivain américain, moi, m’a-t-il confié. Je n’ai pas vu grand-chose.
Je regardais la doctoresse aux ongles vernis en train de prononcer le discours de clôture de l’événement. Elle portait un chemisier transparent. J’ignore ce à quoi elle disait au revoir.
— Mais je suis là, grâce à toi. Et j’ai vu quelque chose de surprenant, ici.
Des applaudissements. Les gens ont commencé à quitter leurs sièges.
Il y en a eu qui n’ont pas pu se relever, mais…
— C’est qui la fille ?
… il était évident que tout était terminé.
— C’est moi, lui ai-je avoué. Finalement.
Il a ajusté ses lunettes et m’a regardé.
— Tu es sûr ?
— Non.
Après les événements des jours derniers, personne n’était plus sûr de rien. Ce qui explique qu'il se soit passé quelque chose dans une certaine mesure inévitable. Mes amis et moi, nous devions rendre les fous (surtout les folles) à l’hôpital. Sauf que, suite à une confusion, certains de mes amis vivent aujourd’hui à l’hôpital psychiatrique alors que quelques-uns des extras du Skate Fiction Days sont à présent des personnages du sous-monde de la Havane.
Rien de bien important.
J’ai raccompagné Sephen King du hangar à l’hôtel et de l’hôtel à l’aéroport. Pendant tout le trajet, il a évité de me regarder. Mais on a parlé. On a beaucoup parlé.
— Continue d’avancer. Je crois que c’est la dernière chose qu’il m’a dite avant de monter dans l’avion. Fais attention à toi. Une one-liner typique. Je suis resté pour voir le décollage. Je voulais être sûr qu’il s’envolait bien pour le Maine.
Où que ça se trouve.
Je sais que certains me voient. Que certains me cherchent, même. C’est absurde. Je n’ai rien à dire, rien à révéler.
Je continue de patiner, simplement.


Alexia et Sonita

***

Juan Antonio Fernández Madrigal (Espagne)

Sept jours sur Limite-E

Premier jour sur Limite-E

Aujourd'hui, tu es arrivée dans ce monde. Une planète perdue, entourée d'une cour de petites lunes qui ornent le ciel nocturne de leur éclat terne. Les machines ont bien réagi, compte tenu de l'ampleur de la panne. L'entrée a été douce, et tu as trouvé une grande plaine sur le seul continent où tu as pu descendre. Tu n'es pas la première à visiter Limite-E, planète de l’Épiderme d'Umma. Mais toi, tu es ici à cause une défaillance, sûrement dans le processeur de bord. Tu sais bien que les modèles de vaisseaux d'exploration transfrontalière ne sont pas très fiables ; il n'est pas dans les intentions des heureux citoyens d'Umma de s'expandre trop rapidement, ni dans leur nature de prendre des risques avec trop de nouveautés. Tu espères de toute ton âme pour ne pas perdre de combustible, car tu ne connais aucun minerai utile pouvant être extrait de Limite-E, encore moins l'uranium.
Tu es seule.
Tu as peur.
Et dans le vaisseau, il n'y a pas de miroir.
Les rétrofusées n'ayant pas trop forcé sur la structure, cela signifie que la gravité n'est pas si différente de celle des planètes habitées d'Umma. Tu donnes les derniers ordres au processeur, dont tu espères qu'il ne te lâchera pas, cette fois, pour prendre des mesures de l'environnement. Et, pendant qu'il le fait avec une lenteur exaspérante, tu vas jeter un coup d’œil à tribord.
Tu ne vois pas grand-chose. Les lunes ne sont pas suffisantes. Quelques-unes ne sortiront même pas cette nuit, et d'autres sont si loin qu'elles semblent être de simples points de lumière.
Tu cherches le viseur infrarouge. La surface de la grande plaine se révèle à travers eux comme une tache grisâtre uniforme, sans détails. En te concentrant un peu mieux, il te semble distinguer quelques irrégularités qui rompent l'horizontalité du sol. Des monts, peut-être, bien que tu ne puisses pas le certifier.
— Des formes de vie végétale faiblement compatibles avec l'homme.
— Seul un continent révélé par l'étude des images prises à l'atterrissage. Un grand désert qui s'étend vers le sud, avec des étranges formations ressemblant à des pyramides enregistrées en tant qu'accidents naturels. Un grand paramo au nord.
— Pas de détection d'orogénie.
Le reste est un listage d'informations trouble dont peu sont utiles dans ta situation. Concentrations des différents éléments, gaz et minéraux, probables produits de rejets bactériens, un unique soleil, sept lunes exposant toutes la même face vers la planète, ciel légèrement violacé, tout est plat sur des kilomètres à la ronde, des débris de vaisseaux à quelques centaines de mètres…
Tu avales ta salive. Tu tournes la tête vers l'extérieur. Effectivement, les monts, ce sont des vaisseaux d'exploration transfrontalière d'Umma. Maintenant, tu peux les identifier sans efforts, grâce à leurs formes allongées et leur taille, bien supérieure à celle de n'importe quelle navette, mais infiniment inférieure à celle d'un Jumper interstellaire pouvant voyager à la vitesse de la lumière. Ils sont recouverts de végétation : une espèce de plantes grimpantes a progressé sur leurs coques, jusqu'à quasiment les faire disparaître. Tu laisses sortir l'air de tes poumons dans un profond soupire. Tu essaies de communiquer par imbrication, mais il ne détecte pas de signal. S'il y avait des êtres vivants à l’intérieur de ces vaisseaux, ton processeur te l'aurait déjà indiqué... s'il n'était pas cassé. Tu vas être obligée d'entreprendre une exploration plus détaillée. Tu te diriges vers le sas de sortie. Tu actionnes la séquence mémorisée comme “sortie vers l'extérieur”, et tu attends que la vanne hermétique s'ouvre. Quelques secondes plus tard, tu es dehors.
Le sol te semble mou. À ta droite, se dressent les trois monticules verts, formant un triangle isocèle. Tu marches vers le plus proche. Une herbe bleue-verte pousse là, plus abondante près des monticules. Il ne t'est pas difficile de marcher dessus. Le ciel s'éclaire de plus en plus, imperceptiblement, d'une couleur violette prononcée, certainement due à un gaz de la stratosphère. Tu atteins le premier vaisseau. Il s'élève sur plusieurs mètres vers le ciel, ses structures inférieures totalement cachées par la plante grimpante. Elle possède d'épaisses tiges ligneuses et de grandes feuilles abondantes. Un végétal de ce type ne peut couvrir une structure pareille en quelques jours à peine. Ni en semaines. Ni en mois. Tu tournes le regard vers le vaisseau sans aucune raison. Le soleil brille, radieux.
 Tu cherches une poignée. Tu la trouves facilement, les troncs épais offrent une multitude de points d'appui. Tu vas grimper, hésitante au début, déterminée ensuite, évitant les feuilles qui fouettent ton visage pâle. Le tronc sur lequel tu montes devient de plus en plus étroit, jusqu'à se transformer en éventail de branches souples au-dessus de ta tête. Tu regardes à travers, tu vois que la coque est dégagée à l'arrière, et que l'un des stabilisateurs atmosphériques de la proue se situe tout près. Tu n'as aucun mal à l'atteindre. Tu t'arrêtes quelques instants pour reprendre ton souffle. Tu regardes de nouveau vers ton vaisseau. Maintenant, il te parait plus petit, mais il continue de briller. (Et toi, tu n'as pas de miroir).
Tu ne sais pas pourquoi cette pensée t'assaille, mais tu n'y prêtes pas beaucoup attention non plus. Derrière toi, se trouve l'écoutille de l'accès supérieur. Elle est ouverte, il y a un interstice. Tu la pousses un peu et elle cède, bien qu'elle grince, rompant le calme environnant. Il t'a paru entendre une plainte superposée au bruit métallique de la porte. C'était une de tes hallucinations. Tu entres.
L'intérieur est sale et sent le renfermé, ou le vieux, ou l'abandon, mais ça reste l'habitat typique d'un vaisseau d'exploration d'Umma. Il fait sombre, l'atmosphère est évidemment chaude et il n'y a pas d'humidité.
(pas de miroir non plus)
Tu avances à travers les déserts de couloirs métalliques. Des petites traces de terre séchées se trouvent sur le sol, mais toi, tu ne les vois pas. La porte de la salle de commande est grande ouverte.
Tu vas bientôt avoir peur.
Là, tout est silencieux. La lumière entre à peine par le hublot, presque totalement obstrué par les plantes. Les rares rayons de soleil qui passent à travers donnent un air irréel à ce lieu. Les ombres semblent jouer avec les flaques de lumière quand la brise bouge agite le feuillage épais à l'extérieur. À présent, oui, tu vois les petits monticules de terre répartis au hasard (à première vue).
Tu avances vers le processeur. Tu veux savoir s'il peut être réactivé. Le fauteuil en face de la console te montre son dos doux, en plastique et foncé. Tu appuies une main sur l'un des bras et le tourne pour t'y asseoir.
Des yeux ambrés te regardent depuis le siège en peau cuir tannée, enveloppés dans une noirceur plus obscure que la nuit.
Des canines extrêmement fines et très blanches encadrent la langue rose lorsque l'animal ouvre la gueule, menaçant. Un brusque éclair et les yeux changent de position. La douleur lacère ton bras droit, qui n'était pas protégé. Des sillons rougeâtres parallèles apparaissent sur ta peau. Durant un court instant, tu te sens minuscule devant l'attaque, mais ensuite, tu t'obliges à regarder et à évaluer ; tu comprends que l'animal n'est pas très grand et qu'il ne peut te faire beaucoup de mal. Parce que c'est un chat. Ou il y ressemble. Un félin noir, aux grandes moustaches, au poil long. Il est confortablement assis sur le fauteuil de commandement. Tu lui a fait peur, et pourtant, c'est lui qui t'a le plus effrayée. Tu soupires et tu tentes de le caresser avec l'une de tes mains tout en palpant tes blessures avec l'autre. Tu prends le risque qu'il te griffe une nouvelle fois, néanmoins tu le fait quand même. Tu aimes les chats. Comme s'il ne s'était jamais rien passé, l'animal oublie sa colère et se laisse caresser. Tu commences à entendre le doux ronronnement qui, petit à petit, augmente de volume. Le chat
(je m'appelle Nabuchodonosor)
arque son dos sous ta main. Il semble apprécier. Tu ne t'es pas rendu compte, mais tu finis par oublier le processeur du vaisseau. Les fines fentes de ses pupilles t'observent fixement. Tu ne sens plus la douleur. Tu es bien. Très bien. Quel plaisir de caresser le pelage noir et long d'un chat ronronnant.
Soudain, tu retires ta main. Tu as entendu quelque chose.
(je m'appelle Nabuchodonosor)
Non. Tu n'es pas sûre. As-tu entendu quelque chose ou as-tu pensé à quelque chose ? Tu deviens nerveuse. Il n'y a personne derrière, dans la salle des commandes. Tu ressens les yeux jaunes s'enfoncer dans ta nuque.
(Bonjour, je m'appelle Nabuchodonosor)
Tu n'arrives pas à y croire. Tu t'accroupis et tu approches la tête de la sienne. Il te suit d'un regard pénétrant. Bien que ce soit absurde, tu devras essayer, et je t'assure que ce sera bientôt. Tu le regardes seulement quelques secondes, te perdant dans les stries orangées de ses iris ambrés.
Finalement, tel que je le disais, tu lui parles.
— Bonjour.
C'est la seule bêtise qui te vient à l'esprit. Tu n'es pas une ummana, mais une canori, les seuls qui osent explorer en s'éloignant de la sécurité de leurs foyers, à Umma. Et, comme tu es une canori, tu ne peux partager tes pensées avec personne, seulement parler.
Tu te sens extrêmement ridicule de parler à un chat. Tu te réjouis d'être seule. Naturellement, tu le regretteras plus tard.
(Bonjour je m'appelle Nabuchodonosor)
Tu crois avoir entendu la même pensée auparavant.
Maintenant, tu la perçois plus clairement.
Évidemment, tu sais que c'est le chat qui te parle.
(il n'y a pas de miroir)
— Je m'en suis déjà rendu compte. Pourquoi… ? réponds-tu nerveusement.
(il n'y a pas de miroir, il n'y a pas de miroir, il n'y a pas de miroir, il n'y a pas de miroir, il n'y a pas…)
— Tais-toi ! hurles-tu, en t'écartant de l'animal. Tu ne sais pas comment, mais la panique t'a envahie d'un coup, comme un éclair. Des vagues de panique frappent ta tête en même temps que les affirmations insistantes du chat, qui ne s'arrêtent pas. Tu te lèves. Tes pieds heurtent quelque chose de mou au sol et te font glisser puis tomber. Tu te cognes contre les restes de ce qui fut une fois un fusil stérilisant. Tu ne souhaites pas rester là. Tu te relèves et tu cours à travers le couloir métallique, imaginant comme les deux yeux ambrés brillent derrière toi, encadrés dans une noirceur inimaginable, te poursuivant.
Tu ne relèves pas la tête.
(je m'appelle Nabuchod…)
Tu vois la clarté entrer par l'écoutille supérieure. Tu la vois aussi se fermer lentement. Si tu ne te dépêches pas, tu resteras à l'intérieur. Tous les autres accès sont bloqués à cause de la plante grimpante. Tu pourrais être piégée durant des jours, qui sait, peut-être des semaines, jusqu'à ce que tu réussisses à dégager n'importe laquelle d'entre elles. Et tout ce temps, tu devras vivre près de ce chat. Avec un cri à moitié étouffé, tu pousses furieusement. Même si ça te paraît incroyable, c'était seulement le vent qui déplaçait l'écoutille. Elle s'ouvre et te crache à l'extérieur, sur le stabilisateur.
La brise caresse ton visage. Tu fermes derrière toi. Rien n'est sorti. On n'entend plus rien à l'intérieur. Ni dans ta tête (ou tu en a l'impression). Tu exhales tout l'air accumulé. Ton cœur frappe ta poitrine très vite et fort.
Ne t'éternise pas. Va à ton vaisseau. Repose-toi. Les jours sont courts sur Limite-E et
(tu n'as pas de miroir)
rapidement l'obscurité envahira cette partie de la planète.

Camille et Angélique

***

Roberto Mariani (Argentine)

Un

La chute.

L'homme marche peut-être un peu vite. À cette heure-ci, le fracas dans la grand-rue couvre le bruit sec du talon de ses chaussures militaires sur le pavé, mais il semble avancer normalement. Il pose d'abord le talon par terre, ensuite, la plante du pied ; aussitôt, il contracte ses muscles, relève le talon, et appuie tout son corps sur la plante, puis maintenant sur les doigts… Pendant qu'un pied est un support, l'autre s'apprête à le devenir, et tant qu'il ne l'est pas vraiment et de manière absolue, il progresse de quinze à vingt centimètres. Sa cage thoracique accompagne le mouvement, sa tête aussi : l'ensemble de la machine de cet homme adopte une attitude avec facilité, avec harmonie même. À présent, il pose l'autre pied. Sa marche est normale ; il marche depuis vingt, trente ans. Il y a du rythme dans les pas d'un homme. Or, voici qu'il pose soudain le talon de sa botte sur la coque d'un fruit. Le petit bruit sec contre le pavé n'a pas claqué ; à la place, on entend un cri un peu étouffé mais sifflant, et sur-le-champ, on perçoit nettement le choc de la masse humaine contre le sol. La chute, rapide et traître, lui a fait perdre la ligne, la mesure, le rythme et l'harmonie. En tombant, l'homme a agité ses bras comme un pantin. Histoires du bureau (1925) | 173 Cet homme est maintenant par terre : il voit aussitôt, instantanément, le ridicule de la situation, avant de percevoir la douleur physique ; cela explique la coloration sanguine de ses joues. Il sent ensuite la brûlure de la lésion. La brève intensité de la douleur a déjà disparu, mais, dans la zone touchée, un fourmillement intense persiste. L'homme se redresse et retient entre ses lèvres entrouvertes un blasphème vulgaire. Il secoue la poussière de ses vêtements et poursuit son chemin. Croyez-vous qu'avant de repartir il ait jeté dans la rue la coque de fruit à l'origine et cause de sa chute ? Non. La coque est donc là, au milieu du trottoir, sur ses gardes et vigilante, aux aguets du passant, attendant une nouvelle victime. L'homme. Chaque fois qu'il doit se déplacer – deux pas, cinq mètres – le fourmillement s'accentue dans son genou. Il renonce à quelques démarches. Son travail quotidien achevé, il regagne la rue. Il marche lentement. Il descend jusqu'à l'Avenue, traverse l'asphalte réfléchissant et prend les escaliers du métro. La couleuvre en bois et en verre approche ; l'homme pénètre dans son ventre. Le fracas du convoi portant une masse mobile, inquiète et noire, démarre en grinçant. Une demi-heure plus tard, il sort du wagon et se retrouve dans la rue. Il refuse, il refuse de prêter attention à sa douleur au genou ; il refuse de lui prêter attention, mais il avance moins vite. Il tourne au coin d'une rue. Il s'appuie contre un mur, attend quelques minutes. Il reprend sa route. Il entre à présent chez lui. Le médecin. Le lendemain, l'homme ne se rend pas au bureau. La douleur est plus intense. Sa femme le masse et lui passe de la teinture d'iode. La nuit, comme le mal persiste et que « ça » a enflé, elle lui applique un emplâtre chaud : du soufre, de l'huile et des feuilles de végétaux. Il ne trouve pas le sommeil. Elle se réveille plusieurs fois dans la nuit et lui demande invariablement : Ça ne va pas mieux ? Le jour se lève. L'homme s'aperçoit qu'il ne peut pas sortir de son lit. Alors, sa femme s'en va effectuer deux actions : d'abord, – et c'est bien normal ! – elle téléphonera – au 7376 Avenue – pour prévenir son chef de bureau. Ensuite, elle ira chercher un médecin. Il se trouve maintenant auprès du malade.

Il écarte l'index et le majeur de sa main gauche, pose l'angle que cela forme sur le genou de l'homme, de chaque côté de la rotule, et tapote à l'intérieur avec un doigt de son autre main. Il fait ensuite jouer l'articulation délicatement et consciencieusement, s'attendant à déceler un mauvais fonctionnement. Il appuie sur l'os, le fait bouger, appuie ici, là…
— Est-ce douloureux comme cela ? Le médecin finit par déclarer : Vous en aurez pour un moment.
Il lui prescrit des massages et encore des massages. Et le repos absolu. Qu'est-ce qu'on y peut ! La santé, c'est le plus important ; le bureau, ça passe après. L'hôpital. Les jours s'écoulent et l'état du patient ne s'améliore pas. Le médecin lui annonce :
— Il va falloir une radiographie. Avez-vous déjà eu une maladie à ce genou ? Oui ?
Comme le malade ne peut dépenser beaucoup d'argent, sa femme s'efforce d'obtenir la radiographie sans frais. L'ordonnance étant au nom du directeur de l'hôpital Rawson, elle sera effectuée dans ses locaux. Après ses douze années de service fidèle et continu, la « Maison » accorde encore quinze jours d'arrêt de travail à l'homme. Puis quinze jours supplémentaires parce qu'il venait précisément de terminer ses congés payés annuels au moment de l'accident. Ensuite, la « Maison », compte tenu toujours de ses douze années de service, de son comportement et de sa blessure, lui accorde d'abord un mois, puis un autre, et encore un autre... Mais sans solde... Au bout de trois mois, le couple se retrouve sans argent. Les médicaments, le médecin, la voiture pour les déplacements à l'hôpital… Ils obtinrent alors des médicaments et un médecin gratuits de l'Hôpital Rawson. L'homme devait s'y rendre le lundi, le mercredi et le vendredi, avec une voiture qui indiquait toujours 2,70 ou 2,80. Les moyens des pauvres. Ils n'avaient plus d'argent. Ils demandèrent un prêt, mais cette démarche ne donna aucun résultat non plus. Quelles autres solutions leur restait-il ? Ils en passèrent par des gages et des ventes. Ils mirent en gage des objets ; peu à peu, les deux pièces du ménage se dénudaient. Le tapis de la salle à manger – utile en tant que tapis de table, et durant les hivers rudes, utile, très utile dans la chambre, en guise de dessus-de-lit – fut engagé. La table suivit le même triste chemin.
Ils se séparèrent du lit de leur fils qui était mort l'année précédente. Ils mirent en gage ou vendirent la quasi totalité de leurs biens. La femme n'était pas romantique et n'idéalisait rien non plus. L'homme, lui, était plus faible. Cependant, malgré son sens de la réalité, c'est elle qui refusa de se séparer du matelas. Il ne manquait plus que ça ! s'exclamait-elle. Mais ce n'était plus possible. La femme obtint donc pour son mari un lit permanent dans la salle 8 de l'Hôpital Rawson. Et elle allait le voir presque tous les jours. Elle sortait de chez elle, parcourait de longues distances, arrivait à l'hôpital, franchissait ses grands portails, entrait dans la salle 8, traversait le couloir du centre en souriant et en disant bonjour aux différents malades, et s'arrêtait devant le lit 21 au pied duquel elle déposait son paquet. Le mari et sa femme ne se saluaient pas. Ils n'en avaient pas l'habitude. Qu'est-ce que tu m'apportes ? Mais parfois, on ne la laissait pas entrer. Ou elle cessait simplement d'y aller afin d'accomplir d'autres tâches ; son mari s'enquérait alors impatiemment auprès de l'infirmier : Ramón, « ma patronne » n'est pas venue aujourd'hui ? La femme. La femme effectuait des ménages du matin au soir, mais le fruit pécuniaire de cet effort prolongé était mince par rapport aux besoins à couvrir. Un jour, elle rendit visite au chef du parti radical du quartier. Écoutez, docteur, s'il vous plaît, vous qui avez tant de relations, vous allez bien me dégoter quelques familles à qui je pourrais laver le linge, n'est-ce pas ? Mon mari est radical, vous savez ? Depuis toujours. Toute seule, sans hommes, sans manœuvres, vraiment seule - quelle femme prodigieuse !- elle se débrouilla sans l'aide de personne pour déménager dans une petite pièce d'un couvent populeux. Ce jour-là, cette femme courageuse avait chargé le matelas sur son épaule pour parcourir les neuf cents mètres du chemin. Elle était repartie chercher le sommier.
C'est ce qui lui avait le plus coûté d'efforts. Elle était repartie chercher le cadre de lit… Et ainsi de suite, toute la matinée. Alors que l'homme ne guérissait pas ! Diable ! Qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir au genou ? Ah oui, il était déjà malade avant !… Au bout de six mois, on voulait la renvoyer du petit couvent, mais elle était maintenant habile en subterfuges avec le Tribunal : elle ne se présentait pas aux audiences. Ou elle promettait de payer tel jour, à telle heure, d'un air résolument assuré – en formant avec ses doigts une croix sur ses lèvres - ou bien elle pleurait en racontant ses malheurs au juge. Un jour, elle emprunta son nourrisson à une voisine.
— Comment voulez-vous, Monsieur le juge, que j'aie du lait pour mon petit, avec autant de misère ? Mon mari est à l'Hôpital Rawson et on va lui couper la jambe… Elle savait que toutes ces plaintes à propos des misères et souffrances qu'elle endurait agaçaient le juge, raison pour laquelle elle les exhalait en gémissant et en s'asseyant car - prétendait-elle - « elle avait des rhumatismes articulaires qui »… Sa malice lui permettait de découvrir d'autres moyens qu'elle n'hésitait pas à employer.— Mon mari est radical. Le docteur du Comité le connaît, il a toujours été radical. Il vote toujours pour les radicaux… et il milite pour eux au travail…
Elle retourna voir le chef du bureau.
— Le maximum que puisse faire la « Maison » en faveur de votre mari est de lui garder son poste. Il ne manquerait plus que ça ! Ne vous inquiétez pas, madame, qu'il revienne quand il sera guéri…
Mais la femme ne voulait pas de paroles en l'air ni de promesses.
— Juste cent pesos, cinquante, monsieur le chef…
— Enfin, comprenez-moi, Madame !…
Cependant, elle chargea et attaqua tellement qu'elle obtint enfin quelque chose : une collecte aurait lieu parmi les employés… Malgré cela, la femme se retira avec rage. « Heureusement que nous n'avons pas d'enfants », pensait-elle tandis qu'elle marchait dans la rue la conduisant à sa porcherie vide…
« Heureusement que nous n'avons pas d'enfants », pensait-elle encore, tandis qu'elle plongeait ses mains masculines dans la vasque du bac à laver. Et elle battait le linge contre la paroi. Elle utilisait à présent une brosse, procédé qui déchirait certains types de tissus. De plus, elle faisait sa lessive de nuit, grignotant sur ses heures de sommeil. L'hiver arriva, châtiment des pauvres. Le moment le plus rigoureux de l'hiver. Du froid, nuits et jours. Ou de la pluie, nuits et jours. Elle arrêta de laver de nuit. Elle n'utilisait plus d'eau chaude. Elle n'avait pas les moyens d'acheter du charbon. C'était une femme robuste, forte, et elle avait foi en sa santé vigoureuse.

Nancy

***

María Luisa Bombal (Chili)

L'arbre (1931)

À Nina Anguita, une grande artiste, une amie magique qui a su donner vie et réalité à mon arbre imaginaire ; je lui dédie ce conte que j'ai écrit pour elle sans le savoir, longtemps avant de la connaître.
Le pianiste s'assied, tousse par pure habitude et se concentre un instant. Les lumières en grappe qui éclairent la salle déclinent lentement, jusqu'à une faible intensité de braise, tandis qu'une phrase musicale commence à monter dans le silence, à se dérouler, claire, étroite et judicieusement capricieuse. « Mozart, peut-être » pense Brígida. Comme d'habitude, elle a oublié de demander le programme. « Mozart, peut-être, ou Scarlatti… ». Elle en savait tellement peu sur la musique !

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Sorania Rodríguez Rodríguez (Cuba)

Effet Secondaire

J'eus beaucoup de mal à ouvrir les yeux, j'essayai doucement, jusqu'à ce que la lumière cesse de me tourmenter. Je regardai autour de moi, étonnée, et reconnus à peine les lieux, ni le garçon nu endormi à mes côtés. Ses ronflements retentirent dans ma tête tels des coups de marteau. J'ai l'impression de l'écouter à nouveau, un petit filet de salive pendait à sa bouche ouverte, comme pour donner une touche d'humour au tableau grotesque d'un peintre de la Renaissance, dit la femme. — De quoi vous êtes-vous rappelé à ce moment-là ? dit-elle en la regardant avec un visage inexpressif.
— À ce moment-là, pas grand-chose. Les images de l'aube antérieure tournaient et retournaient encore dans le grand désordre d'idées qu'étaient alors mes souvenirs, et certaines, accrochées à mon esprit, ont provoqué en moi tantôt du plaisir, tantôt du trouble. Ne supportant pas toute cette confusion, je me suis dirigée vers la salle de bain, j'ai laissé l'eau froide couler sur ma tête, avec l'espoir qu'en réveillant mon corps, ma mémoire serait ravivée. Elle a repris haleine pour continuer. Je me suis rappelé la nuit antérieure : j'étais allée dans un bar avec mon ex-mari, je ne sais pas pourquoi j'ai eu une idée pareille. Il s'est saoulé, nous nous sommes disputés, une gifle a claqué sur mon visage devant tout le monde, peut-être un peu de rancune accumulée au fil de nombreuses années d'absence, j'ai commencé à pleurer et j'ai eu honte, surtout parce que moi aussi, j'avais un peu bu.
— Qu'avez-vous fait, alors ?

— J'ai quitté le bar rapidement, j'ai descendu la rue en courant, jusqu'au boulevard. J'étais déboussolée. J'ai voulu aller chez ma mère, dormir, oublier, d'ici peu je serais revenue ici, à Paris, et cette nuit n'aurait été rien qu'un mauvais souvenir. J'ai essayé de traverser la rue, mais le bruit du coup de frein m'a paralysée, j'ai presque failli être écrasée. Le chauffeur a crié un juron, avant de continuer sa route à toute vitesse. Un très jeune garçon a pris mon bras pour me faire monter sur le trottoir, c'était la même personne qui dormait à côté de moi, ronflant à son aise, là-bas, dans cet endroit dont je ne me rappelais toujours pas très bien comment j'y étais arrivée. Il s'approcha, selon lui, parce qu'il ne pouvait pas résister à l'envie de tenter quelque chose pour aider une femme en train de pleurer. Je me suis moquée du cliché et j'ai remarqué sa joie de m'avoir fait rire, même si c'était avec une niaiserie.
— Que s'est-il passé après ?
— J'ai marché à ses côtés. Nous nous sommes assis dans un parc. Sous la lumière d'un seul et unique lampadaire, j'ai pu mieux le voir. Il était beau, et quand il a parlé, sa bouche a laissé échapper un souffle agréable. Je l'ai embrassé, j'ai sauté sur ses genoux, sans cesser de l'embrasser, tandis qu'il déboutonnait mon chemisier. Sans pitié, il a caressé et mordu l'un de mes seins. Il a introduit dans ma bouche cette chère, merveilleuse, tiède, douce et adulatrice langue et croyez-moi, avec tout le respect que je vous dois : Je n'avais jamais éprouvé avant autant de plaisir à être embrassée !

Ses lèvres quittaient les miennes pour m'embrasser un œil, puis l'autre, le front, les joues. Elles arrivaient à mon cou pour ensuite revenir en arrière, recommençant à zéro, encore et encore, comme dans un rituel d'adoration. Soudain une de ses mains est descendue lentement vers mon ventre, et a atterri habilement sur mon clitoris, tout en entourant ma taille avec l'autre ; il était évident que j'étais prête pour l'étape suivante. À ce moment-là, j'ai rendu grâce à Dieu, la jupe que je portais a été une bénédiction. –
Et la passion a été la plus forte ? –
J'en suis sûre – elle a presque souri, mais ses lèvres n'ont pu guère se déformer qu'en une triste grimace, et elle a dit : je me suis laissée conduire par le garçon et nous sommes tout de suite arrivés dans la chambre où je m'étais réveillée. Tandis que je me douchais, les souvenirs ne cessaient d'affluer vers moi, comme des lumières clignotantes : son corps nu, sa peau douce, ses muscles robustes, son pénis, qui m'a assaillie à plusieurs reprises pour me faire jouir, comme je ne l'avais pas fait depuis longtemps. Quelle folie douce, l'une des meilleures de ma vie, ou du moins, c'est ce que j'ai cru. J'ai fait l'amour avec un inconnu, sans hésiter en lui disant : Oui, je viens avec toi ! Juste un détail : malgré mon effort, je n'ai pas réussi à me le rappeler. Je suis sortie rapidement de la salle de bain et j'ai cherché le truc. J'ai fouillé sous le lit et sous les draps, dans la poubelle, j'ai retourné le garçon prudemment, pour ne pas le réveiller. J'ai vérifié avec tristesse qu'il ne pendait pas non plus à son pénis et j'ai su avec certitude que je ne le trouverai jamais. Mes jambes n'ont pas voulu me soutenir, je me suis laissée tomber dans un coin du lit et je n'ai pas pu éviter le frisson ni la sensation de défaite qui m'a gagnée. Et vous voyez, docteur, où j'en suis, six mois ont passé depuis cette rencontre avec le virus –  

Agathe Longeville

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Eduardo Parra Ramírez (Mexique)

Que vas-tu demander au Père Noël ?

Arrête-toi, espèce d'enculé de Père Noël, crie Moreno. Il empoigne un couteau sur la lame duquel se reflètent les lumières artificielles de l'Avenue Juárez, dans des éclats intermittents. Arrête-toi, connard, continue-t-il de vociférer en courant, avec une haine concentrée sur ses traits indigènes. Armé d'un tube d'acier, Chibuto court à côté de lui. Impavide, il semble se concentrer sur la poursuite. Quelques mètres devant, le poéurchassé court, fou de panique. Ses bottes trop grandes et la mousse de sa panse artificielle entravent sa course. Il avance sur le sol ferme de l'esplanade du Palais des Beaux-Arts, pourtant, c'est comme s'il pataugeait dans un terrain bourbeux. Sa barbe blanche flotte sur sa nuque, comme du crin, et la dureté du velours rouge de son costume le fait transpirer abondamment. Il arrive sur l'Axe Central et le traverse avec détermination : cela est possible parce qu'au petit matin, le trafic n'était pas dense. Sa fausse barbe blanche flotte sur sa nuque, comme du crin, et la dureté du velours rouge de son costume le fait transpirer abondamment. Il arrive sur l'Axe Central et le traverse avec détermination : cela est possible parce qu'au petit matin, le trafic n'était pas dense.
Il sent les pas de ses poursuivants de plus en plus proches, de même que les cris que Moreno beugle pousse.
En arrivant sur 5 de mayo, il trébuche. Il perd une botte. Il continue de courir, sans s'arrêter. Le contact avec le sol froid lui fait penser à la proximité de la mort. Putain de sol ! Pas question ! dit doña Silvia. Chaque putain de centimètre du sol de l'Axe Central vaut un sacré paquet de pognon ! Si tu es prêt à trimer, je te donne un emplacement, mais, ça par contre, tu sais bien combien ça va te coûter ; et sinon, c'est moi qui décide quelle marchandise tu vendras. Pendant qu'elle parlait, doña Silvia parcourait le sentier entre deux rangées de marchands. Les vendeurs ambulants la saluaient avec respect, baissant légèrement la tête sur son passage. Nicolás l'écoutait attentivement. Le Basané et Barbu le surveillaient de très près. D'accord doña, je me lance, dit Nicolás, mais il faudra que vous attendiez au moins deux semaines pour que je vous règle les premiers mille pesos. T'inquiète pas, répondit doña Silvia, d'ici peu, tu vas aller voir mon fils au magasin pour qu'il te donne la marchandise ; le Basané, tu le places là où se trouvait don Cande. Qu'est-ce que je vendrai, doña ? Mon fils va te le dire. Je veux vendre des films. Ah putain ! Tu veux vendre des films ! Vous en pensez quoi, hein, de cet enfoiré-là ? Le basané et Barbu esquissèrent un sourire forcé. Les films, c'est ce qui se vend le mieux, expliqua doña Silvia, ces stands valent le triple de ce que je t'ai indiqué ; je laisse mon fils décider, il te donnera des bandes ou d'autres bricoles, on commence comme ça, ici. Oui, madame. Tu avais déjà vendu dans la rue ? Oui, madame, mais on nous a retiré l'autorisation. Dans quelle rue ? Dans la 5 de mayo. Haletant, il avance dans la 5 de mayo. Des exhalations sont visibles, volutes blanches de peur qui se dissolvent dans le froid du petit jour. Il ôte son autre botte pour mieux courir. Au coin de Bolívar, il se retourne pour regarder ses poursuivants. Barbu a pris du retard, mais le Basané, se rapproche, à présent sans crier. Tout à coup, une douleur au creux de l'estomac le tenaille. Il s'efforce de maintenir l'allure, respirant bruyamment par la bouche, s'accrochant aux plis de la vie. La bourre de son ventre glisse peu à peu, elle dépasse de son pantalon qui commence à tomber, ses jambes s'emmêlent. Il doit se servir d'une main pour le tenir. Une idée lui traverse l'esprit tel un éclair : il est possible qu'il y ait des policiers sur la Place. L'espoir lui insuffle du courage. Il veut aller plus vite, mais ses jambes ne répondent pas. Il sent une main dans son dos. Il s'arrête net, en se baissant. Le Basané le poursuit activement à quelques pas seulement. En voyant son arme de si près, il lance un cri, mais reprend immédiatement sa course. Il traverse la rue et continue de courir. Il aperçoit une tour de la Cathédrale. Il trébuche. Il tombe sur les genoux. On entend un craquement. Il essaie de se relever, en vain. Il s'effondre sur le dos. Il regarde le ciel.

Nathalie Robert

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Eduardo Parra Ramírez (Mexique)
Deux hommes seuls

Il se réveille en sueur. Il ne peut se rappeler son rêve, mais il sait que le cauchemar est revenu. Il se lève et se dirige vers la salle de bains. Dans le miroir il regarde un visage blême. Il a une barbe d’au moins trois jours. Je crois que j’ai trop dormi, pense-t-il. Il va vers la cuisine et dévore les restes refroidis d’un dîner pris sur le pouce. Alors, il prend conscience de quelque chose. Et le bruit ? Il regrette les moteurs de voitures qui depuis des heures très matinales fatiguent l’avenue où se trouve sa maison. Il regarde le réveil, seulement pour confirmer sa stupeur. Onze heures du matin et pas un seul bruit. Il sort dans la rue. Elle est déserte. Mais ce n’est pas comme d’autres fois. Là, elle présente une absence totale de mouvement. Il regarde le coin, le croisement où son avenue alimente une autre avenue, plus large et vertigineuse. Rien. Il n’y a ni véhicules rapides, ni piétons, le magasin n’est pas ouvert, le kiosque à journaux n’est pas installé, il n’y a pas le perpétuel va-et-vient autour du restaurant. Seul le feu tricolore donne l’illusion de mouvement avec l’alternance de ses couleurs. Que c’est étrange ! pense-t-il, on dirait une photographie. Il avance vers le croisement et l’inhabituel devient insolite dans un panorama plus vaste. Personne. Rien ne bouge. Silence. Il s’inquiète. Il rentre chez lui et téléphone à Julia. Personne ne répond. Il appelle Cabrera, même chose. Il appelle sa mère, son neveu, son beau-frère, sa maîtresse, son médecin, le vidéoclub, la laverie. Il arrive au bout du répertoire. Il n’obtient aucune réponse.  Julio lut le paragraphe. Il ne l’aima pas non plus. Le majeur de sa main droite attaqua de nouveau la longue touche où figurait autrefois une flèche pointant vers la gauche, à présent effacée par un usage fréquent. C’est absurde, se dit-il, mais il y a pire. D’après lui, le pire tenait au style. Aux formes. Même la réaction de l’homme solitaire n’est pas vraisemblable. Comment réagiraient les gens dans ces circonstances ? Il ne le sait pas. Il a perdu le contact avec les autres. L’isolement, l’enfermement du travail. Le téléphone débranché, la petite amie qui s’est lassée d’attendre.  Le père qui le harcèle de reproches. Qui, la dernière fois, pendant le repas, lui a dédié la chanson, celle qui dit tu meurs peu à peu dans mon souvenir. Comment réagissent les personnes seules qui se rendent compte, comme moi, qu’elles sont seules ? L’homme est seul parce que tous sont partis. Mon expérience ne m’aide pas. C’est moi qui suis allé me faire foutre. Il marche jusqu’au supermarché. Il est ouvert, mais désert. Il entre, parcourt un rayon, celui des alcools. Il a besoin de tequila. Il se surprend lui-même à rechercher le meilleur rapport qualité prix. Il sourit. Il fouille alors parmi les plus chères et repère celle qu’il voulait. Il en boit une rasade. Il rebouche la bouteille, l’emporte et se dirige vers la sortie. En passant aux caisses, il s’empare d’un paquet de cigarettes. Il regarde la caisse enregistreuse ; elle est ouvertfe. Il attrape les billets et les emporte. Il répète son geste aux deux caisses voisines. Sur l’aire de stationnement, il aperçoit une voiture dont la portière est ouverte, les clés à l’intérieur. Il approche. Il démarre et se dirige vers le centre. Il tente, sans succès, de régler une station de radio. Tandis qu’il roule, il voit les rues désertes, quelques boutiques vides, des places vides des jardins solitaires. Que se passe-t-il ? c’est un cauchemar. Il a garé la voiture sur la voie centrale de la Avenida Juárez. Il rit de son exploit. Mais celui-ci est bien pâle dans l' atmosphère de silence et de quiétude qui règne dans la ville . Il entre dans le vieil immeuble de la Calle de López, où vit Julia. Il toque à la porte, frappe fort, la matraque. Il finit par se lasser. Personne ne vient. Il quitte les lieux. Il regarde l’Alameda : il offre une image spectrale. Il ne sait plus ce qu’il cherche. Il entre dans le Palais des Beaux-Arts. Quand il parcourt les couloirs, on entend seulement l’écho de ses pas sur le sol de marbre. Il regarde l'un des tableaux. Il n’a jamais aimé Frida. C’est l’autoportrait au singe. Il ne l’aime toujours pas. Pourtant, il le décroche. Maintenant, il est à moi, dit-il. Une alarme se déclenche. Ça lui plaît. Si personne ne vient défendre Frida, cela signifie que je suis véritablement seul au monde. Le tableau sous le bras, il sort des Beaux-Arts. Il se remet au volant. Il se dirige vers le Zócalo. C’est madélirant et idiot, pensa Julio. Il sentait poindre le mal de tête qui, à six heures du  soir, l’obligeait à faire son café plus fort et à prendre deux analgésiques. La solitude, ça ne peut pas être que cela. Elle doit être plus effrayante que la mort. Il n’y a qu’une chose qui soit plus dure que mourir : mourir seul. Quand j’y pense, je me rappelle la nuit où ils m’avaient laissé seul. Se réveiller à quatre ans et errer dans la nuit à travers les cours interminables d’une maison. La terreur de se retrouver face à soi-même. La frayeur de ne pouvoir partager sa propre conscience insupportable. Après ça, qu’est-ce que la compagnie ? Il but la dernière gorgée de café et sentit que ses mains tremblaient. Qu’ils m’aient laissé seul était le pire des destins pour l’enfant que je fus. Où étaient-ils tous partis ? crie-t-il. Il est arrêté sur le Zócalo. Son cri enfle, résonne, se duplique en échos vibrants. Il se déchire. Il avance, crispé, recommence à crier. Sa gorge se serre. Il n’entend que sa propre voix, un miaulement. J’ai envie de rencontrer quelqu'un, n'importe qui, un homme ou une femme, même le dernier être vivant, pour le mettre en morceaux. Pourquoi me font-ils cela ? Il remonte en voiture. Il faut appeler d’autres villes, d’autres pays, je ne peux pas être le dernier homme. Je ne veux pas. Il regagne l’appartement. Vingt appels, trente. Numéros connus, numéros au hasard, numéros cabalistiques. La télévision, la radio. Personne. Ils étaient partis à la foire, se rappela Julio. Ils m’avaient laissé seul, endormi, pour aller à la foire. En guise de consolation, ils m’avaient offert une petite tirelire métallique qui avait la forme d’un réveil. Est-ce pour ça que je n’économise pas ? Que je ne comprends pas le temps ? Il ne s’était pas aperçu qu’il faisait déjà nuit. Il alluma la lampe. Je leur refuse ma présence, je les laisse seuls, je laisse le monde seul, privé de ma compagnie. l avance en marchant au milieu de la chaussée. Il ne peut plus crier. Il s’est penché à toutes les fenêtres, s’est introduit dans tous les logements, dans tous les lieux où il a suspecté qu'il pourrait y avoir un quelconque signe de vie. Il ne fait que marcher. Je vais appeler mes parents, décida Julio. Il composa le numéro. Il n’y eut pas de réponse. Il réfléchit un instant. Et mon personnage ? pensa-t-il soudain. Je l’ai laissé seul. En marchant, il arrive jusqu’à un cimetière. Il tourne dans une rue qui porte un nom de plage. Il distingue une lumière à une fenêtre. Il croit voir du mouvement à l’intérieur. Son cœur bat plus vite. Il escalade une grille, atteint une terrasse. Il regarde par la vitre. De l’autre côté, il y a un homme en train d’écrire.
Il crut entendre des bruits. Une attaque ? Si c'est le cas, tant mieux ! Cette visite serait même bienvenue. Il tendit l’oreille. Il interrompit son écriture.
Quelque chose le retient. L’intérieur de l’appartement devient flou.

Odile Ferrer

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Juan Jacinto Muñoz Rengel (Espagne)

Brigade Diogène

Dans la nuit incertaine, une main anonyme se glissa dans la bouche du monstre de boue. Et y déposa une note avant d’actionner le mécanisme de la mandibule, accompagné d’un grincement de pierre. La Boca delle Denunzie, qui se profilait à peine dans la lumière agonisante de la ruelle, trembla, et l'ombre furtive ajouta ses pas aux tournants du bout de la rue, fuyant de la même façon qu’elle devait avoir fui sept siècles auparavant, par les ruelles d’une Venise assiégée par la peste. Et immédiatement, les alarmes résonnèrent, dans la caserne des forces spéciales des éboueurs. À cet instant, l’intérieur devient une fourmilière fébrile. Au milieu des cris d'enthousiasme, les éboueurs se pressent de fermer leur scaphandre à l’aide du cylindre en verre qui les protège des infections, et se jettent au rez-de-chaussée par la rampe de descente. Quelques minutes après, le camion de ramassage traverse le portail des remises, faisant retentir les sirènes jusqu’à leur maximum sonore dans toute la ville. — C’est une petite intervention. Il n’y a pas de quoi en faire toute une histoire, déclare le capitaine des forces spéciales des éboueurs.
— Oui, mon capitaine, lui répond son adjudant, entre deux mâchouillements de chewing-gum, regardant devant lui avec un sourire euphorique.
Nous sommes dans la cabine du camion de ramassage qui traverse la ville. Au-dessus, sur le toit, les sirènes tourbillonnent et s’affolent. De droite à gauche prennent place : le capitaine, l’adjudant et l’éboueur qui conduit le camion. Après le commentaire du capitaine, l’éboueur qui conduit le camion continue de conduire comme un fou. Dehors, la nuit demeure étrange.
Le camion s’arrête à la porte d’un immeuble de six étages dans la Via della Madonna dell’Orto. Les curieux se regroupent aussitôt autour du véhicule.
— Appartement 316, capitaine, prévient l’adjudant.
Mais le capitaine n’a même pas à donner d'ordres à ses hommes, qu'ils sont déjà descendus du véhicule et se mettent en rang devant la façade. D'ici, en bas, dans le jardin, près de la palissade en bois et des balançoires des enfants, on ne dirait pas que dans ce bâtiment habité il pourrait s'être passé quoi que ce soit d’anormal. En haut, dans le labyrinthe de couloirs, de portes identiques, il est facile de suivre l’odeur de pourriture. 313, 314, 315… Toc-toc-toc, le capitaine frappe avec ses petits doigts potelés. Derrière lui, une rangée d’hommes qui terminent d'ajuster leur scaphandre, frottent le manche de leur pelle, libèrent la tension des muscles de leurs épaules ; des rires nerveux s’échappent. Comme d’habitude dans ces cas-là, personne ne répond de l’autre côté. Une trace collante s’étend autour de la rainure de la porte. Le capitaine des forces spéciales des éboueurs fait un geste de la main. Et ses hommes assaillent l’appartement réquisitionné.

Noëllia

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Edmundo Paz Soldán

L'Invasion

Aujourd'hui, au réveil, je me suis retrouvé à Jaelle, avec Laurence, qui était une fois de plus saisi de tremblements. L'homme est un être tremblotant, m'a-t-il répondu lorsque je lui ai demandé ce qui lui arrivait, étonnée par l'incessant mouvement de ses bras, son clignement d'yeux incontrôlé, les spasmes de ses joues. Moi aussi, cela me prenait, mais jamais à ce point. Depuis un navire de combat, nous avions aperçu les armées du colonel Wgmann aux alentours de la capitale, décimées par le bombardement. La vie : ce qu'on a du mal à respirer. La vie : ce qui tremble. Nous avons vu nos frères violer des femmes et des hommes, incendier des temples, semer de cadavres les longues allées de peupliers. Il y a eu ceux qui sont morts dans nos bras. Nous avons vu tout cela, jusqu'à ce que Laurence et moi, nous nous soyons séparés parce qu'un Colonel m'a envoyé accomplir une mission de sauvetage au palais du Gouverneur. À mon retour, il n'était plus là. J'ai trouvé son corps sur la place, empalé sur un piquet métallique. J'ai ouvert les yeux et Jaelle a disparu. Tout était si facile. Mais Jaelle revient.
Au bout d'un moment, la porte s'est ouverte, il y a eu un flamboiement et je n'ai pas voulu ouvrir les yeux ; je savais que certains prisonniers étaient devenus aveugles à cause du flash de lumière. Comme des taupes, nous nous installions durant la nuit. Un infirmier accompagné de deux shanz est entré. Je percevais leurs silhouettes, dans une vue d'ensemble, ou plutôt, je devinais la proximité des corps en fonction des bruits et de l'odeur, sans une véritable image, et je les ai salué, pas eux. Quand je leur ai signalé que nous étions du même côté, ils m'ont ignorée. Je leur ai demandé de la patience envers une ancienne combattante, une vétérane décorée, et l'un d'eux a craché par terre en déclarant que j'avais de la chance qu'ils ne m'aient pas violée. Je l'ai détesté, je les ai tous détestés et j'ai souhaité que Xlött vienne et les empale au bout d'une pique, sur la place.
L'édifice a tremblé. Les tempêtes de vent approchaient et moi, je regardais le mur, j'embrassais le mur. De toute façon, il vaudrait mieux annoncer l'obscurité dans l'ensemble de la galaxie, qui ensuite renaîtra sans nous. Étoile radieuse qui un jour nous achèvera, regarde ton peuple, Xlött, mes mains brûlent. L'infirmier a placé des électrodes sur ma tête. Je lui ai dit que je les mangerai. Il m'a fait une injection avec une spike argentée dans le cou. Je me suis tortillée de douleur et ça s'est mis à tourner. Une danse cadencée. Jaelle revenait.
Non, elle ne revenait pas. J'ai senti que le liquide pénétrait dans mon corps et ma folie me rassura de nouveau. Je suis restée là, à regarder le néant. Parce que le néant n'est pas rien. Parce qu'on affirme que je suis folle et que Jaelle n'existe pas, vois-tu, et que je suis dépendante des psychotropes qu'on m'administre et qu'on ne peut pas les arrêter, car on veut que Jaelle disparaisse de ma tête et que j'admette que le jour est le jour et la nuit est la nuit et que Nova Isa est Nova Isa. Je suis dans la prison de Nova Isa, dans la fameuse Casona. Ça, je le sais, je vous dis. Ça, je ne le remets pas en question, mais ils sont partis, je suis seule maintenant et ils m'ont laissée attachée dans l'obscurité, à observer les nuances de noir.
On m'a bousillée la couleur noire, KO pour toujours. Je la vois la nuit et le jour, les yeux fermés ou ouverts, elle se décompose en nuances, en couches, comme si elle avait du poids et pouvait respirer, et il y a des noirs gris, des noirs blanchâtres, des noirs vermillons, des noirs de plomb, des noirs de bronze, des noirs indigos, des noirs violets, des noirs marron qui éclatent devant moi et qui m'aspirent vers le cœur de la planète. Des couleurs noires qui m'entourent et qui veulent me prendre. Je suis une nuance de la couleur noire. Les couleurs parlent et ce sont elles qui nous composent. Sans le noir, nous ne serions rien. Nous n'avons pas besoin des autres couleurs.  
N'importe qui deviendrait fou à rester seul dans le noir vingt-trois heures sur vingt-quatre. Parfois, je vois flotter devant moi les goyots et les carcajous que nous chassions et mangions dans mon village, et l'odeur de la nourriture m'ébranle, l'odeur sucrée des épices de maman, papa dans la cuisine, en train de préparer le repas de fin d'année, et je sais que cette odeur est proche et je la suis, mais je me cogne contre les murs de ma cellule : elle n'y est pas. Pareil pour les sons, qui m'empêchent souvent de dormir. J'entends le bruit des mille-pattes dans la cellule, je sens leurs misérables petites pattes se traînant par terre, osant de temps à autre me rendre visite pour chercher des trous où nicher, comme les tiques lors des journées au poste de surveillance à Malhado, à trembler à l'idée de la possible apparition de Malacosa. 
Des tiques aveugles, uniquement guidées par la chaleur de nos « bodis », la température de notre sang, trente-sept degrés, le nombre magique pour se laisser tomber des arbres sur nous durant nos expéditions, atterrir sur nos têtes et s'y incruster, sous la peau du crâne, ou se glisser dans les oreilles – plus d'un s'est retrouvé avec le tympan éclaté. J'entends la rumeur des zhizus dans ma cellule, le patient tissage de leurs toiles, ou peut-être impatient, le mince fil qu'elles tendent d'un coin à l'autre et d'où elles pendent, moroses, s'acharnant à piquer et faire gonfler les doigts de mes mains, les maigres doigts de mes mains. La cellule respire, devient géante, puis se réduit à un orifice où ne tient que mon bodi.
Il s'agrandit de nouveau et j'entends des cloches partout, les cloches de l'église d'Anerjee, les cloches de la seule église chrétienne d'Anerjee, et nous voilà, avec mes sœurs et mes parents, une famille kréole des plus fières, une famille qui s'entend aussi bien avec les Irisiens travaillant sous ses ordres qu'avec les peaux-foncées et les kréols qui commandent le village et qui la regardent d'en haut, nous sommes un cocktail de particularités, disent-ils, et alors ? Et sans tarder, ils rabâcheront que je n'ai pas de frères, des cloches, des cloches, comme le tintamarre des fréquences de la radio qu'au retour de son travail de cuisinier volontaire dans une église, papa écoutait au sous-sol, une radio qui captait des fréquences lointaines, des fréquences de Munro parlant d'un monde timoré plus stable, des fréquences de Sangaì qui évoquaient des foules inquiètes, passant leur temps à faire des achats malgré leurs dos cassés à force de travailler et de faire la fête, des fréquences de l'Inde et de la Thaïlande, faisant référence à une inondation qui engloutissait des villes, une inondation bienvenue qui redessinait la carte du globe, des fréquences d'autres planètes, des fréquences d'Alba annonçant le prix en cristaux d'un voyage interplanétaire, des cristaux qui permettraient de voir les gardiens du-ciel-d'en-haut, des fréquences de Jaelle planifiant l'invasion, si nous n’agissions pas avant eux.
Des fréquences, des fréquences qui faisaient exploser ma tête en morceaux et qui produisaient en moi le même tremblement depuis l'enfance, à Anerjee.
Un tembleque suave y corto, no como el de Laurence. Todos tenemos una versión del tembleque ki. Quizás Anerjee estaba muy cerca de do cayó la lluvia amarilla. Mas el interrogador dice que Anerjee no existe nel mapa de Iris. Un tremblement doux et saccadé, pas comme celui de Laurence. Chacun a une version du tremblement 'ci. Peut-être qu'Anerjee était tout près de là où la pluie était tombée. Sauf que l'interrogateur prétend qu'Anerjee n'existe pas sur la carte d'Iris. On l'a effacé, dis-je, en jetant dessus une pluie jaune depuis les bombardiers, comme à Iris, un siècle auparavant. Non, pas ça, réplique l'interrogateur. Et moi, je veux une nouvelle piqûre, la mort est aussi confortable que la vie, ne pasêtrelà aussi sacré que d'y être, la santé est tout aussi mortelle que la maladie, voire plus. Ça n'est pas de ma faute si je suis dans cet état, je n'ai pas commencé cette guerre. Moi, je veux qu'il me raconte la sienne. Il parle d'electrocrayons et d'autres tortures. Il menace de laisser les shanz se servir de moi. Il dit que je dois collaborer. Que je suis une espionne des Irisiens. Qu'ils m'ont attrapée, dans une maison de la place, en train de conspirer avec Laurence pour préparer l'arrivée des troupes d'Orlewen et sa conquête de la ville. Que j'avais des armes, des holos qui m'incriminent dans mon Qï. Je rigole. Je lui réponds que depuis la nuit où j'ai retrouvé Xlött dans un terrain vague, aux alentours d'Anerjee, rien ne me fait plus peur. Et qu'en plus, il ment, parce que Laurence est mort il y a longtemps. J'ai vu sa tête empalée sur un piquet métallique, à Jaelle. Mort, il l'est en effet, répond-il, et je reçois une gifle. Il n'a pas résisté autant que toi. On lui a administré le dragon, or, avec le dragon on ne plaisante pas. Ton village n'existe pas. Tu n'es pas toi. Qui es-tu.
Je est un autre, réponds-je. Làd'ssus, on est d'ac. Je suis X-251, affirmé-je au moment où un shan ouvre la porte de ma cellule et un trait de lumière assassin s'y glisse. Je vis dans le protectorat d'Iris et, avec d'autres shanz, on m'a envoyée dans une navette intergalactique pour conquérir des galaxies au nom de la fédération de Munro. La porte se referme et je me calme. J'ai été sur Ardes, une petite planète où les navettes s’approvisionnaient de carburant, et après sur Alba, où j'ai goûté aux fameux cristaux qui ont causé la fission du champ magnétique et que je puisse voir qu'en réalité, on est une projection de Xlött. Nous vivons dans la tête de Xlött.
On l'a fait disparaître, affirmait m'man. Elle ne me cachait rien, et un soir, not' maison a pris feu. J'ai réussi à m'en extraire et mes sisters aussi, mais m'man n'a pu être sauvée. Je suis partie en courant vers un terrain vague, près de la maison, et je me suis jetée par terre, les bras grands ouverts et j'ai crié que la mort de m'man était la preuve que Xlött n'existait pas. Que le néant est le néant. Le ciel a grondé et il s'est mis à pleuvoir. Le brouillard est tombé sur le terrain vague, un brouillard qui piquait les yeux, rampait et m'enveloppait, et j'ai senti que quelque chose m'enlaçait et que Xlött me susurrait qu'à partir de là, je deviendrais immortelle. Donc, Xlött existait.
Une étreinte qui m'a fait partir en dung. Une étreinte qui a interrompu la circulation du sang, mon sang, durant quelques instants.
Une étreinte qui m'a transformée en statue de sha. Je pouvais me battre, car les balles siffleraient en me contournant. Je pouvais me lancer contre les fusilharpons ennemis et le sang n'abandonnerait pas mon bodi. Je n'ai donc plus de tremblement. Il ne m'atteint que très légèrement. Je suis la première à me porter volontaire pour partir à la conquête d'autres planètes, lutter contre des êtres différents de nous, des êtres dont les extrémités crachent du feu, capables d'avaler des métaux et portant dans leur bodi des papillons géants qui sortent par leurs oreilles. Moi, c'est les tiques qui m'envahissent. Et les millepattes.
L'interrogateur se lève, impatient. L'heure touche à sa fin. Les yeux fermés, je peux percevoir ses mouvements.
Donc tu ne parleras pas, lance-t-il.
Mais si je parle, je parle, protesté-je. C'est tout ce que je sais faire.
Nous voulons des aveux, réplique-t-il.
Ensuite, quoi ? Je serai libre ?
Toi, tu ne seras jamais libre. La mort attend les traîtres.
Que la mort vienne et qu'elle coexiste avec la vie. Car Xlött me protège et je ne mourrai pas.
C'est l'heure du dragon, annonce-t-il. Dis pas que je ne t'ai pas prévenue.
De quoi ?
Lorsque tu le sauras, ça ne t'avancera à rien. Le dragon est le dragon. Une drogue liquide et très rapide qui ronge ta peau et détruit tes os. Une drogue qui te dévore vivante. Tu auras des hallucinations effrayantes, et malgré ça, tu en voudras davantage. Moi, je ne veux que des spikes platinés. Des cristaux d'Alba. Je ne plaisante pas. Dernière chance. Soit tu avoues, soit du dragon. Je n'ai rien à avouer. Et s'il faut essayer le dragon, qui a dit que j'avais peur. Aucun produit pouvant me donner des hallucinations ne m'est inconnu.
L'interrogateur cherche ma veine et voici mon spike, il circule, il circule, il s'est volatilisé, et moi, je cesse d'exister. Lorsque j'ouvre les yeux, je suis par terre et il n'est plus là, il n'y a personne d'autre dans ma cellule, pas même les millepattes ou les shizus, l'odeur de la nourriture de papa, des lánsès au four avec du miel, des agneaux marinés dans du linde. Vingt-trois heures. Vingt-trois. Voilà. Une longue attente jusqu'à son retour. Il me fait du mal quant il vient, plus encore quand il ne vient pas.
À Jaelle, nous avons aussi essayé des trucs hallucinatoires. Ah, quelle merveille, les couleurs de cette planète ! Les dunes dorées, le jaune incendiaire des feuilles des arbres. Un tel spectre de nuances, on aurait dit une perpétuelle explosion de l'automne.
Le naturel était beau, mais il fallait ménager de l'espace au non naturel. Sinon, je n'aurais pas toléré toutes ces absences. Parce que papa avait été effacé et maman brûlée. Et je suis restée seule, en compagnie de Xlött.À l'entrée des galeries, il fallait faire une offrande de koft et de kütt à Malacosa et lui demander d'intercéder pour nous. Malacosa savait ce qui était bon. Ce monde était déjà riche, mais les cristaux d'Alba l'enrichissaient encore. Ils le garnissaient de portails ouverts menant vers des espaces bienfaiteurs. Il y avait aussi des portails donnant sur l'épouvante. J'aimais cela dans les cristaux. On ignorait ce qui allait nous tomber dessus. Le cristal ne faisait pas tout le travail, il s'agissait d'un zap qui dialoguait avec notre cerveau.
Un brain-zap. D'où, parfois, le tortillement. Les sentiers au bord de la falaise, de laquelle on glissait et on tombait dans les abîmes. Une fois, je suis devenue le body du monde. J'ai été le monde.Je me suis fondue dans les murs, livrée aux objets. À ce moment-là, j'ai été l’insecte qui traversait le plafond de la chambre. J'ai aperçu le monde à travers les yeux des boxelders. Des yeux composés de milliers de fenêtres hexagonales. Des yeux avec des lentilles puissantes qui me permettaient d'anticiper le mouvement. La réalité se délitait devant moi, mais ça n'était pas mal. Ça n'était que la manière dont je la percevais. Et je me jetais sous une table parce que le brother d'à côté était devenu un boxelder géant, qui me pourchassait pour s'étrangler en me gobant.
Je tousse, et une douleur électrique me secoue depuis les intestins jusqu'à la gorge. Comme si on m'opérait à cœur ouvert et sans anesthésie. Mon bras, celui où la spike a trouvé la veine, me brûle. Quand je le touche, quelque chose reste collé. Un morceau de peau. Je me demande si le dragon fait cet effet. Si je vais finir en lambeaux. Je tousse, et une douleur électrique me secoue depuis les intestins jusqu'à la gorge.
Sans anesthésie. Sans anesthésie. Sans.
Les yeux fermés, je vois double. Je vois triple. C'est un glich. Glich glich glich.
Je me donne un coup sur la tête, pour que tout fonctionne de nouveau. Pour que tout redevienne normal. Mais quelle normalité ?
Ahhhh.
Je suis une tique géante. Flottant dans le sang de quelqu'un. Trente-sept degrés. Ce qui coule du bras. Je le porte à ma bouche. Si facile, que mon body explose. Peut-être que je peux même aller jusqu'à l'os
Dans la nuit de la nuit, je pense à ce qui approche. Des heures sombres qui se décomposent en minutes, en secondes. Je suis un dragon femelle à la recherche du Grand Dragon dans le ciel d'en haut.Parce que dans le ciel d'en bas, je jouais avec mes brothers qui vivaient près de chez moi. Des Kreols irisiens peau-foncée.
Ils venaient chez nous parce que papa leur était sympathique. Il nous faisait descendre dans la cave. Jouons à cache-cache, proposait-il. Laurence se cachait, moi, je me cachais, nous nous cachions tous ; papa assurait qu'il était Mauvaisechose et qu'il nous trouverait. Un jour, je me suis cachée dans le trou sous l'escalier. Tout était noir. J'écoutais les pas de papa qui montait et descendait les escaliers. Les pas saisissants de papa-Mauvaisechose. Les minutes passaient et il ne venait pas me chercher. J'entendais des cris. Je t'ai trouvé, je t'ai trouvé !
J'hésitais à sortir. Mieux vaut attendre, pensais-je, s'en tenir aux règles, il faut que pa' me trouve. Alors, dans le noir, quelqu'un m'a touché l'épaule, je me suis retournée et ce quelqu'un m'a embrassée sur la bouche. J'ai suspecté Laurence et j'ai protesté, pas comme ça, plize, ou je le dis à mon père. Mais il n'y avait personne. Rien, ni personne. J'ai voulu sortir du trou de l'escalier. Je suis sortie et je me suis retrouvée sur une place que, plus tard, je reconnaîtrais comme étant la place de Jaelle. Sur un piquet métallique, j'ai vu la tête de Laurence ou de quelqu'un qui ressemblait beaucoup à Laurence. J'ai marché et marché, en espérant que ce paysage devienne le sous-sol de chez moi. Où es-tu, pa', où es-tu ? Mais rien ne s'est passé durant cette longue journée ou ce qui m'a semblé être une longue journée. Fatiguée, je me suis couchée et j'ai fermé les yeux. Lorsque j'ai repris connaissance, je pleurais. Un infirmier m’enfilait une camisole et moi, je convulsionnais.
Les prochaines vingt-trois heures seront ainsi. Sans [« plus de »] lumière, aveuglée sans être aveugle.
Oh, la brûlure ! L'interrogateur ne mentait pas. Oh, les murs blancs de cette cellule ! Oh, les voix lointaines d'autres, torturés également ! Oh, ma peau, ma peau bénie ! Oh, mon os ! Oh, l'alambic mendiant ! Ce qui me sépare du monde n'existera plus. Je serai transparente. Transparente, je serai. Trans trans trans. Oh, le fleuve glacial de la douleur à travers mes veines. La douleur empoisonnée.
Je suis innocente, innocente, je suis, mais que ça finisse une fois pour toutes parce que rien ne sera fini. Mauvaisechose me protégera. Xlött me protégera, nous vivons dans sa tête.
Ahhhhhh.
Dragon, arrête-toi.
Ahhhhhh.
Les fréquences de la radio de mon père. Elles arrivent de Sangaì et de Munro et de Thaïlande et de l'Inde et d'Alba et de Jaelle. Je les entend toutes en même temps.  


Elena Geneau

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Edmundo Paz Soldán

L'Invasion

Aujourd'hui, au réveil, je me suis retrouvé à Jaelle, avec Laurence, qui était une fois de plus saisi de tremblements. L'homme est un être tremblotant, m'a-t-il répondu lorsque je lui ai demandé ce qui lui arrivait, étonnée par l'incessant mouvement de ses bras, son clignement d'yeux incontrôlé, les spasmes de ses joues. Moi aussi, cela me prenait, mais jamais à ce point. Depuis un navire de combat, nous avions aperçu les armées du colonel Wgmann aux alentours de la capitale, décimées par le bombardement. La vie : ce qu'on a du mal à respirer. La vie : ce qui tremble. Nous avons vu nos frères violer des femmes et des hommes, incendier des temples, semer de cadavres les longues allées de peupliers. Il y a eu ceux qui sont morts dans nos bras. Nous avons vu tout cela, jusqu'à ce que Laurence et moi, nous nous soyons séparés parce qu'un Colonel m'a envoyé accomplir une mission de sauvetage au palais du Gouverneur. À mon retour, il n'était plus là. J'ai trouvé son corps sur la place, empalé sur un piquet métallique. J'ai ouvert les yeux et Jaelle a disparu. Tout était si facile. Mais Jaelle revient. Au bout d'un moment, la porte s'est ouverte, il y a eu un flamboiement et je n'ai pas voulu ouvrir les yeux ; je savais que certains prisonniers étaient devenus aveugles à cause du flash de lumière. Comme des taupes, nous nous installions durant la nuit. Un infirmier accompagné de deux shanz est entré. Je percevais leurs silhouettes, dans une vue d'ensemble, ou plutôt, je devinais la proximité des corps en fonction des bruits et de l'odeur, sans une véritable image, et je les ai salué, pas eux.

Elena (13)

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Odilius Vlak (République Dominicaine)

L’étrange obsession d’un dessin animé

Je suis en train de réussir ! Mon ombre est le seul refuge qui reste à l'encre. C'est la seule partie dont l'existence dépend d'elle. Tout le reste de mon Etre chauffe déjà grâce à l'énergie qui émane de mes os, ma chair, mes muscles, ma peau et tout ce qui compose un être humain. Cet après-midi-là, elle a étendu mon univers en concevant au fusain un destin pour ma nouvelle âme, fatalement entremêlé depuis le premier instant avec un sentiment intense ; une malheureuse union d'impulsions radioactives internes et d'encre de Chine qui m'ont annoncé avec des échos maudits, le premier sentiment que j'ai acquis lors de mon passage jusqu'à une existence humaine : l'obsession. Il y a certains engrenages dans la mécanique affective et psychique des êtres humains qui me font me repentir, jusqu'à m'effacer volontairement, vouloir être l'un des leurs. L'enthousiasme, l'illusion, par exemple, font partie de ces engrenages. Je me suis trompé. Il n'est pas certain que je réussisse. J'oubliais presque - et voilà un autre des engrenages qui extirpent de plus en plus la vieille envie d'être comme eux - que beaucoup de choses ont changé depuis que je l'ai connue. Un certain mutant s’est mis en tête de passer ma bande dessinée à la télévision : une série. Des enfants me voyant, se disputant avec leurs mères ; les mères me maudissant à leur tour, m’accusant de ce que leurs enfants ne veuillent plus manger, tant ils étaient absorbés par mes exploits héroïques ; des enfants trop influencés par moi, maudissant leurs mères et l’école, alors que moi, ils m’assourdissent avec leurs cris :
« Non maman, je veux pas aller à l'école, je veux voir le chevalier Glowfix ; il a des super-pouvoirs que la maîtresse, elle n’a pas. En plus, lui, il ne me punit pas ; c’est lui qui protège la planète des archi-ennemis Dragons Vaporeux, les mangeurs des jeunes filles, de bijoux et d’enfants ». 
Non, je n'aurais jamais imaginé que je serais le centre de tels engrenages oxydés du monde affectif et psychique des êtres humains. Comme j'ai la nostalgie de l'Age d'Or ! Au loin, là-bas, lorsque les levers du jour étaient de nombreuses éditions de bandes dessinées ; mes exploits y étaient effleurés par leurs doigts, qui, en ces moments d'extase, s'arrêtaient pour m'offrir un espace dans leur imagination. Elle aussi a touché, elle aussi a imaginé. Et c'est ainsi que j'ai été fait à l'image et à la ressemblance de ses craintes vis-à-vis des magnanimes Dragons Vaporeux du côté obscur ; de ses fantasmes romantiques sur mes super-pouvoirs de séduction ; de ses rêves d'aventure aux côtés des Bijoux Guerriers, brigade d'élite des pouvoirs de la lumière… De ses évanouissements entre mes bras. C'était une après-midi nuageuse, parée d'un gris aveugle et apocalyptique. Les gens n'avaient pas attendu de pluie. Au lieu de cela, ils avaient imaginé qu'au-delà de l'amoncèlement de nuages, des légions d'anges avec des auréoles peu amicaux attendaient pour se jeter sur les humains et les exterminer. Pendant un moment, j'ai essayé de me convaincre que la paranoïa était un effet du fanatisme que mes exploits avaient engendré chez tous les habitants de la ville. Mais, j'étais terrifié moi-même. Je savais très bien que ça n'était pas des anges, mais mes archi-ennemis, les Dragons Vaporeux de la planète enfer Xidrón. Elle s'est dépêché pour regarder le dernier numéro de ma bande dessinée ; probablement avec l'espoir qu'elle serait davantage protégée par la présence de son super-héros favori tout près d'elle. Mes couleurs se sont intensifiées présentant une lueur de jubilation, de paix et de sérénité. En vérité, la sensation était encore plus fantastique, l'état bien plus divin que lors de ces occasions où, après avoir récupéré l'un des diamants que gardent LE Temps des Couleurs – anges gardiens de l'obscurité perpétuelle –, je me présentais au royaume magique de la Princesse Cristerval pour l'offrir avec le cœur du dragon qui l'a englouti et une coupe remplie de son sang ; En effet, boire le sang des dragons augmentaita la dimension symbolique du triomphe, et c'était le meilleur narcotique de l'univers pour réveiller les facultés prophétiques. « La Révélation du temps », tel était le nom du nectar infernal, avec lequel le Bien s'extasiait devant l'ancienne frénésie du Mal et ses victoires. Voilà pourquoi les mères ne veulent pas que leurs enfants restent cloués devant la télévision, à se monter la tête à propos de mes exploits. La technologie, ses maudites avancées m'ont porté préjudice. Il y a eu un temps où j'ai eu foi en elle. Mon créateur l'a appliquée dans le perfectionnement de mes mouvements, le tracé des dessins et la netteté du son et des couleurs. Mais ce ne fut qu’une légère brise fraîche dans l'enfer de l'animation, loin de l'Âge d'Or sur lequel j'avais régné en tant que bande dessinée. La télévision numérique et sa fichue télécommande ! C’est elle qui a été la cause de mon plus grand malheur, l'obstacle majeur qui a freiné mon avancée évolutive vers un être de chair et d'os, ou plutôt… vers la possession de son corps.
Pouvoir la toucher comme elle l'avait fait, là-bas, au loin, avec toutes les pages de mes bandes dessinées. Les stimulants, infinités de chaînes, sont trop nombreux ; cette relation spirituelle d'autrefois n'existe plus. Désormais, l'espace-temps qu'elle me consacre tous les après-midi devant la télévision m'est disputé par des douzaines d'émissions qu'elle peut parcourir facilement grâce à l'usage de la télécommande. Une vrai manie que rouille de plus en plus cet engrenage psychique et affectif de l'homme appelé nécessité d'information !
Elle est belle quand elle s’assied dans sa robe de chambre rose et règle le volume et les couleurs du téléviseur tandis que la musique du générique annonce mes exploits… Mais je ne me fais pas d'illusions. À plusieurs reprises, même en plein combat contre un puissant dragon, je m'amuse à l'observer en train de manger ses biscuits avec de la confiture ; boire une gorgée de chocolat ; lever les jambes pour les croiser, en même temps que la douce soie de sa robe de chambre remonte sur la pente de ses cuisses jusqu'à ses hanches, et… Juste un instant d'obscurité, produit par le changement de chaîne. La seule chose que je discerne en moi, alors que l'obscurité s'estompe, c'est le mouvement d'engrenages affectifs et psychiques comme la tristesse, la solitude, et une fichue jalousie !


Hadia et Kaina

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Alfredo Pita
(Pérou)

Étranges fruits

Pour José Manuel Fajardo et Karla Suárez

L’automobile apparut telle une ombre phosphorescente et passa, lentement, devant l’endroit où il se trouvait. Elle était blanche, avançait en silence et ses jantes chuchotaient à peine sur l’asphalte humide. La rue brillait, donnant de l’éclat et de la profondeur à l’obscurité. La nuit était chargée d’une réverbération glacée, mais peut-être cette impression venait-elle du fait qu'il était déjà trempé. Sa mémoire le saisit par le col et le tira en arrière, vers ses années d’étudiant à San Marcos. Il se rappela la bruine matinale de Lima, l’hiver dans le centre-ville. C’était quelque chose de très similaire, et pourtant de très différent. Lui se trouvait déjà loin de tout cela. Toujours à proximité du Pacifique, certes, mais à des années-lumière, à plusieurs univers de ce lieu où il avait été jeune et malheureux. Oui, il y avait une distance abyssale entre ce coin de rue et son quartier, sa ville, son pays, d’où il avait dû partir à la hâte. Combien d’annénadies s’étaient écoulées depuis ? Pris d’une sorte vertige, il ne les comptait plus. Il était là, à Los Angeles, en plein centre-ville, après avoir passé deux ans, édifiants et horribles, du côté de Miami, à essayer de s'acclimater à l’American way of life. Et le voilà, ses quarante et quelques années au compteur, avec sous le bras – façon de parler – un poussiéreux titre d’avocat, d’avocat péruvien en Californie qui, comble de tristesse, non seulement ne lui servait plus à rien, mais avait également failli le tuer ou, en tout cas, le conduire en prison quand il se trouvait à Lima. Il n’avait pas débarqué à Los Angeles pour triompher – comme il aurait sans doute essayé de faire, se mentant à lui-même, s’il était arrivé jeune. Un quarantenaire rencontre difficilement le succès en Californie, notamment s’il ne sait pas parler anglais – ce qui était encore son cas au moment où il était entré sur le territoire. Aujourd’hui, il le baragouine, oui, mais pas suffisamment pour avoir une chance d’accoster une actrice d'Hollywood. Son accent n’était résolument pas un passeport pour la gloire. Pour autant, il n’était pas là pour échouer, bien au contraire. Il s’était promis de gagner de l’argent, beaucoup d’argent, autant qu’il le pourrait pour, un jour, rentrer chez lui. Rentrer. Bientôt, quand tout ce serait calmé. Jusqu’alors, à chaque fois qu’il y pensait, il lui était impossible d’imaginer ce retour. Il n’arrivait pas à faire rimer dans sa tête le mot rentrer avec le son de ses pas sortant de l’aéroport Jorge Chávez de Lima. Rien que d’y penser, il en avait des sueurs froides, et de vagues nausées irradiaient, amères, depuis ses entrailles. Combien de temps s’était écoulé ? Cinq ans ? Six ? L’affaire n’était pas classée et l’ordre d’arrestation courrait toujours. Les apparences étaient contre lui ; or, le dictateur asiatique ainsi que sa cohorte de rats voleurs avaient juré de lui faire la peau. On n'avait guère laissé le choix à Manuel le Gringalet : il se réveilla un matin avec une balle dans la nuque sur un trottoir de Chorrillos. Avec lui, en revanche, ils avaient essayé de la jouer à la loyale. Ils l’accusaient de pratiques terroristes, voulaient l’arrêter et le juger. Sauf que le moment venu, un commando de la mort se serait chargé de lui, il en était sûr. Il avait mis le doigt dans l’engrenage. Lui, un jeune avocat qui s'était risqué à défendre les droits de l’Homme et autres sables mouvants. Il n’avait donc pas d’autre choix que fuir. D’un autre côté, ce voyage aux États-Unis, qui fut motivé au début par la peur et l’instinct de conservation, avait fini par acquérir une autre justification : le désir, confus et impérieux à la fois, de rencontrer quelqu’un, de voir la tête d’un autre fugitif, du militaire qui avait tué tant de paysans innocents à Ayacucho, de l’homme qui avait, semble-t-il, assassiné son ami. Comme lui, le fils de pute s’était « exilé » en terres américaines. Il n’avait réussi à obtenir aucun renseignement sur le bourreau, qu’il cherchait depuis trois ans déjà. Cette affaire aussi restait en suspens. Tel était son « rêve américain » à lui, un rêve dont bien peu était devenu réalité. Voilà quelles étaient sa situation, son histoire, ses limites. Il n’avait guère d’autres issues que de rassembler ses forces, contracter ses muscles et ses idées, puis tenir bon, tenir, chercher une opportunité, la trouver et amasser les dollars qui voudraient bien tomber pour, le moment venu, faire ce qu’il devait faire. Non, il ne fallait pas rêver. Telle était la consigne, quoi qu’en disent ceux qui croyaient aux contes de fée, ceux qui n’arrivaient pas à voir qu'il s'agissait de l'apanage de certains, très peu nombreux. Le vrai « rêve américain », c'était d’autres qui le vivaient, ceux qui évoluaient dans les hautes sphères de ce paradis, ceux qui ronflaient sur ce pays et sur le monde, ceux qui tenaient les rênes et répartissaient le gâteau, ou plutôt, les miettes du gâteau, car ils se le gardaient en entier ou presque. Pour les autres, les gens comme lui, il ne restait que la servitude, cet état objectif d’esclavage que ne voulaient pas voir ceux qui s’accrochaient à l’espoir. Un coup de chance pouvait toujours se présenter, d'une façon ou d'une autre, c’est sûr. Seulement, il fallait garder les yeux bien ouverts pour que le lièvre ne lui file pas entre les pattes. Rentrer… ? Vous plaisantez , ou quoi ! Il n’avait pas réussi. Pire encore, il n’avait même pas d’emploi saisonnier, de plongeur ou de portier. Ça aussi, c’était devenu une chimère. Voilà une des raisons pour lesquelles il était là, à l’aube, marchant sous la bruine, à se demander comment il allait faire et où il allait dormir. Mauvaise, très mauvaise idée que de rester avec les Colombiens, à jouer au poker et à boire de la bière dans l’entrepôt où travaillait l’un d’eux. Le connard qui se pointa et les surprit était l’un des chefs. Non seulement, il leur fit peur, mais il les menaça d’appeler la police. Les Colombiens se volatilisèrent dans la nuit, laissant leur compatriote s’expliquer avec le patron. La police, ils voulaient l'éviter à tout prix. Lui aussi s’était éloigné, mais sans courir, d’un bon pas, pour éviter d’attirer l’attention, et par dignité. En effet, cet enfoiré de patron n’aurait en fait jamais appelé la police, car il aurait dû donner des détails sur ses affaires et ses trente ou quarante Latinos sans papiers. Les Colombiens s’étaient laissés impressionner, filant aussi rapidement que des anguilles. Sa vengeance à lui avait consisté à sortir dans le calme, en emportant une bouteille de whisky qui lui faisait de l’œil depuis un moment sur une étagère. Sachant ce qui l'attendait, il marcha lentement, s’enfonçant dans la nuit et la pluie, mais surtout, dans ses souvenirs. Décidément, le retour à Lima n’était pas pour demain. Il devait trouver un lieu au sec, non plus pour dormir, mais pour attendre le lever du jour. Où le trouver dans le centre de Los Angeles, dans le cœur, ou le ventre, de cette ville immense qui, à cette heure, était déserte, sans aucun véhicule, aucune âme déambulant, en dehors de lui ? Continuer de marcher, essayer d’arriver à pied jusqu’à Palmetto, le quartier où il logeait, était un défi fou. Sans s’en rendre compte, il avait dirigé ses pas vers cette place où, à plusieurs reprises, le jour tombant – il en prenait conscience à cet instant –, il avait vu des gens rassembler des cartons et des duvets comme pour préparer la nuit à venir. Il était là, sous la pluie, pensant à cet acte manqué, cet étrange élan qui l’avait poussé à se rapprocher, à chercher un refuge, peut-être un carton de frigidaire qui lui servirait de couchette ou de demeure, au moins pour ce qu’il restait de la nuit. Cette maudite voiture, il la vit passer à cet instant précis ; elle s'éloignait maintenant, silencieuse et majestueuse, tel un faucon blanc rasant le sol, en direction d'une demeure du côté de Mulholland Drive ou d'un hôtel où un lit propre et chaud attendait celui qui conduisait - l'enfoiré de sa mère ! Alors que lui n'avait pas un rond pour manger ou dormir dans un hôtel délabré. Les joueurs de poker l'avaient plumé. Voilà quel était sa réussite "américaine", pour le moment. Or, cette nuit-là et cette pluie-là constituaient un cadre idéal pour évaluer ce qu'il avait fait de sa vie. Ce n'était pas la première fois qu'il se retrouvait à la rue, bien sûr, mais la première où il y avait de la bruine, ce qui changeait tout. Il était étonné de se voir dans cet état, cette transe, comme aurait dit sa mère, même si tout cela ne le prenait pas au dépourvu. Non, il fallait avoir le courage de le reconnaître. Il s'y était pris de travers, voilà tout. Tant au Pérou, où il s’était mis à défendre des terroristes dont il ne partageait pas les idées, qu'ici, dans ce recoin des entrailles de l’empire, au milieu de cette société de merde, au sein de laquelle il avait trouvé asile par nécessité, et où il n’avait pas assumé son rôle, refusant la moindre soumission que sa condition d’immigré clandestin lui imposait. Il l’avait bien mérité ; or, ce qui est fait est fait.
Est-ce qu’il finirait par rentrer, du coup ? Essayer de répondre lui donnait même la nausée. Il chercha du regard le fond de la nuit et de la pluie, où la voiture blanche s’était évaporée ; à sa grande surprise, il vit qu’elle était de retour. Elle avançait de nouveau, lente et irréelle, dans sa direction, et semblait glisser au lieu de rouler. Lui restait debout au coin de la rue sous cette bruine « liménienne » sans se décider à avancer ou à reculer. Comme paralysé, il se demandait depuis un bon moment déjà ce qu’il avait fait de sa vie. Quel fou ! Mais quel fou ! La voiture était toute proche. Il la regarda, à présent avec impatience, agacé que le fils de pute qui la conduisait tourne en rond et traîne là, au lieu d'être tranquillement en train de profiter de sa maison et de son lit chaud et propre. Le véhicule s’arrêta à dix mètres de lui. Il y avait deux personnes à l’intérieur, le chauffeur et quelqu’un, à côté, ou à l’arrière, mais penché pour lui parler, lui donner des instructions. Soudain, un puissant phare s’alluma à la vitre avant, sans doute déclenché par le chauffeur, comme s’il y avait dans le véhicule des policiers à la recherche de quelqu’un, puis un flot de lumière balaya le large trottoir de la place. Son cerveau fut lui aussi illuminé par un éclair ; une idée lui traversa l'esprit : ils ne cherchaient personne, il s’agissait d’autre chose. Depuis la lunette arrière, un inconnu filmait les lieux, cette scène qu’il n’avait pas bien vue, mais qu’il avait pressentie et cherchée en s’approchant d’ici, avec un étrange mélange de fascination et de peur. Le jet de lumière donna vie à un horizon de silhouettes informes qui prit bientôt l’apparence d’une masse s’agitant lentement, grognant et protestant devant cette marée de soleil au milieu des ténèbres. Un étrange paysage se mouvait face à lui, distinct et très proche : des ombres couvertes de sacs plastiques, de journaux et de couvertures sales, des formes humaines émergeant à moitié d’absurdes constructions en cartons. Telle était la planète des pauvres diables qu’il était allé chercher.

Il était là, à contempler, à sa gauche, sur ce trottoir de la huitième avenue de Los Angeles Street, cette humanité en haillons, et à sa droite, devant lui, la voiture qui les filmait. Il eut envie de s’éloigner, en courant cette fois, mais une pensée le paralysa. Peut-être était-il allé jusqu’ici pour voir cette scène, lui aussi.
Les individus dans la voiture continuaient de filmer ce tapis humain confus qui déjà se levait. Depuis les caisses les plus proches de lui, quelqu’un toussa.
— Merde ! s'éleva une voix suffoquée. Qu’est-ce qu’il se passe... ? Il est en train de nous filmer, le fils de pute... ?
— Qu’est-ce qu’il y a... ? Qu’est-ce qu’il y a... ?
Les voix se brisaient et éclataient. Cette histoire allait mal finir. Il sut qu’il devait s’éloigner, reculer, pourtant, il ne bougea pas. Il était fasciné par ce qu’il voyait. De nombreuses ombres étaient déjà debout ; elles brillaient, aveuglées et titubantes, couvrant leurs yeux éblouis, comme si la lumière les avait arrachées dans le sang du sommeil et du sol où elles se débattaient avec des cauchemars qui n’étaient rien comparés à ce qui les attendait. S’étalant jusqu’au bout du square, le tapis vivant s’agitait sous la fine pluie, convulsif, collectif, comme incapable de réactions individuelles. Ç'a duré à peine quelques secondes.
Les gestes de cette multitude obscure étaient lents et confus. Les silhouettes, en revanche, entravées par les couvertures, les plastiques et les cartons d’où elles surgissaient, commençaient à gagner en cohérence. La surprise jouait contre ces gens, ce que l’on percevait dans le pas erratique et vacillant du premier qui avait réagi. C’était un géant noir qui, baigné par la lumière du projecteur, paraissait recouvert d’argent. Sa grande chevelure, tressée, plaquée, à moitié ramassée en arrière, semblait lancer des éclairs. Il pensa à un Bob Marley énorme, robuste et belliqueux. L’homme voulait tout faire à la fois : crier, bouteille à la main, alerter les autres, avancer, mais il trébuchait en cherchant à s’approcher de la route et lancer son projectile. Derrière, un chœur d’insultes s’élevait déjà, tandis que les regards se tournaient dans des directions opposées, et les mains, empressées, affolées, cherchaient des pierres, des bouts de bois, un quelconque objet pouvant servir d’arme de jet et blesser. Quand la première bouteille atteignit la voiture, elle était de nouveau en marche et s’approchait ‒ projetant toujours son implacable jet de lumière ‒ de lui. Il observait les événements, paralysé tel un moineau que le serpent s’apprête à dévorer. Il devinait que, d’un moment à l’autre, ce fantôme sur roues allait accélérer, faisant crisser ses pneus, et s’éloignerait alors, dans un éclat opaque, pour ne jamais revenir. Sa main se leva de façon autonome, puis, avec la force et la précision de l’athlète qu’il n’était pas, il jeta la bouteille de whisky contre le pare-brise, qui explosa. Il voyait toute la scène au ralenti, comme à travers un rideau de givre. Le véhicule dévia de sa trajectoire et s’écrasa contre un poteau. Il demeura inerte et silencieux. Son projecteur s’était éteint. Les ombres se lancèrent sur les restes de la bête blessée, tandis que lui contemplait le spectacle, la voiture, la nuit, les bouteilles et les canettes de bière vides qui volaient, lancées par les retardataires, et n’arrivaient pas bien loin. Putain de sa m… ! Les occupants de la voiture n’étaient pas blessés, juste sonnés, et surtout, paralysés par la peur. Ils en furent violemment extirpés et reçurent quelques coups de poing et de pied, qui cessèrent parce que le grand noir empêcha que la horde perde complètement le contrôle. Il exigea le calme et le silence, puis porta son doigt près de son oreille, comme pour écouter une lointaine sirène de police. On n’entendait rien, à l’exception de la rumeur, presque imperceptible, de la pluie sur la ville endormie et les gémissements d’un des occupants de la voiture, vraisemblablement celui qui s’était le moins bien sorti de la collision. La nuit retourna à l’obscurité et à son indifférence pour le fait humain, pour les petites envies, les misérables querelles des hommes. Il sentit de nouveau l’urgente nécessité de disparaître, mais resta immobile. Le géant, dont les traits se confondaient avec les ombres, ordonna de sortir la voiture du fossé, de la garer, pour qu’elle n’attire pas l’attention. Les autres lui obéirent. Après quoi, le groupe commença à vociférer, en poussant les deux hommes vers le square, au-delà de la grille où était adossée la longue citadelle de cartons et de tentes en plastique improvisées.
— Fils de pute… !
— Avancez, espèces d’abrutis ! Alors comme ça, on nous filme, hein ?
Le Noir en appela de nouveau au calme, puis agitant les mains, paumes tournées vers le bas, il exigea moins de bruit. Taisez-vous, bordel ! Vous voulez que la police débarque, ou quoi ?
Les plus exaltés cessèrent de crier ; l’un d’entre eux compensa en portant un coup violent aux détenus, trop effrayés pour protester. Il était sur le point d’ouvrir la bouche, mais préféra se contenir : quelque chose lui disait que cette nuit-là, il ne devait peut-être pas se mêler des affaires des autres. Il mûrissait, à l'évidence. Avant, il agissait, et ensuite il réfléchissait.
Le géant le regarda, leva l’index, comme s’il l’appelait, puis se mit à marcher vers lui. Il pensa, trop tard, qu’il avait perdu une bonne occasion de mettre les voiles. L’homme avançait lentement, d’un pas syncopé, en psalmodiant quelque chose entre les dents ; il levait de nouveau les bras au ciel, mais à présent sans colère, faisant mine de remercier quelqu’un ou de recevoir dans ses mains la pluie, qui ne tombait plus depuis un moment déjà. Alors qu’il arrivait à sa hauteur, il vit que l’homme riait en chantant, très calmement, sans cesser de le fixer, ému, reconnaissant.
— Mon frère… ! J’ai vu comment tu as réagi… ! Bravo !
Il distingua également ses abondants cheveux blancs, sa barbe grisonnante et clairsemée, sa chevelure hirsute, puis observa ses traits, son sourire, son regard fiévreux. Fasciné par le personnage, sentant sa lourde main dans son dos, il cherchait ses yeux – tels deux charbons extraits de la forge ‒ dans ses orbites obscures.
L’homme répétait « Bravo ! », « Bravo ! ». Il ne sut quoi lui répondre, n’osant pas avouer qu’il avait agi sans réfléchir, et que ce qu’il voulait maintenant, c’était retourner d’où il était venu, disparaître. La main du type, qui maintenait une légère pression, l’orientait déjà vers la place, où les autres avaient afflué avec leurs prisonniers. Il obéit. L’idée, fugace, que lui aussi en faisait partie lui traversa l’esprit.
— On va voir ce qu’on décide…, déclara l’homme.
Au milieu du parc, sous la lumière jaune des réverbères, le groupe nourri, un tumulte d’ombres, s’agitait bruyamment autour de ses proies ‒ les deux hommes gisant sur le sol, bâillonnés, les mains attachées, comme s'ils avaient été capturés lors d’une guerre exotique. La bande auparavant désordonnée prenait désormais la forme d’un être collectif, une tribu, qui sautait et dansait en poussant des cris, sourds, des hurlements contenus, à peine mimés. En les voyant, certains, exaltés, se mirent à clamer en chœur un nom : Clyde ! Clyde ! L’homme voulut leur imposer le silence, sans grand succès.
À cet instant, les nuages laissèrent filtrer la lumière de la lune, qui éclaira davantage cette étrange assemblée, cette scène sculptée dans le cuivre et l’argent qu’il avait devant lui et où se profilait, acquérant une forme nette, cette foule en train d'entonner son irrégulier chant étouffé. L’homme s’efforçait de mettre un peu d’ordre. Bon, on va tirer ça au clair, lança-t-il. Qu’avez-vous appris ? Quelqu’un a de nouveaux éléments ? Des voix acquiescèrent. L’une d’elles affirma qu’il s’agissait de journalistes de New York, dont l'objectif était de réaliser un reportage sur les effets de la crise. Un individu jeta aux pieds du géant une mallette avec des documents et du matériel. À évidence, ils avaient été pris dans la voiture. Tout est là, annonça un autre, furieux, avec une haine froide. Il le dit presque en crachant.
— Qu’est-ce qu’on fait d’eux, Clyde ? Ces chiens méritent une correction.
Un type s'exclama :
— On va leur arracher la peau et les yeux !
Un autre rit de façon obscène.
— Clyde, et si on les fusille tous, les uns après les autres !
De nouveaux rires s’élevèrent. Le géant ne répondit pas. Il s'agenouilla auprès de l’un des hommes à terre. Il lui ôta son bâillon, puis l’interrogea, discuta avec lui, comme un chef de milice ignorant encore quel sort réserver à ses prisonniers. Enfin, il se mit à parler avec quelques-uns des compagnons qui l’entouraient. C’était un conseil de guerre. On aurait dit qu’ils se trouvaient dans une clairière, une savane, sauf qu’à l’horizon, se dressaient les grands gratte-ciels qui encerclaient le centre de Los Angeles. Il ressentit encore une fois l’urgence de partir. Cela suffisait, il s’était déjà assez compliqué la vie comme ça, il était temps de disparaître.
Il devait s’enfoncer dans cette jungle de bâtiments et de rues qu’il connaissait à peine et qui s’était déjà révélée hostile et froide. À l’évidence, rester ici ne pouvait être que pire, surtout si la police débarquait. Après ce qui s’était passé, il s’étonnait qu'elle ne soit pas encore arrivée, sirène hurlante, en jouant leur comédie habituelle. Il fit mine de reculer de quelques pas, sans cesser d’observer le tumulte qui se calmait peu à peu, comme s’il devait fixer à jamais dans son cerveau ce paysage humain et matériel qui se tenait face à lui et à propos duquel il se demandait par moments s’il était réel ou le produit d’un rêve. Clyde parlait avec le prisonnier, et ensuite, de nouveau, avec son état major. Il sourit en pensant à l’analogie qu’il était en train d’établir. La lune venait de se cacher de plus belle, mais curieusement, lui, voyait la scène très distinctement. Il ignorait ce qui l’avait mis dans cet état, la bière, l’adrénaline, la bruine, ou tout simplement ses souvenirs. Toujours est-il que cette nuit-là, il était clairvoyant, à moitié devin. Il continua de reculer. Non, ce n’était pas ça. Le centre du parc était un peu éclairé, et la lumière de la lune apparaissait puis disparaissait ; ce qui aidait. Il ne put s’éloigner beaucoup. Clyde revint naturellement vers lui, et lui fit signe de s’approcher. Il obéit :
— Notre frère latino nous a donné un coup de main !
Les deux prisonniers étaient encore bâillonnés et attendaient leur sort, résignés, immobiles. Il se dit qu’il devait peut-être les aider, mais se tut.
Clyde revint à la charge :
— Notre frère latino nous a fait un beau cadeau, aujourd’hui ! Je veux qu’on le traite comme l’un des nôtres !
Une rumeur d’approbation l’entoura et lui insuffla un sentiment qu’il n’avait pas éprouvé depuis qu’il était parti du Pérou : il servait à quelque chose, il pouvait être utile, il n’était pas différent dans cette société obtuse, il avait secouru des gens qui se trouvaient encore plus à la marge que lui. Sans doute cette histoire était-elle écrite quelque part, et, pour une raison précise, devait-il être à cet endroit, cette nuit-là, pour assister à cette cérémonie difficile à comprendre et à décrire. Son regard rechercha instinctivement les hommes à terre ; il vit qu’ils restaient calmes, attendant anxieusement de savoir ce qu'on leur réservait.
Quelques mains lui tapèrent dans le dos en signe d’adhésion. Lui était toujours fasciné par cette tension qui avait cédé sans céder, par l’électricité des visages et des regards qui l’entouraient. Les voix et les bras continuaient de se lever, donnant l'impression d’arracher quelque chose à la nuit. Quelqu’un entonnait un rap monocorde improvisé qui racontait l’étrange situation que tout le monde vivait. De nombreuses ombres contemplaient les nuages qui laissaient filtrer la lumière de la lune, comme si le ciel devait rendre des comptes à cette humanité qui, à présent, semblait vouloir danser, et qu’il avait vue, peu de temps auparavant, armée de bouteilles, de bouts de bois et de vieilles barres de fer. L’élasticité et l’incohérence des pas de la danse de guerre à laquelle s’essayaient certains l’émerveillaient. Il se  demanda si un malheur allait arriver, si les prisonniers, ces deux pauvres diables jetés à quelques mètres de lui, allaient être davantage punis. Lui ne voulait pas être complice. En regardant ces mouvements de danse, il s’aperçut que la plupart de ces hommes étaient pieds nus ou portaient seulement des chaussettes. Ayant décidé de parler franchement au géant, il se racla la gorge.
— Excuse-moi, Clyde…
L’homme suivit son regard et sans haine, contempla, lui aussi, les intrus qui avaient voulu les transformer en reportage vivant. Il ne le laissa pas parler, posa sa main sur son épaule, lui assurant qu’il ne devait pas s’inquiéter. Viens plutôt par ici, lui suggéra-t-il, avant de l’accompagner jusqu’aux larges marches situées au pied d’un monument au centre du parc. Asseyons-nous et causons. Que quelqu’un nous apporte à boire. Je vois que tu t’en fais pour ces types. N’aie pas peur pour eux. Mais ça ne veut pas dire qu’ils vont s’en aller sans donner d’explication [pluriel ? D'après Antidote, on dit "donner une explication" et "demander des explications". J'ai regardé l'usage sur google, dans notre cas, c'est le singulier qui l'emporte largement] et sans passer un sale quart d’heure. Viens. Il ordonna à ses sbires de lui amener les prisonniers et de les aligner face à eux, à genoux ‒ cela le gêna. Il s’apprêtait à protester, mais Clyde le calma de nouveau, la main sur son bras. Écoute, camarade, écoute-moi, mon frère. Tu es au courant que ce n’est pas la première fois qu’ils nous cherchent des ennuis de cette manière ? lui demanda-t-il, le déconcertant, le déstabilisant davantage.
— C’est la troisième fois en un mois… !
Les prisonniers nièrent à l’unisson d’un hochement de tête. Je sais, poursuivit-il, vous n’êtes pas les seuls. Beaucoup d’autres connards ont la même idée. Mais qu’est-ce que vous croyez que nous sommes, hein, des bêtes de foire, des animaux exotiques ? C’est tout ce qu’on vous inspire ? Une curiosité folklorique ? Muets, les hommes démentirent de nouveau. Il y avait un roux au visage criblé de taches de rousseur et un Asiatique ; à présent, il pouvait mieux les observer. Il s’agissait sans doute respectivement du reporter et de son chauffeur. Ils contestaient en silence, mais avec véhémence. Oui, oui, je sais, leur assena Clyde. Tout ce que vous vouliez, c’était un reportage, un peu de matière pour meubler l’abrutissement de vos spectateurs et clients avec des heures et des heures de discours creux sur la crise économique, la crise sociale et la souffrance des pauvres gens, des Noirs sans domicile fixe dormant comme des paquets informes : étranges fruits sur les places publiques et dans les rues des grandes villes, sans eau chaude et sans télévision pour les berner, entourés du bonheur des autres ! Tout ce que vous vouliez, c’était une carte postale de la souffrance des pauvres gens, qu’en fait, vous ne connaissez pas, rien que pour vous donner bonne conscience. Je sais que vous n’êtes pas des sacs à merde, mais des anges bourrés d’intentions louables. Et moi, qui me dit que c’est vrai, qu’il n’y a rien d’autre derrière vos actes, vos intentions ! Il leur interdit avec sa main de faire le moindre geste. Parce que oui, depuis toujours, il y a des personnes malveillantes qui ont voulu que nous aussi nous soyons des méchants, pour nous punir, et qui nous provoquent. Peu à peu, son discours gagna en force et se transforma bientôt en un fleuve calme, fluctuant et puissant à la fois. Tout le monde l’écoutait en silence à présent. L’allusion à Billie Holiday l’avait ému. Clyde parlait les yeux fermés, puis les écarquillait démesurément, tout en gesticulant [on le dit avec bouche et nez ? Vérifie, quand même // On le dit, mais il est plus courant en français dans cet ordre-là] avec le nez et la bouche ; il levait les bras et portait ses immenses mains à son visage, comme s’il devait le laver, décrasser ses idées et ses paroles, s’expliquer les choses pour mieux les comprendre. Sa véhémence était telle, qu’à tout moment il pouvait donner un ordre terrible ou incongru, tuer, prier ou peut-être applaudir. Tout pouvait arriver. Il y a des personnes malveillantes, répéta-t-il à voix basse, cette fois-ci en le regardant. Pourquoi ? Qu’attendez-vous de nous ? Qu’est-ce que vous cherchez, que nous déclenchions un nouveau Watts ? Un autre bordel ? Des incendies partout dans la ville, pour qu’ensuite on nous grille, comme si souvent ? Si c’est ce vous voulez, un jour, vous l’aurez, on vous le mettra bien profond ! Mais seulement quand nous, on l’aura décidé ! Pas vous ! Le géant chevelu lui jeta un nouveau regard, puis tourna les yeux vers les prisonniers, qui le regardaient à la fois terrifiés et fascinés. Il les contemplait, sans haine, plutôt avec la tristesse de celui qui sait que ce qui doit arriver, arrivera. La tribu écoutait dans l’expectative. Lui ne voulait pas imaginer le dénouement, même si une intuition abominable se mouvait dans les profondeurs de sa conscience et s’efforçait d'émerger à la surface. Clyde ne cessait de parler. Ne s’adressant plus à lui, ni aux prisonniers, il se concentrait désormais sur l’assemblée et, parfois, sur le ciel, les mains levées, comme s’il prenait à témoin une force supérieure. Une image lui effleura l’esprit : cet homme, le frère costaud de Bob Marley, aurait été un bon prédicateur si l'on omettait les invectives qu’il lançait parfois.
— Je vous le dis, mes frères... !
L’homme poursuivit son plaidoyer et sa litanie de bravades. C’est la troisième fois que ces fils de putes viennent, et vous savez bien ce que ça cache. Nous sommes face à une évidente entreprise de déstabilisation. Ils veulent nous indigner, nous provoquer ! Ils veulent que l'on perde patience, que l’on commette une folie, pour justifier leurs plans : la destruction non plus de notre fraternité, mais bien notre destruction finale. Eh oui, mes frères, c’est ce qu’ils cherchent, qu’on leur donne l’occasion de nous achever à leur guise. Mais cette fin n’est pas écrite comme ils le croient ou le voudraient. La fin, c’est nous qui allons l’écrire. Ça se passera comme nous le déciderons, ou le permettrons, pas autrement. En transe, il s’adressait alors directement au ciel. En plus, les chemins de la vérité sont mystérieux. Des événements heureux nous arrivent, à nous aussi. En fait, on ne sait jamais quand on tient une part de la vérité, ni quand on ne tient rien du tout. Subitement, il se tourna vers lui et lui posa de nouveau la main sur l’épaule. Voici un frère, par exemple, que l’on ne connaissait pas hier et qui, d’un coup, nous aide.
— Qui es-tu ? l’interrogea-t-il. Qui es-tu, mon frère ? D’où viens-tu et qu’es-tu venu faire à Los Angeles ? Qu’est-ce qui t’a amené à marcher, de nuit, sous notre immense ciel dépourvu d’étoiles ?
Moins rhétoriques, ces questions étaient étranges ; ces derniers temps, il ne cessait de se les poser à lui-même. Il précisa qui il était, qu’il résidait aux États-Unis depuis plus de cinq ans déjà, qu’il avait d’abord vécu à Miami et qu’il avait déménagé à Los Angeles trois ans auparavant. Ses raisons étaient multiples, essaya-t-il d’expliquer. Je suis péruvien, originaire de Lima, j’ai échappé à la misère, comme tant de Latino-américains qui arrivent dans ces contrées, mais si je suis ici, c’est aussi, entre autres choses, pour sauver ma vie, qui était menacée. Je viens d’un pays en guerre, ne l’oubliez pas, ajouta-t-il.
Il ne sut si c’était l'impact du dernier mot ou ce qu’il disait, en général, qui suscita le plus l’intérêt de Clyde et de ses gens ; le fait est que, soudain, il se retrouva en train d’expliquer la situation du Pérou à une foule attentive et toute ouïe, devenue plus compacte autour de lui et du chef. J’ai entendu parler de cette guerre au Pérou, affirma Clyde. L’armée de ton pays affronte une armée maoïste, n’est-ce pas ? Pas vraiment, lui répondit-il. Sentier Lumineux n’a pas d’armées. Il s’agit de bandes, de groupes, qu’ils appellent colonnes, et qu’ils activent pour des opérations précises. C’est une guerre de guérillas, atypique, inégale et sanglante. Ceux qui souffrent le plus, ce ne sont ni les soldats ni les membres de Sentier, mais bien les pauvres gens du peuple, qui se retrouvent coincés entre deux feux, utilisés par l’un ou l’autre camp comme bouclier contre l’adversaire. D’ailleurs, le gros des morts se compte parmi les civils, ceux qui n’ont pas voulu cette guerre et ne savent pas comment en sortir. Moi,je ne voyais pas les choses de cette manière, intervint l’homme, de plus en plus intéressé. C’est un pays démocratique, non ? Non, pas du tout, répondit-il. Ça ne l’a jamais été, encore moins aujourd’hui. Certains, des gens comme ceux de Sentier, pensent que la seule issue se trouve dans la guerre entre les pauvres et les riches, tout-puissants. L’Armée, qui défend les riches, pense que la guerre de Sentier est une bonne occasion de se débarrasser de l’ensemble des éléments perturbateurs, insatisfaits et tentés par la rébellion qui existe au sein du peuple. Ces deux ambitions sont à l’origine du massacre actuel. Un général de l’Armée péruvienne a récemment résumé ce qui allait se produire, en affirmant que si Sentier voulait la guerre, pour éliminer dix terroristes et d’autres mécontents, eux, n’avaient qu’à se manifester et tuer cents paysans. Voilà, en résumé. Sentier a déclenché la guerre et fourni le prétexte ; l’Armée, elle, en a profité pour nettoyer la population de rouges et de protestataires.
Le bilan s'élève à des milliers et des milliers de morts ; en réalité, on ne sait pas combien. À Lima, d’où je viens, le massacre n’est pas vraiment visible, mais il y a des zones de mon pays qui sont ravagées, dévastées. Tu as été là-bas, toi ? Tu as vu la guerre ? demanda Clyde à brûle-pourpoint, le regard enflammé. Ils se dévisagèrent, puis il contempla son public proche, et vit que même les deux prisonniers l’écoutaient attentivement. Oui, bien sûr, j’y suis allé, dans la zone d’Ayacucho, répondit-il. Je suis avocat, j'étais là pour des raisons professionnelles. Avocat ? lança l’un des participants, sur un ton goguenard.
Clyde lui fit signe de poursuivre son récit. J’appartenais à une association d’avocats des droits de l’Homme qui cherchait à dénoncer la tuerie. J’y suis allé pour me renseigner sur un massacre parmi tant d’autres. Raconte, l’encouragea Clyde. De quel massacre tu parles ? Un groupe de Sentier a passé la nuit dans une communauté, obligeant les habitants à leur donner de la nourriture. Dans les jours qui ont suivi, l’Armée est arrivée et a exécuté hommes, femmes et enfants. Ils n’ont épargné personne, pour que cela serve d’exemple aux autres communautés. Ensuite, ils ont entassé les cadavres dans une grande fosse et les ont brûlés avec de l’essence et du phosphore liquide.
Combien ils en ont tué ? s’enquit Clyde. On ne sait pas, soixante-dix, peut-être quatre-vingts. Clyde l’interrompit, l' air pensif, passant sa main sur son menton. À My Lai, au Vietnam, les nôtres ont tué une trentaine de personnes dans un massacre qui a d’une certaine manière sonné la fin de la guerre. Ça n’a pas été le cas au Pérou, répondit-il. Des mois après, je me suis rendu sur les lieux avec Manuel, un collègue, pour recueillir des preuves et des pièces à conviction. On a retourné la terre, on s’est enfoncés dans la boue, et on a trouvé des os calcinés.
À Lima, on nous a accusés de complicité avec les terroristes et un matin, mon collègue a été retrouvé mort dans une rue isolée, une balle dans la nuque. J’ai dû me cacher. C’est pour ça que tu es ici ? demanda Clyde. Il s’agit d’une des raisons, répondit-il, hésitant. Le regard de Clyde lui sembla soudain inoffensif et protecteur. Et quelles sont les autres, mon frère ? L’autre, précisa-t-il, sans ciller, cette fois-ci. Je suis là pas seulement pour fuir, sauver ma peau, gagner ma vie comme n’importe quel migrant, mais aussi parce que je recherche quelqu’un, le Commandant « Camion ».
Le Commandant “Truck”… ?! se tordit de rire le comique de tout à l’heure. Il l’ignora et poursuivit : un officier de la Marine péruvienne, l’homme à la tête du détachement militaire responsable de ce massacre à Ayacucho, puis du groupe qui a exécuté mon ami Manuel à Lima. Quoi, il est dans le coin ? s’étonna Clyde. Oui, son nom a été rendu public suite à de multiples plaintes et les militaires n’ont pas eu d’autres choix que de l’écarter, le cacher.
Ils n'ont rien trouvé de mieux à dire qu'il était mort, qu'après avoir été séquestré par des inconnus, il n’était jamais reparu. Un bobard, une ruse, les amis ! En vérité, ils avaient décidé de le couvrir. On raconte qu’ils le firent sortir du pays sous une autre identité et qu’il est ici, aux États-Unis, dans la région de Los Angeles, depuis trois ans. Voilà pourquoi je suis venu de Miami. Je suis à sa recherche. Et tu ne l’as pas trouvé ? Il hocha la tête.
Non, pas jusqu’à aujourd’hui. Il avait eu beau mettre sur sa piste tous ses amis colombiens, centre-américains et mexicains, fréquenter lui-même assidument tous les restaurants péruviens et latino-américains, tous les bars et clubs de rencontres, les associations d’expatriés, d’amoureux de la musique créole et les confréries religieuses, tous les trous où pourrait se cacher un rat de l’acabit du Commandant « Camion », il ne l'avait pas trouvé. Et si un jour, tu mets la main dessus, qu’est-ce que tu feras ? La question de Clyde le surprit et resta en suspens. En vérité, il ne se l’était jamais posée.
Qu’allait-il faire de lui s’il le trouvait ? Le tuer ? Il n'avait pas la réponse. Il n’avait jamais éliminé personne. La réponse était quelque part dans son âme, et lui donnait le vertige. Clyde approcha son visage, et le fixa droit dans les yeux, comme pour s’assurer de ce qui paraissait évident. Il ne répondit pas.
Clyde se leva en déployant les bras afin de relancer l’assemblée. Les yeux au ciel, il s'écria :
— Nous ne sommes pas seuls, oh Seigneur ! Merci pour les enseignements de cette nuit ! Dis-nous, que veux-tu que l’on fasse ? Dis-nous à quoi tu joues cette fois-ci !
Il le regarda de nouveau, lui signifiant que son récit l'avait tellement ému qu'il avait dû retenir ses larmes. Alors comme ça, vous aussi, vous avez eu votre lot ! conclut-il. Péruvien, toi et moi, nous savons ce qu’est la vie ! Il se retourna vers sa tribu et reprit la parole. Sa voix était moins exaltée qu'un instant auparavant et grave, à l'instar de ce qu’il disait.
Il évoqua le temps où il était au Vietnam, le goût du sang, l’odeur de la transpiration et les larmes mêlées à la poudre, le phosphore et la chair brûlée, la fumée de la marijuana, qui ne suffisait pas à endormir la conscience. Il parla des Black Panthers, des héros et de l’héroïne, de ses années passées dans les centres de désintoxication et les squats. Il dressa un bilan d’une guerre qui durait déjà depuis des siècles. Nous sommes maintenant au tournant du chemin, ajouta-t-il.
Désormais en compagnie de notre frère péruvien ! Et de ces pauvres diables qui sont venus ici avec leur voiture japonaise blanche, leur projecteur et leur fichue caméra ! La guerre continue, partout, poursuivit-il. S'il est vrai que personne n’a encore gagné, une chose est sûre : ceux qui ont toujours triomphé ne sont assurés de rien aujourd’hui. C’est pour ça qu’ils nous espionnent et nous filment ! Ils nous craignent ! Ils veulent nous pousser à commettre une erreur… Mais attention !


Hélène Roy

***

Lucia Neira

« Amour bafoué »


Rue du centre, curieuse. Grande porte et petit réverbère. Chambre avec penderie, fait inusitée dans un motel. Elle l’attend, dévêtue, anxieuse. Lui, sans prévenir, il la gifle une fois, puis deux. Elle, elle se demande la raison de ce geste pendant qu’ils font l’amour. Ils abandonnent les lieux plongés dans l’obscurité du lever du jour. Ils se sont rencontrés quelques mois auparavant. Ils continuent de se voir. Lui, il ne la maltraite pas toujours ; elle, elle ne proteste jamais. Au bout d’un an, ils se marient. Ils ont une fille et c'est là que les difficultés commencent. Il rentre saoul, la frappe et l’insulte devant le regard blessé de la petite. Après, il lui demande pardon en la suppliant, elle le croit. Jusqu’à ce qu’un soir, ses coups lui brisent la tête contre un meuble. Les grands-parents prennent en charge la fillette. Lui, on le condamne pour homicide. 
Celle qui écrit, c’est cette petite, la fille, adulte à présent. 
— Eh bien donne un coup sur la tête à chacun de ces adorables jeunes hommes pour qu’ils apprennent à voir la faute et non le coupable et qu’ainsi plus nobles, ils ne rabaissent pas autant l’auteur.
— Monsieur, Monsieur, j’en vois deux sur le point de se défier. Il y en a un qui affirme que l’auteur est froid et l’autre qu’il est trop chaud.
— Laisse-les se bouffer le nez, les deux demandent la lune.
Ensuite, le gamin parla d’une quantité infinie de types qui n’ont pas arrêté de me distraire : des poètes n’ayant jamais écrit un vers, des lettreux qui… – Dieu nous vienne en aide ! –, des critiques ignorants qui objectaient sur la moindre lettre et des amis malotrus qui applaudissaient tout et rien ; finalement, il dit :

Maïté Abadie

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Alfonso Aguilar Ravello (Pérou)

Selina, la fileuse

— Cette nuit, ce sera la pleine lune et c'est très beau à voir quand elle commence à se montrer derrière la colline. On dirait l'hostie céleste que Dieu soulève quand il célèbre la messe au paradis, me dit ma grand-mère pendant que nous dînions.
Je ne saurais expliquer pourquoi, alors que j'appartenais à une famille nombreuse, ces jours-ci, nous n'étions que deux à la maison.

— Aujourd'hui, la lune sortira tard. Dieu est resté couché et célébrera la messe à minuit, annonça-t-elle, amusée.
— Dieu a-t-il des enfants de chœur qui l'aident pendant la messe et font sonner les cloches ? demandai-je.
— Il y en a beaucoup, rien que des anges, qui ne se comporte pas comme certains pêcheurs d'ici, insinua-t-elle, mentionnant ce qu'on faisait, mon frère William et moi, dans la sacristie, lorsque nous mangions les hosties et volions le vin, pas encore consacrés.
— Je prépare du chocolat au lait, et toi, vas dans le couloir et apporte des gâteaux, m'ordonna-t-elle, nous les mangerons en attendant que la lune sorte, dit-elle, en se dirigeant vers la cuisine.
Quand tout fut prêt, nous nous assîmes sur le lit, chacun avec sa boisson chaude, prêts à attendre la sortie de la camarade de la Terre, argentée et inséparable.
— Regarde bien quand la lune commence à se montrer, ajouta-t-elle, elle le fait très lentement, comme si elle était en train d'épier pour découvrir les secrets des gens.
— C'est une histoire très jolie et à la fois très triste. Je te la raconterai un jour.
— Et pourquoi pas aujourd'hui, mémé ? Insistai-je, sans pouvoir réprimer ma curiosité.
— Tu sais, mon petit, je ne m'en souviens pas très bien, je devrai réfléchir beaucoup avant.
— Il est tôt. La messe au paradis commencera tard. Vous avez le temps d'y penser, mémé.
Elle resta silencieuse, essayant probablement de convoquer ses souvenirs. Je me tus prudemment, craignant de l'interrompre. Et d'une voix posée, elle commença le récit d'une émouvante histoire. « Quelque part dans le monde, exista un petit royaume appelé Orion ; un lieu enchanteur avec de vastes prairies et de jolies vallées verdoyantes, où les rivières et les ruisseaux d'eaux limpides coulaient sans fin. Y grandissaient des arbres imposants et luxuriants, et les montagnes majestueuses, couronnées de blancheur, s'élevaient dans le ciel, prétendant jouer avec les étoiles. Dans l'air, les mélodies cadencées des oiseaux qui, excités, se réveillaient en chantant, s'unissaient à la fragrance des fleurs, tandis que les petits animaux de la forêt jouaient joyeusement, sans s'arrêter, et qu'inquiets, les poissons vivant dans les lacs s'échappaient vers les rivières pour danser, en un infatigable va-et-vient. Au sein de ce paradis terrestre se dressait le beau Palace de Cristal et une infinité de jolies et petites villes qui s'éparpillaient dans tout le royaume. Orión était dirigé par un homme sage, généreux et qu'on appelait juste Onán. Ariana, sa femme, la reine, était bonne avec ses sujets et aidait le roi à prendre soin d'eux. Ils aimaient beaucoup leur peuple et ils travaillaient chaque jour avec ardeur pour que les gens vécussent toujours heureux. Ils construisirent de confortables logements, de jolies écoles, de bons hôpitaux, de grands parcs et de magnifiques églises. La nourriture était abondante et en général, tous étaient très contents grâce à la bienveillance de leurs souverains, auxquels ils vouaient un amour sans limites. Dieu récompensa les rois avec la naissance d'une fille tendre et aussi jolie que la fleur la plus délicate du royaume ; un événement célébré par de grandes festivités qui durèrent plusieurs jours. Les rois la baptisèrent Selina, mais les gens l'appelaient la petite Princesse. Toutefois, la joie d'être si jolie et dévouée ne dure pas, et ce beau royaume ne fut pas une exception. Un roi voisin appelé Kafir, homme égoïste, pervers et tyrannique, animé par l'envie, attaqua le petit royaume d'Orión. Or, le roi Onán étant un souverain extrêmement pacifique, il ne s'était pas soucié d'avoir une armée pour le protéger ; il fut donc vaincu facilement. Le roi périt au combat tandis que la reine fut envoyé en prison, où elle mourut de tristesse. Des pages emmenèrent la petite Princesse dans les montagnes, où ils la remirent aux fées, qui vivaient dans une jolie maison située au bord d'un magnifique lac. Les nymphes aidèrent à prendre soin d'elle et à l'éduquer. Les années passèrent, jusqu'à ce que la petite Princesse devint une très belle demoiselle, pleine de charme et de sagesse. De son côté, le tyran Kafir réduisit en esclavage les habitants d'Orión et les soumit aux tâches les plus humiliantes, les faisant travailler jour et nuit. Les sujets du royaume mouraient de faim, de maladies et d'épuisement. Ils perdirent leurs écoles, s'habillaient de guenilles et s'ils commettaient la moindre faute, ils étaient pendus sans pitié. Au-delà d'Orión, il existait un royaume très puissant, appelé Lemur, dirigé par un homme pieux du nom de Ator qui, comme Onán, aimait son peuple et s’arrangeait pour qu'il vive heureux. Quand il eut vent des cruautés auxquelles se livrait Kafir, le roi Ator décida d'aller le trouver et, faisant preuve de beaucoup de sagesse et de courage, il réussit à vaincre et à expulser l'envahisseur. Il récupéra le royaume d'Orión et chargea son fils, le prince Igor, de le gouverner avec l'esprit de justice et d'amour qu'il lui avait été inculqué depuis son enfance. Un jour où le prince parcourait ses terres, il vit une femme très belle en train de se baigner dans un lac. Il tomba follement amoureux d'elle, et ce fut réciproque. Depuis, les tourtereaux vécurent une idylle passionnée. Lorsqu'ils décidèrent de se marier, le prince demanda à la jolie demoiselle de lui présenter ses parents ; là, elle lui révéla que ses parents étaient les rois d'Orión et qu'elle était la princesse Selina. Le prince Igor rendit son royaume à la princesse, et elle, elle lui demanda de rester au Palais de Cristal pour la conseiller – ce qu'il accepta bien volontiers.

Très heureux, les princes fixèrent la date du mariage et décidèrent que tout le royaume serait de la fête.
Les fées et les nymphes, qui avaient pris soin de Selina, commencèrent les préparatifs, se proposant de célébrer les noces les plus somptueuses et jolies de tous les temps.
— Je confectionnerai moi-même ma robe de mariée, annonça Selina, envahi de plaisir. Je filerai des fils d'argent et avec je tisserai la plus belle robe de mariée que l'on n'ai jamais vue.
Les nymphes lui offrirent une quenouille et les fées, des écheveaux d'argent, pour qu'elle puisse tisser.
Les fils argentés qui sortaient de la quenouille de Selina étaient si fins et si délicats, que les fées surent à l'avance qu'elle tissait le trousseau le plus beau qu'aucune jeune mariée ait jamais porté.
Mais Kafir, un être vindicatif et perfide, ne sut pas accepter la défaite infligée des mains du roi Ator. Une nuit, protégé par les ténèbres et aidé par ses plus cruels soldats, il attaqua le Palais de Cristal. Dans le combat, Kafir mourut et le prince Igor revint blessé mortellement. Le prince fit appeler Selina sur son lit de mort et lui demanda de continuer à filer, jusqu'à ce qu'elle ait terminé sa robe, lui promettant de l'attendre au ciel pour célébrer le mariage tant attendu. Le cœur brisé par la douleur et envahie par une infinie tristesse, celle qui était jadis la petite Princesse s'enferma dans le Palais de Cristal, où, essayant de tempérer son amertume, elle continua de filer sans relâche. La quantité de fils qui sortait de sa quenouille était telle, qu'elle les répartissait entre ses sujets et les habitants des autres royaumes afin qu'ils tissent leurs vêtements. Ainsi, tous les êtres de la Terre portaient des habits faits de fils argentés. Les années passèrent et elle tissait sans répit, jusqu'à ce que, le cœur en miettes à cause du chagrin qui l’accablait, elle mourut. Les fées, les nymphes et le royaume entier pleurèrent, inconsolables ; les oiseaux arrêtèrent de chanter, les fleurs des vallées et des prairies se fanèrent, les eaux des rivières et les ruisseaux se tintèrent de rouge et dans les bois, le silence régnait, les petits animaux ayant cessé de jouer joyeusement. Même les étoiles, qui chaque nuit scintillaient dans le ciel, portèrent le deuil et répandirent des larmes de pluie sur le royaume blessé, qui demeura plongé dans les ténèbres pendant plusieurs jours ; affecté par la tristesse, le soleil aussi s'arrêta en effet de briller. Après l'enterrement, le corps de la princesse Selina fut mis dans le mausolée où reposaient ses parents. Au cours de la nuit, les fées sortirent en secret le corps de la princesse, lui rendirent un souffle de vie et, la plaçant dans une jolie sphère de cristal, la conduisirent au ciel pour qu'elle y retrouvât son bien-aimé, le prince Igor. Aujourd'hui, la triste princesse vit à l’intérieur de cette sphère que nous appelons lune, tissant sans relâche, dans l'attente du jour de son mariage et envoyant sur Terre les fils d'argent qui sortent de sa quenouille, pour que les humains puissent fabriquer leurs vêtements ». — Alors, les rayons de la lune qui arrivent sur la Terre sont des fils d'argent ? demandai-je, innocemment.
— Oui, mais comme ils sont trop fins, nous ne pouvons pas les toucher et ils servent juste à nous éclairer dans la nuit.
— Et pourquoi il y a des nuits où la Princesse n'envoie pas ses fils au peuple ? insistai-je.
— Le monde est très grand et l'astre petit, alors elle doit aller dans d'autres lieux endroits de la Terre pour distribuer ses fils, répondit-elle.
— Et la Princesse Selina, d'où sort-elle autant d'écheveaux pour filer jour et nuit ?

Depuis, j'aime beaucoup observer la sortie de la pleine lune chaque fois que je le peux ; ce qui ravive en moi les souvenirs de ces moments magiques que je vécus dans un couloir rustique, à côté d'une femme merveilleuse qui occupa tint amoureusement le rôle de ma mère.
— C'est l'heure de dormir, demain il faut se lever tôt, dit ma grand-mère.
Nous restâmes silencieux et, quelques minutes plus tard, elle s'endormit. Moi, je pensais à la Princesse Selina, au roi Onán, au Prince Igor, aux fées et aux autres personnages de cette histoire triste et belle à la fois, qui m'émut profondément.
Le coup des chats, elle n'y croyait pas elle-même. Les bruits avaient été forts, comme si quelqu'un avait cogné contre le sol, plusieurs fois, avec quelque chose de très lourd et de contondant.
Peu après, cela recommença.
— Tu n'as pas bien regardé, monte et cherche dans tous les coins, m'ordonna-t-elle de nouveau, en se rasseyant.
Je m'exécutai, mais comme il fallait s'y attendre, je ne trouvai rien.

Elle se rallongea, m'intimant d'en faire de même.

Morgane et Hortense

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Hector Horacio Otero (Argentine)

Des nains juchés sur les épaules de géants

La mise aux enchères de vins cryogénisés avait bouleversé la station spatiale Rajub 7. En réalité, le processus de conservation auquel avait été soumise l’étrange boisson était beaucoup plus sophistiqué qu’une simple congélation – étant donné qu'il permettait de conserver le vin éternellement à un point de maturité considéré par la majorité des experts comme idéal. Cependant, Vit ignorait non seulement le terme correct à employer pour se référer à un tel prodige, mais aussi les détails techniques impliqués dans ce dernier. Il suivit les instructions et, comme rien ne se produisit immédiatement, il craignit un instant avoir été escroqué, mais il se trompait ; après une courte attente, la caisse translucide s’ouvrit comme une fleur de lotus, découvrant l’emballage et une cartouche holographique. Lentement, il prit la bouteille de vin et, avec un canif, il rompit avec précision la capsule vierge, découvrant le bouchon. Il s’y allongea, la grande coupe dans sa main gauche, saisissant fermement l’espace entre le commencement de la tige et sa base entre ses doigts, d'une manière complètement naturelle et sans trembler du tout, la surface du cru complètement immuable. Il appuya enfin sur la touche « Pause ». La chambre s'emplit de silhouettes entremêlées et en mouvement, de couleurs divers et arômes, de rires et de halètements. Des reines de beauté vendangeuses et leurs cortèges princiers respectifs foulaient (bien que cela lui parût incroyable, il avait bien lu, foulaient) des raisins de cépage cabernet dans des tonneaux géants en chêne. Toutes ensemble et simultanément. Le cœur de Vit commença à palpiter de façon plus intense et il eut l’eau à la bouche. Il inclina la coupe. Quand il la redressa à l'horizontal, diverses larmes apparurent sur la paroi de cristal. Lentes et larges, elles annonçaient un vin mûr et onctueux. Boadicea serait le nom de la rousse, décida-t-il ; oléiforme et aglicérée comme ce vin, dans un parfait équilibre. Les princesses blondes qui l’accompagnaient pouvaient constituer un bon assemblage, mais rien de plus, juste un vin de conversation, un Chardonnay peut-être. Le corps était dans le rouge, dans la rouge, au rouge. Immobile, Vit huma le vin. L’arôme intense et puissant le frappa. Il avança sa main droite vers la cartouche holographique pour pouvoir focaliser son regard sur le tonneau le plus proche, qui soudain se différencia de tous les autres et atteignit sa taille réelle. Quelque peu nerveux, il reposa sa main sur son bas-ventre. La gigantesque barrique était là, à cinquante centimètres de son nez. Vit secoua le vin, le remua doucement et le renifla encore une fois. Un bouquet d’arômes boisés envahit ses fosses nasales, jusqu’à troubler le reste de ses sens. Les princesses jouaient avec la Reine, elles semblaient la défier. Elles la prenaient par la ceinture, par les épaules, elles se la disputaient. Ses jambes se frôlaient entre elles et avec celles des autres. Et elles riaient, elles riaient de façon contagieuse, profitant du moment comme des fillettes. Prévenante, Boadicea les regardait. Elle les repoussait parfois, marquant la limite, leur signalant jusqu’où elles pouvaient aller. Il s’imagina faisant irruption sur scène, ses coupes à la main, demandant qu'on lui permette de prouver sa théorie au cas par cas, jusqu’à trouver la formule la plus appropriée pour toutes sans exception. Les blondes accepteraient gentiment, altruistes collaboratrices du progrès de l’anatomie, et leurs bretelles glisseraient gracilement et rapidement sous leurs épaules. Il agrippa fermement les bords, croisa ses jambes tendues, ferma les yeux si fort qu’il voyait des étoiles dans son aveuglement temporel. Il se mit à trembler violemment, entraînant la fragile chaise longue dans ses convulsions. Et alors cela arriva. Petite mort*. La petite mort survint. La sensation d’être liquide et de s’égoutter, de se vider dans sa totalité. Un blanc mental prolongé, toute la vie en un instant, le rien à la place de l’être. La satisfaction totale. La relaxation absolue. Vit conclut pour lui-même que cette culture-là, qui avait été capable de produire cette perverse exquisité, devait sûrement être la plus importante dans l'échiquier national bigarré, dont on disait qu'il composait la Terre originelle. Il soupira, artificieusement nostalgique, et affirma à voix haute : nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants.

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Manuel Alonso (Puerto Rico)

La lanterne magique

L’un des traits de mon caractère qui compense certains de mes débordements impétueux est le très grand flegme avec lequel je m’arrête souvent, y compris dans les endroits les plus fréquentés, pour regarder des objets considérés comme indignes d'attirer l'attention aux yeux des gens vêtus de queues-de-pie et de redingotes. Voilà pourquoi il n’est pas surprenant de me trouver en arrêt, bouche bée, devant une boutique d’estampes, en train de contempler une tête difforme de Napoléon, un Gonzalo de Córdoba cagneux ou un Louis XIV bossu ; j’y reste un long moment avant de m’en aller, un sourire aux lèvres. Il n'est pas rare non plus de me voir arrêté au milieu d'une rue, gênant au besoin les passants, pour écouter le flot de bêtises avec lequel un aveugle annonce une nouvelle idylle, où a lieu la bataille sanglante des douze Pairs de France contre les maures envoyés par Jean d'Autriche.
Un jour, assez proche de celui où j'écris, je marchais dans une rue très fréquentée, quand ma curiosité naturelle a été piqué par un groupe de personnes amassées autour d'une espèce de caisse peinte en vert et posée sur un trépied de quatre empans de hauteur, avec un miroir circulaire sur le devant qui faisait face aux spectateurs. Chacun de ceux qui s'approchaient pour s’y regarder remettait de l'argent à un homme vêtu de façon extravagante, qui jouait du tambourin ; tandis qu'un enfant d'une douzaine d'années, couvert de chiffons et pas plus propre que tout ce que l'on peut trouver de sale, criait sans s'arrêter, disant :
— Allez messieurs! Pour deux pièces, qui ne voit pas tous les pays de la terre et de la lune ? Considérez les économies que cela peut vous procurer. Par ici, par ici, messieurs et mesdames, tout sexe confondus, et sans avoir besoin de vous estropier au volant d’une voiture, d’avoir la nausée sur un bateau, ni de mourir de faim et de dégoût dans des auberges, vous verrez tout ce qui passe depuis l’île du géant Craqueventre, située sur la corne gauche de la lune, jusqu’aux tropiques du pôle nord, et de là jusqu’à la maison du Prêtre Jean des Indes.
Les personnes présentes payaient et allaient regarder les uns après les autres dans le miroir, s’éloignant ensuite très satisfaits ; le gamin criait encore plus fort quand le nombre de personnes baissait, et il continua de la sorte un long moment ; j’étais sur le point de partir quand, parmi d’autres absurdités, je l’écoutai dire :
— Messieurs, aujourd’hui, saisissez votre chance, une opportunité qui ne se présente qu’une fois à l’année. Sortez donc ces piécettes qui pourrissent au fond de vos poches, et n’oubliez pas d’en préparer d’autres pour ce soir. Le maître offrira un grand spectacle de magie rue des Impossibles, numéro trente, première salle en descendant du ciel.
Et là, vous verrez comment on devine ce qui va arriver et ce que l’on dit de ce que chacun pense des autres et réciproquement. En entendant cela, je me suis approché de celui que le gamin surnommait maître et auquel, en réalité, ce discours, sur la science des embrouilles et mensonges convenait parfaitement :
— Hé, vous ! m’exclamai-je, seriez-vous capable de savoir ce que l’on pense d’un certain opuscule dans un certain pays que moi seul connais ?
— Oui, monsieur, et je m’empresse de vous le dire. Cet opuscule s'intitule Le campagnard et vous en êtes l’auteur.
J’en suis resté stupéfait et il ajouta :
— Votre confusion n’est pas surprenante. Cela nous arrive à tous. Mais, pardonnez-moi, je ne peux m’attarder. Si vous voulez voir des merveilles, n’oubliez pas de venir chez moi ce soir.
En effet, je m’y suis rendu, j’étais dans les premiers, et après avoir attendu près de deux heures, le rideau s’ouvrit et le spectacle commença avec ma question, après une pause musicale de flûte et de tambourin.
— Gamin, dit le charlatan, mets-toi dans la peau du diable.
Voilà comment il nommait un visage difforme, mal peint sur une toile blanche derrière laquelle ce gosse repoussant se glissa.
— Bon, tu es prêt ?
— Oui, monsieur, je suis dedans.
— Alors on y va, décris-moi ce que tu vois, continua le maître, à la façon d’un magnétiseur.
— Monsieur, je vois une ville dans laquelle quelques personnes écoutent la lecture d’un livre. Les uns rient, les autres baillent. Que c’est bien ! s'écrient certains, que c’est mauvais ! s’écrient d’autres. Chacun croit savoir mieux que les autres où se trouve le mérite et où sont les erreurs.
— Oui, mon garçon, quoi d’autre ?
— Quelques-uns affirment que l’auteur est blond, d’autres châtain foncé et d’autres brun.
— Continue comme ça petit, ce ne sont que des idiots.
— Monsieur, il y a une vieille qui déclare qu’il est hérétique.
— Galopin, galopin, laisse donc cette vieille femme. Elle a déjà donné sa chair au diable et maintenant, elle aimerait donner son âme à Dieu.

Marjorie et Maïté

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Carlos Arámbulo (Pérou)

L'inondation

Il est assis sous un arbre, perdu dans la contemplation de la nuit liquide ultérieure à l'inondation de Calderas. Son dos est appuyé de tout son poids contre le tronc, ses jambes sont écartées et ses mains pendent de chaque côté, comme s'il désirait ne plus jamais les bouger après ce que lui avaient imposé ces heures interminables passées à charger les ruines du village vers un endroit où n'arriverait pas la furie du fleuve, destructeur de son propre lit, comme si la volonté humaine de s'installer sur ses rives insultait les mérites fertilisants de cette terre qui, sans lui, mourrait, exsangue et oubliée. Il renverse la tête en arrière, laissant saillir la proéminence de sa pomme d’Adam sur sa gorge. Il sait qu'elle l'observe. Elle croit que de là où elle est, je ne peux pas la voir ; telle une autruche qui s'imagine que lorsque sa tête est cachée, personne ne peut la remarquer. À cause de ses remarques, elle se doutait de ce que son frère et lui faisaient dans l'étable et comprenait la raison des grognements accompagnés d'éclats de rire ainsi que les mimiques que les autres garçons du village leur adressaient. Cette après-midi-là, elle s'était dissimulée entre les planches de bois empilées au fond, au-delà du petit fenil, et avait pu voir les deux compères baisser leur pantalon. Lorsqu'elle avait vu la scène, elle avait su que ce gland courbé et dressé, qui paraissait se forcer à sourire à cause de la raideur de ce frein rougeoyant, et qui tentait inutilement d'arrêter de grossir, ne pouvait pas être à son frère. Elle avait su également qu'elle désirait le tenir dans ses mains, jouer avec jusqu'à l'épuiser. La frénésie du souffle saccadé qu'était devenue sa respiration l'avait avertie qu'elle pouvait être repérée. Elle sortait en essayant de faire le moins de bruit possible lorsqu'elle avait entendu le mugissement horrifié qui avait fait fuir les deux garçons.
Il aurait pu m'emmener où bon lui semblait, finir de déchirer le peu de vêtements qu'on m'avait laissé au-dessus de l'eau et les choses qui se heurtaient entre elles et contre nous ; il aurait pu me dire n'importe quoi, je l'aurais cru. Mais il m'avait emmenée ici et avait rougi lorsque je lui avais demandé s'il était aussi courageux pour d'autres choses. Maintenant, il me regarde en coin, s'amuse à parader l'air de rien, essayant de faire l'intéressant, se dandinant, enjôleur, il semble jouer avec les couleurs, tel un caméléon. Si je devais lui en attribuer une, ce serait le violet ; violet, irradiant, élastique et raide, serré comme l'image de son fessier couvert d'un duvet brun et frisé.
Elle entrouvre les yeux et commence à se sentir aussi légère que quand il l'avait soulevée comme si elle était une bulle et l'avait portée sur le toit ; depuis lequel ils avaient vu passer des animaux et des personnes amalgamés parmi les meubles, les outils, les morceaux d'encadrement et les portes défoncées. Au-dessus du ronflement du courant, on entendait les sanglots et les lamentations de quelques survivants ; des voix qui répétaient en criant des noms, qui ne répondraient plus. Au loin, dans le petit bois, ceux qui avaient eu le temps de courir agitaient les bras. Il l'emmènerait là-bas, le courant tout juste calmé, et la laisserait hébétée et sans voix au milieu des restes fantasmatiques de Calderas. Elle ouvre les yeux et caresse l'herbe touffue et verte. Une des vieilles s'est écartée du groupe, son ombre allongée s'approche d'elle et lui caresse les cheveux.
— Petite, petite…, soupire-t-elle. Te voilà seule… que vas-tu faire à présent ?
Elle ne répond pas. Elle s'approche de lui, qui éloigne sa tête du tronc d'arbre et la contemple, quasiment effrayé. Il la regarde arriver, entourée par les grandes flammes du feu de camp. Sa silhouette s'amenuise ; maintenant, elle est accroupie devant lui, et l'observe, honteuse, mais avec avidité. Ses lèvres tentent de se cacher sous ses dents, elle les mord avec force. Ils se regardent un moment, sans savoir quoi se dire. Il écarte un peu plus les jambes et tape l'une de ses cuisses de sa paume ouverte, l'invitant à s'installer, à oublier un instant les vieilles dames, la nourriture, la mort autour d'elle. Elle reste accroupie, les mains en avant, croisées. Il tend une des siennes et lui frôle un bras. Elle finit par s'asseoir devant lui, appuyant son dos contre le torse du garçon.
Maintenant, c’est elle qui semble avoir peur de ce qui pourrait se passer, peut-être n'ose-t-elle rien faire d'autre que rester assise, ici, à me regarder sans parler. Alors, je vais devoir tenter quelque chose, par exemple lui demander : quel est ton nom ? Ou, pourquoi étais-tu dans l'étable ? Ravalant la honte de savoir qu'elle m'a vu ou qu'elle a pu imaginer ce que nous faisions là-bas. Mais, je pourrais ne rien lui dire, la prendre par le bras et l'aider à réaliser ce qu'elle désire, sans oser. Est-ce qu'il croit que je vais rester assise là, à le regarder ? Il ne se rend pas compte de la façon dont il tire mes mains vers lui sans avoir levé le petit doigt. N'importe quoi pourrait m'amener à briser en morceaux la décence de cette nuit, tout pourrait me convaincre de l'accompagner dans ce qui pourrait arriver de plus sale.
Elle sent la sueur d'un tiers lui mouiller le dos et le battement d'un autre cœur créant un rythme distinct de celui de son corps, comme une vibration sourde et lointaine qui pénètre dans ses poumons, rebondissant en leurs intérieurs, jusqu'à disparaître en se confondant à sa respiration. Elle croit entendre les vielles femmes commenter quelque chose tout en s'efforçant de ne pas diriger leur regard vers eux. Alors, elle glisse son dos contre le torscae qui l’accueille, lentement au début, puis sans timidité, jusqu'à laisser sa tête reposer sur l'aine de son tendre ami. Il dirige ses mains vers les siennes, les masse avec des mouvements amples, intenses. Depuis sa nuque jusqu'à la partie la plus haute de sa tête, elle entend un animal prisonnier battre des ailes, raide et chaud ; cette chaleur vainc le tamis de ses cheveux et pénètre davantage à l'intérieur, jusqu'à son crâne et plus loin encore, poussant la honte à son paroxysme, à la limite de ce qu'elle pourrait se permettre de sentir pour sa première nuit de liberté. Les mains continuent de parcourir doucement sa tête, les doigts augmentant et diminuant la pression, jusqu'à sembler se fondre dans les battements, qu'elle sent naître dans sa nuque et accompagner toute la courbe explorée de l'insolite oreiller.
Elles se promènent rapidement, délibérément, jusqu'à cet endroit depuis lequel il n'existe plus de retour possible que la nudité, le tremblement et une avalanche de liquides épais et tièdes qui facilitent les choses, et je me souviens de la première fois, de cette femme… alors, il m’a semblé que le monde pourrait se briser en mille morceaux et être comme l'une de ces plantes qui jettent leurs graines sans se soucier de où ni de comment elles retombent. Je pensais que j'étais en train de mourir, que la pression en moi baissait très rapidement et que les choses paraissaient sortir de ma conscience, expulsées à toute vitesse, apeurées, presque avec respect vis-à-vis de ce que je ressentais la première fois.
Après, elle me laissa là-bas, abandonné au beau milieu de cette catastrophe stellaire qui m'avait laissé absolument seul, enveloppé dans une solitude tendre, calme, douce… un doux dénouement, agréable et soigneux, craignant de blesser, tellement subtil qu'il s'annonce à peine comme une fin. Une fin regrettant d'exister, qui s'efforce encore de laisser l'impression qu'elle pourrait continuer infiniment de réchauffer mes cheveux, ondoyant et se balançant, allant et venant comme des amis oubliés terminent ou commencent leurs conversations.


Marie et Laura

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Álex Rivera de los Ríos (Pérou)

Le plan parfait

Dans un coin de la cour de la maison, jouant à la dînette, il y a une fillette qui a de la morve sèche étalée sur tout le visage. C’est une enfant laide aux genoux écorchés, boueux et crasseux, au visage cuivré, rougi par la chaleur, aux dents de devant se chevauchant et aux tresses irrégulières, comme deux branches d’un arbre brûlé. Il aime jouer avec le chien rigolo de la maison ; sous-alimenté et puant, il se lèche le derrière alors qu'il se tient entre ses jambes. Des yeux de Julio – deux billes sans éclat – surgissent de véritables éclairs de malice. Il maltraite sa sœur, il ne joue jamais avec elle. Il se moque de ses tresses et de ses dents noirâtres, et alors qu'elle est distraite par ses jouets, il tire plus fort sur l'élastique du lance-pierre, ferme un œil, sort la pointe de la langue, la fait claquer et tire. Tire impeccable : la pierre tombe directement sur l'une des poupées de sa sœur et sur le service à vaisselle en plastique, où elle préparait sa nourriture, sa vraie nourriture. La gamine commence à crier et lui, se moque d'elle.
– Julio, qu'est ce que t'as fait ! se plaint-elle.

— Cela t’arrive parce que tu es une bourrique, dit il.
Il n'y a que les bourriques pour croire que ça, c'est de la vraie nourriture.
ll désigne les assiettes, les cuillères et les verres en plastique sur le sol.
— Tu as gâché le repas, pleure-t-elle. J'allais t'inviter.
— Bourrique, grosse bourrique.
— Méchant Julio, sanglote l'enfant. Julio tête de nabot.
Julio ne s'arrête pas de rire et tombe à genoux en se tenant les côtes. Curieux, le chien rigolo remue la queue dans tous les sens, lui saute dessus et le lèche.
— Va-t-en, imbécile de chien, rouspète Julio, et il l'écarte d'un coup sur le museau. Le chien s'éloigne en gémissant. Continue ton repas, bourrique, lance-t-il à sa sœur. Et gare à toi si tu le racontes à ma mère, ajoute-t-il, en lui montrant son poing massif et abîmé.
La fillette ne quitte pas ses jouets des yeux. Ses larmes continuent de couler, lentement. Elle se sent impuissante, elle sait qu'elle ne peut pas aller se plaindre ; parce qu'hormis la crainte de la vengeance certaine de son frère, elle est sûre que sa mère n'en tiendrait absolument pas compte. Julio est son chouchou. Jamais elle ne le gronde ou ne le punit comme elle. Pourquoi est-il son préféré ? Par exemple, elle lui achète davantage de jouets, applaudit chacune de ses espiègleries, discute avec lui, lui sert son dessert après manger ou lui permet d'aller au lit après neuf heures. « Tu es l'homme de la maison », lui dit-elle. Pourquoi ne fait-elle pas de même avec elle alors qu'elle est si gentille hein ?  Les couverts et la vaisselle sont non seulement éparpillés, mais couverts de boue. Les poupées – la majorité dépourvues de jambes et de têtes – l'observent avec leurs yeux exorbités. Par exemple, elle lui achète davantage de jouets, applaudit chacune de ses espiègleries, discute avec lui, lui sert son dessert après manger ou lui permet d'aller au lit après neuf heures. « Tu es l'homme de la maison », lui dit-elle. Pourquoi ne fait-elle pas de même avec elle alors qu'elle est si gentille hein ?  Les couverts et la vaisselle sont non seulement éparpillés, mais couverts de boue. Les poupées – la majorité dépourvues de jambes et de têtes – l'observent avec leurs yeux exorbités. En essuyant ses larmes, la fillette entreprend la tâche de sauver ses jouets de la boue et, résignée, elle continue de jouer. Cette partie de la cour, où elle a l'habitude de s'amuser, est la pire de la maison. Il y a des fourmis partout et le sol est jonché de crottes de chien, que l'on ne peut éviter qu'en marchant sur la pointe des pieds et en sautant. En plus (et ça, c'est le pire pour la petite), la cour est infestée de chenilles velues qui, jaunâtres et obèses, rampent par-ci par-là et grimpent sur les jambes, s'introduisant dans le corps, les cheveux et les chaussures, s'enfouissant même dans les plis les plus profonds du vêtement : inoffensives, mais infatigables, elles s'enroulent sur elles-mêmes quand elles se savent repérées, leurs cadavres recouvrent ensuite la cour, transformés en anneaux graisseux en peluche. Elle se demande, troublée : pourquoi est-ce qu'elles existent, puisqu'elles ne font rien et ne savent que rester là, nonchalantes, paresseuses et sûrement endormies ? Pourquoi ? La petite fille aimerait jouer avec de la vraie nourriture. Sa mère ne lui permet pas de sortir des aliments de la réserve, pas même de garder la nourriture périmée ou celle qui reste dans les assiettes après chaque repas. « Ça, c'est pour le chien », lui affirme-t-elle. « En plus, tu la veux pour faire quoi, hein ? » Elle a honte de le lui dire. Elle n'a pas confiance en sa mère. Elle écoute seulement Julio. Lui, elle prête attention à tout ce qui le concerne. Pour cette raison, la petite n'a pas d'autre option que de consentir à assembler les rares et minuscules feuilles avec des branches pour faire comme si c'était de la vraie nourriture. Cependant, elle le sait bien que ce n'est pas de la vraie nourriture, mais pure invention de sa part et que tout est faux. Ainsi donc, Julio se trompe : elle n'est pas une bourrique, bien sûr que non. C’est plutôt lui, l'âne, de ne pas s'être rendu compte qu'elle était juste en train de jouer. Mais la fillette a un plan. Elle l'a ourdi durant des jours et a bon espoir qu'il lui servira, au moins aujourd'hui, à résoudre ses problèmes. Elle est certaine qu'il sera parfait. Elle a juste besoin d'un peu de chance et rien d'autre. C’est un bon plan. Au-dessus du mur qui sépare la cour de la maison voisine, faite en pierre de taille non polie, il y a un figuier de Barbarie aux pousses énormes, semblables à des pelles à la courbure parfaite. Cependant, la gamine, elle, elle aime la présence du figuier de Barbarie. Malgré ses épines, il est la seule chose qui décore la cour et peut-être le reste de la maison. Les fleurs jaunes et rouges – parfois orange – qui, en forme de couronnes parfaites, émergent inlassablement des pousses, et se rapprochent le plus d'un arc-en-ciel ou, de plus près, d'un jardin de roses et de marguerites. Les fruits, des figues de Barbarie de diverses couleurs ressemblent à des œufs hérissés. Ils apparaissent au fil des saisons et sont tendres, juteux, présentent un aspect délicieux et interdit. Julio est le seul de la maison qui sait comment les extraire des pousses, les peler et les manger. Pour ce faire, il attache un sac autour de chacune de ses mains, prend un couteau en forme de griffe de dinosaure, dont on ne sait pas comment il l'a obtenu, s'agrippe au mur et, avec des coups adroits, fait tomber une à une les énormes figues de Barbarie. Il peut en attraper jusqu'à quinze par jour. Le problème, c'est qu'il les mange seul, il n'aime pas partager. Il se vante de son butin, remplit sa bouche, jusqu'à la bourrer de figues de Barbarie et s'étrangle de rire. Celles qu'il ne mange pas, il les donne au chien ou finit par les éclater contre le mur après avoir tiré sur une cible imaginaire. Pourquoi Julio est-il si méchant ? Mais la petite sait que maintenant, ce n'est pas la saison des figues de Barbarie. Les oreilles du figuier sont nues, un peu rugueuses. Cependant (et ça la fillette s'en est rendu compte depuis un certain temps), il y a, entre les pousses inférieures orientées vers le mur en pierre de taille, une figue qui a survécu à la saison et qui n'a pas encore été découverte par son frère. Rouge, sur le point d'exploser, elle a mûri plus que les autres ; on dirait un trésor, une découverte miraculeuse. La fillette sourit, l'air complice, chaque fois qu'elle l’aperçoit, et garde le ésecret pour elle, de crainte d'éveiller les soupçons de son frère, qui la tuerait pour avoir pris ne serait-ce qu'un seul des fruits, sa propriété. Mais elle ne sait pas quoi en faire, et se désespère de seulement imaginer qu'un jour, elle ne le trouvera plus là. Elle n'a pas d'outils et a peur d'égratigner ses mains avec ces minuscules épines qui adhèrent imperceptiblement et qui produisent davantage de douleur et de picotements que la piqûre d'une abeille. Cependant, le fruit est maintenant sur le point de tomber, ce n'est plus qu'une question de patience, il suffit d'un léger coup. Le faire s'avère quasiment impossible. La fillette est sur le point de jeter l’éponge, quand, en tournant les yeux vers l'endroit où son frère joue, elle se rend compte qu'il s'est passé quelque chose dans la cour : pas la moindre trace de lui, il a entièrement disparu, sans rien dire. Le chien rigolo tourne sur lui-même en poursuivant sa queue. Abandonné par terre, le lance-pierre a encore dans son élastique une pierre qui n'a pas été lancée. La fillette se dit immédiatement qu'il doit s'agir d'un piège. Il peut être caché n'importe où, attendant le moment opportun pour la surprendre et alors l'attaquer. La fillette s'acharne à regarder partout dans la cour, les genoux tremblant, or non, il n'apparaît pas : il a disparu, il est devenu poussière. La cour est restée dans un silence complet. C'est maintenant ou jamais, pense-t-elle. Respirant profondément et prenant son courage à deux mains, elle saisit la première pierre sur laquelle ses yeux se posent, s'approche du figuier de Barbarie en deux sauts, vise et lance. Elle attend. Le figuier de Barbarie bouge, produisant un son sec qui rappelle le ronflement d'un animal, mais le fruit ne tombe pas. La petite tire la langue et lance rapidement une autre pierre. Cette fois, elle croise les doigts. Les couteaux de la cuisine se cassent, le fruit lui glisse des mains à cause de sa peau, aussi épaisse que le cuir d'un porc. Le cœur de la fillette est sur le point de lâcher, envahi par l'émotion et la peur. Elle se demande : pourquoi Julio est-il si méchant ? Pourquoi ne la laisse-t-il pas jouer en paix ? Finalement, elle réussit à peler la figue, qui exhibe son corps rouge sanguinolenst, délicat et charnu, comme s'il allait se défaire d'un simple regard. Son arôme est à la fois frais, pénétrant et écœurant. Pourquoi sa mère est-elle fière de lui et pas d'elle ? Après avoir écrasé une pierre sur le monticule de terre où elle a caché la peau de la figue, elle place ses poupées en cercle, les lave et leur met leurs bavoirs. Délicatement, elle coupe les ingrédients, les assaisonne, les pèle, les fait bouillir et prépare les couverts. C'est un travail difficile et les ingrédients sont de vrais ingrédients. La nourriture est réelle. Tout est vrai. À quel moment est-il devenu si méchant ? s'interroge la fillette. Le repas est presque prêt. Avant, Julio n'était pas comme ça. Avant, il était un frère aimant. Il disait : « Je suis l'homme de la maison, je dois vous protéger, toi et maman ». Mais un jour, tout avait changé. Quand ? La fillette ne s'en souvient pas. C'est comme un rêve confus. Sa mémoire est précaire. Tout à coup, de manière automatique et, comme s'ils étaient gravés dans son subconscient, les mots de la vieille folle de la maison voisine résonnent dans sa tête : « Ce à quoi vous devriez plutôt penser, c'est à mieux vous occuper de vos gosses et pas emmerder les autres ». Et sa mère, furieuse, pleufrant d'impuissance dans sa chambre. Avant, Julio avait le droit de s'amuser dans la rue avec les enfants du quartier. Il aimait jouer à la toupie, aux billes, aux masques, et en août, il faisait voler des cerfs-volants qu'il fabriquait lui-même avec des feuilles de laîches, dérobées dans les fermes voisines. Elles étaient grandes comme des boucliers médiévaux, avec d'immenses et zigzaguantes queues de chiffon qui défiaient le vent. Jusqu'à ce que cet homme étrange apparaisse.

— Il t'a fait mal ? interrogea la mère.
— Non, il ne m'a pas fait mal, répondit Julio. L'homme pleurait seulement.
— Pourquoi il pleurait ?
— Je ne sais pas, il m'a juste dit de le pardonner, que ce n'était pas sa faute s'il était comme ça.
— Et qu'est-ce qu'il a fait, après ?
L'homme, mince et à la moustache brillante, était planté devant la porte de la maison. Julio, qui, à cette heure-ci, jouait seul dans la rue, lui demanda s'il cherchait quelqu'un.
Il s'agenouilla face à lui, murmura quelque chose à son oreille, sans cesser de pleurer, l'attira avec force et posa ses lèvres rêches contre les siennes. Julio sentit immédiatement la langue du type tourner dans sa bouche, les moustaches rugueuses lui piquaient le nez et l'odeur du tabac dans son haleine l'asphyxiait. Il ne comprenait rien. Sa mère pleurait. Et ensuite fiston, que s'est-il passé ?
— Rien, a-t-il répondu. Il est juste parti sans rien dire. Et après quelques secondes, en ouvrant davantage les yeux : C'était mon père, non ?
— Bien sûr que non. Ton père est mort.
— Mais… 
— Tu comprends ça, n'est-ce-pas ?
— Oui.
— Ne parle plus à personne, fiston. Je te l'interdis. 
— Et tu crois que je n'ai pas vu, ce que tu as fait ? dit Julio. Hein, bourrique ?

— Ça t'arrive parce que tu te crois maligne, dit-il. J'ai vu ce que t'as fait à mon figuier de Barbarie.
La petite éclate en sanglots et Julio en profite pour lui lancer quelque chose en pleine figure. Maintenant, ses pleurs redoublent.
— Tais-toi, bourrique ! ordonne Julio, commence alors à piétiner ses poupées, pour finir de les démembrer. Il prend aussi les couteaux et cuillères et les broie entre ses mains. Tais-toi ou je casse tout.
— J'allais t'inviter, crie la fillette. Je t'avais même servi. Regarde, elle montre une assiette encore indemne de sa dînette.
Julio recommence à rire.
— Bon, merci, dit-il en esquissant un sourire faux ; faux, car avant de prendre l'assiette en plastique il s'approche de sa sœur et, les yeux brûlant de malice, lui fait un croche-pied pour qu'elle tombe sur le dos dans la boue. Tu bats les records de la stupidité.
Puis, après avoir cassé le reste de la vaisselle et des poupées de sa sœur, il vide d'un coup le contenu de son assiette, sans mâcher, comme si c'était de l'eau, et s'éloigne vers son coin de la cour pour continuer de jouer avec le chien rigolo et son lance-pierres.
La fillette demeure étendue sur le sol.
La morve qui coule de son nez brille et descend jusqu'au bord de sa lèvre supérieure. Ses yeux, deux flammes étouffées, semblent exprimer quelque chose. Plusieurs minutes passent. On entend alors, depuis l'intérieur de la maison, la voix aiguë de leur mère leur ordonnant de rentrer manger. Mais elle ne se relève pas.
— J'arrive maman ! crie Julio en courant jusqu'à la maison.


Eleonore et Johanna

***

Evangelina Herrera (Argentine)

Confessions

Toute petite, comme ratatinée au milieu, avec de minuscules jambes arquées après des années à porter des charges. Vieille, si vieille qu'on eût pensé qu'elle n'avait pas vécu. Ancestrale et belle, elle était ridée, sans pour autant être déformée et son visage donnait l'impression d'être celui d'un petit ange ancien et flétri. Ainsi, à cause d'une simple serrure cassée (soit dit en passant, ma maman avait pour théorie que cette serrure avait coûté la vie à mon père, et elle l'expliquait, avec force détails, comme une espèce de labyrinthe alambiqué de faits fortuits et absurdes) ; donc, disais-je, à cause d'une simple serrure cassée, nous avons appris que nous signions avec un nom qui ne nous appartenait pas et que, dans notre famille, la paternité était un véritable acte d'amour et de foi profonde… Ou c'est ce qu'elle croyait. Cette étape de sa vie était pleine de fantaisie et de confusion. Entre les noms d'enfants morts et ceux d'acteurs de cinéma qu'elle énumérait, nous n'avons jamais su si elle n'était pas en train d'avouer un mensonge. Apparemment, son enfance était plus présente et plus claire. Cependant, c'était ses péchés véniels qui illuminaient nos vies en ce temps-là. Ses plus innocentes espiègleries, son ignorance presque digne d'une sainte, et surtout l'air contrit et angoissé qu'elle prenait devant la porte. Depuis la fenêtre de la chambre d'Antonio, nous riions comme des fous. Cela nous amusait beaucoup de voir comment sa naïveté l'avait torturée depuis toute petite, au point qu'elle la confessait devant cette porte éternellement fermée. Peut-être que pour elle, c'était celle du ciel. Parfois, après nous être moqués un moment, elle nous faisait pitié et l'un de nous, Antonio en général, l'emmenait lentement et précautionneusement dans sa chambre. La situation était toujours soudaine, bien que pas inattendue. Parfois, en regardant fixement son bol de café au lait du petit déjeuner, elle se mettait à prier avec une voix d'abeille et nous savions qu'elle allait lentement se disriger vers la cour.
— Ah père ! J'ai le cœur lourd ! J'ai très honte, mais il y a des parties de mon corps qui… me piquent, qui me chatouillent.
Et quand j'ai demandé à ma maman, elle m'a flanquée une baffe puis m'a envoyée d'urgence ici. Elle regardait par terre et, régulièrement, ses petits yeux se levaient vers la porte en clignant à toute vitesse. Je ne sais pas pourquoi cela m'arrive, père, je ne me touche pas, ni rien, je ne me regarde même pas. C'est péché ? J'ai comme des petites envies de faire pipi, c'est tout. Mariano se tordait de rire dans l'appartement. Gabriela rougit et, malheureusement pour elle, je le vis.
– Ah !!!!! Tu sais de quoi parle la grand-mère, non ?
Il me poussa, je marchai sur les pieds de Mariano et les rires s'amplifièrent. Toujours aussi sérieux, Antonio se mit très en colère, même s'il ne pouvait dissimuler un sourire, alors même qu'il nous mettait au défi.
– Soyez pas des fils de pute, pauvre vieille, on se les gèle ici !
Et, il sortait la chercher.
Le fait de se lever lui coûtait deux fois plus que de s'agenouiller. Maintenant que mes os commencent à ressembler aux siens, j'imagine ses petits genoux pointus contre le sol et je suffoque de peine et de tendresse. Il était difficile de la comprendre quand elle n'avait pas son dentier, et pire encore si elle confessait quelque chose de plus grave.
Elle chuchotait ça pratiquement dans le trou de la serrure cassée. — Père… Père ! Vous m'écoutez ? Deux choses terribles se sont produites. Enfin, j'en ai commis une et il m'est arrivé l'autre. Moi, je crois que ça a été une punition, vous savez ? Et j'ai très peur. Ça ne s'est pas passé comme j'espérais, père, ni comme je voulais ; enfin, un court instant, je ne voulais pas et l'instant suivant, si. Je ne sais pas, je suis un peu perdue, parce que dans les films, on ne raconte pas ce qui arrive à la fille après qu'on l'a embrassée, vous avez vu ?  Et lui, il m'a embrassée, un peu avec ma permission, un peu dominateur. Moi, je voulais, mais tout doucement, que nos lèvres se touchent à peine. Il me serrait fort ; ça m'a fait peur et ça m'a donné chaud et ça m'a fait honte. Mais, ça m'a plu aussi. Mes jambes tremblaient, elles étaient très flageolantes, vraiment très fragiles, c'était comme si l'air me manquait.
Mais ça, ce n'est pas le pire ! pleurait-elle comme si les feux de l'enfer brûlaient rien que pour elle.
— Je suis sortie en courant et je me suis réfugiée dans les toilettes de l'école. J'ai senti que je me faisais pipi dessus et j'ai pensé que c'était ça qui m'arrivait avant, quand ma maman se fâchait autant, vous vous souvenez ? Mais, lorsque je me suis regardée, c'était du sang, père !!!!!!!!! À ce stade, mes sanglots étaient comme des petits jappements de chien tout juste né – Dieu m'a punie et j'ai peur ! Et je n'ai pas osé le dire à ma maman et c'est sûr que je vais mourir maintenant !!!!!!!!!
Sans hésiter, nous sortions pour la consoler, entre rires étouffés et compassion pour la cruauté des moments qui lui tombèrent dessus. Dans ses instants de lucidité, de plus en plus rares, la grand-mère nous racontait des choses réelles. On aimait l'écouter parce que c'était comme regarder un roman. Tant d'années étaient passées que cela semblait incroyable que la protagoniste soit encore un être vivant. – Celui-là, c'est le petit Alfred, mon premier fils, qui est mort. Elle nous montrait la photo d'un bébé frisé assis sur la table lumineuse, le cadre toujours orné d'une branche d'olivier béni.
— Il est mort parce que ton grand-père avait mis du poison dans les plantes, pour les fourmis ; il a mangé une petite feuille de fougère contaminée. Les bébés portent tout à leurs bouches. Quand tu en auras un, fais attention à ce qu'il ne s'approche pas des plantes.
La tristesse emplissait ses yeux et moi, je pensais que la maladie était une bénédiction qui l'emmenait vers des régions de sa vie dans lesquelles la douleur s'apaisait juste en se confessant. Une après-midi d'été, pendant que nous buvions un maté sous le treillage, Gabriela – toujours avare, cette débile, et ce depuis toute petite – piqua une crise parce que selon elle, quelqu'un lui avait pris sa poupée qui parle. Gabriela n'avait jamais été intéressée par ce jouet. Elle les stockait, en très bon état, comme elle stocke l'argent aujourd'hui.
La poupée en question disait "maman" d'une effrayante voix métallique quand on lui appuyait dessus. Aujourd'hui, bien plus adulte, j'avoue avoir essayé de lui faire un bain de bouche pour que sa voix sonne mieux.
— Quelqu'un y a touché, elle a la voix rauque maintenant !!!! vociférait Gabriela entre de faux hoquets, avant d'appuyer de nouveau sur sa Fiorella.
— Maman, croassait-elle, avec la voix d'un merle grippé, la bestiole au poil de nylon. La grand-mère commença à siffler un Avé Maria et ses petits yeux ridés se mirent à larmoyer.
— Maman, disait la poupée.
— Maman, disait la grand-mère.
Encore et encore, comme fascinée, jusqu'à ce qu'elle éclate en sanglots et s'en aille, traînant le poids et la lenteur de sa résignation vers la porte de la salle de bain. Les litornes semblèrent incliner la tête quand elle fit le signe de croix et restèrent silencieuses. Elle mit une éternité à s'agenouiller et nous, qui sortions toujours en courant pour la voir, nous restâmes immobiles. Une espèce de peur nous paralysa. Antonio n'était pas rentré du travail et nous ne savions pas pourquoi son absence provoquait chez nous une sensation d'abandon. Les gémissements nous obligèrent à nous approcher.
— Dites à maman de me pardonner, s'il vous plaît, père ! Pardonnez-moi, vous aussi !
Elle appuya très fort sur ses yeux et fut secouée de sanglots. À genoux, là, rongée par les remords, elle ressemblait à un santon. Ses fins cheveux blancs, ses petites mains de souris, ses minuscules chaussures.
Antonio arriva en criant.
— Hé ! Vous avez laissé le maté ici et il a refroidi !
— Chut ! Viens, lui chuchotai-je en l'emmenant rapidement dans la cour de derrière.
La voir, c'était exploser.
— Putain de merde ! Un jour, vous allez la regarder crever et vous continuerez à vous pisser dessus de rire, bande d'enfoirés !
Nous voulions lui expliquer que personne ne riait, que nous avions peur de la toucher et qu'elle se brise ; mais il ne nous écoutait pas. Il la releva, lui lissa sa robe et la porta jusqu'à son lit en la câlinant.
— Merci, papa, dit-elle quand il lui retira ses chaussures et la borda.
Le lendemain, elle ne se leva pas pour prendre le petit déjeuner et quand nous allâmes la chercher, nous la trouvâmes en train de peigner la poupée de Gabriela en chantant, à voix très basse, «Arroz con leche» à la photo d'Alfredo en format réduit, à présent sans sa branche d'olivier. Jusqu'à sa mort, qui a été douce, comme les pales d'un ventilateur qui s'arrête très lentement, Antonio fut son papa ; c'est probablement pour cette raison qu'il hérita de ses yeux. Une fois la maison vendue, le plus difficile a été de voir comment ils cassaient la porte de l'étroite salle de bain dans la cour et comment ils jetaient de l'eau et de la javelle sur notre histoire.

Marine Lafon

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Giovanni Barletti Araujo
(Pérou)

« L'après-midi d'un poète » 

À Katherine Teresa Ruiz

« Le parfait névrosé », se dit-il en se contemplant dans la glace.
« Sous-produit de l’idée, scorie du rêve »
F. S. Fitzgerald, L’après-midi d’un écrivain*

À cette heure-ci, le déjeuner est déjà terminé ; petite ville sans personne à travers les lambeaux étroits et trop de chaleur dans l’air. Les vers ne viennent pas à l’esprit, ils se faufilent par la porte ouverte d’une maison et son rideau hautain qui contient encore les quelques rares sons et regards du dehors.
 Il touche pensivement sa barbe et continue de contempler le ciel, devinant les formes des immenses nuages qui avancent sur des millions de kilomètres dès que nous cessons de les regarder. Le temps est une dame obèse, parée de bijoux, mais mal habillée, désœuvrée, me dit Salomon, et sa réponse pâteuse suffit pour me faire chanceler à travers le même lambeau illuminé qui trop vite se change en un parc vide : tristes arbres tremblants, monument mutilé. Parc accidenté, sans herbe jaunie autour des bancs, où l'on ne s'aime que la nuit et où il n'y a presque rien à décrire. Alors, inquiet, je m'approche de l'ancienne école et de sa peinture qui, avec le temps, est devenue une mosaïque, affrontement spontané d'animaux estompés, auréole sans visage, mains ouvertes. Je ferme les yeux et le vent est d'abord silence, puis va-et-vient de sons inconstants, de conversations de vieilles femmes et d'un couple décalé qui se laisse tomber sur l'herbe clairsemée et s'attarde quelques minutes, et des descriptions de ses très longs cheveux, ondulant au vent, avant de prolonger lascivement les baisers, prélude de l'amour.
Pieuse, Poésie
Personne ne nous regarde. Cela fait plus d'une près-midi que je suis assis loin de mon banc
J'essaie d'abîmer mon visage contre le sol accidenté fissures de vieux
Tremblements de terre qui me conduiront finalement ailleurs.
Pieuse, Poésie,
Tristesse en dehors
du Temps
Mosaïque cassée
Notre destin
Tu habites mes rues
Parée de couleurs
Et je ne te regarde pas
Pieuse, Poésie
Je ne peux pas contrôler
Mes pensées
Je voudrais les oublier
Toutes à errer dans
La Calle Lima libre
De vers ingénieux
Vagabonds peintures
Que je ne peux cesser de voir penser

Un homme nouveau.

Soudain, les cloches, comme si elles demandaient la permission, et aussitôt des femmes, les mains croisées sur la poitrine, escaladent lentement les rues escarpées sentant le pain, en direction de l'église. Je quitte le parc et ses vers, son vieux gratte-papier qui interrompt enfin le son incessant de sa machine. Maintenant, il faut marcher en comptant ses pas, cacher son visage du crépuscule jaune blanc, orange rouge brillant, avant la nuit et ses ombres de lumière entre chien et loup, ses nouveaux bruits. La lumière décline, ultimes couleurs dans le ciel, spectacle fugace sous les arbres, à travers le léger courant de la rivière et son éternelle quiétude qui devrait continuer entre les pierres, cheminer et cheminer le long de la berge, mon visage joyeux jusqu'à la fin de la soirée.

* Ndt. L'après-midi d'un écrivain, traduit par Marc Chénetier, dans "La fêlure et autres nouvelles", Gallimard, Folio.

Émeline Bénard

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Julio Meza Díaz (Pérou)

L'amour d'un dinosaure

Au cabinet, le Comptable était quelqu'un de complètement éteint. Son travail, le même depuis un bon lustre, le retenait à son bureau pendant soixante heures par semaine, voire plus. Ses tâches étaient répétitives, comme celles d'une machine incapable de s'épuiser. Durant la première partie de la journée, il vérifiait les comptes (il trafiquait le débit et le crédit telles les pièces d'un puzzle). C'était comme si après des années de lutte, il s'était enfin libéré de ses chaînes. Dans le parking, il ôtait sa veste, démarrait la voiture, et allumait la radio à fond. À la différence de ses collègues, le Comptable ne rentrait pas chez lui, ne retrouvait pas des amis, n'allait pas non plus à la salle de sport. Dénouant sa cravate, il entreprenait un rapide voyage vers la mer. Après avoir parcouru plusieurs avenues, sous un ciel qui annonçait un crépuscule zébré de orange et de gris, il prenait la route ; direction le sud de la ville. Au kilomètre cent vingt, au milieu d'un désert ondoyant, il pénétrait dans une station balnéaire qui semblait la nostalgie même. Il roulait lentement dans les rues pavées de sable avant de traverser la place principale, où une église en ruine accompagnait la Mairie et d'autres constructions rongées par la brise marine. Entouré d'enfants jouant au ballon, il s'attardait quelques minutes sur la jetée et contemplait les poteaux rouillés. Depuis tout petit, il imaginait que c'était des vieillards rachitiques, qui, à cause d'un mystérieux sortilège, avaient été momifiés au moment où ils courbaient le dos. Il scrutait également les maisons aux murs décrépis, aux jardins d'arbustes desséchés, mais dont les balcons à jalousies étaient intacts. « Quelle bande de commères nous sommes ! » pensait-il. Finalement, il suivait des yeux les mouettes qui entreprenaient des vols tortueux. À tout moment, elles s'immergeaient dans l'eau pour pêcher. « Ça, c'est la liberté ! » se disait-il, et il s’imaginait tel un oiseau planant et lâchant un petit caca blanchâtre sur le crâne de son patron. Le Comptable soupirait, ému, puis descendait sur la plage. Garé dans le sable, le vent malmenant les toits en paille des parasols, le Comptable ouvrait son coffre et en sortait un déguisement de dinosaure en fibre de verre (pour être précis, de Tyrannosaurus rex teint avec diverses nuances de violet). Devant les yeux surpris de quelques baigneurs, il l'enfilait lentement, et, vêtu de cette peau grotesque, il se dirigeait vers la jetée. Tout en sifflotant une mélodie mélancolique, il avançait en évaluant chacun de ses pas, comme s'il accomplissait une cérémonie sacrée. Et, lorsqu'il arrivait à la pointe, où, en se brisant avec fureur, les vagues provoquaient une minuscule pluie salée, il s'asseyait sur un rocher. Ensuite, il observait comment le soleil plongeait dans l'océan.

***

Un matin, alors qu'il se détendait dans son appartement, le Comptable fut emporté par une pulsion. Son corps l'obligea à sortir dans la rue, non pas vêtu de façon ordinaire, mais déguisé en dinosaure. Il y fut contraint malgré sa tentative pour réprimer cette force qui naissait en lui. Quelques minutes plus tard, il se vit descendre les escaliers dans son étrange accoutrement. Le concierge fut surpris. Cependant, comme il avait reçu l'ordre de ne déranger aucun propriétaire, il resta muet comme une carpe. « Après tout », pensa-t-il, « ce qui importe, c'est qu'on me paie à la fin du mois. » Dans la peau du dinosaure, le Comptable sillonna diverses zones de la ville. Le trottoir s'étendait à perte de vue et une liberté indéchiffrable le traversait de la tête aux pieds. C'était un état extatique qui le parcourait de frissons électriques. D'abord, il arriva dans un champ d'oliviers et chassa des papillons. Alors qu'il était sur le point d'en attraper un, très coloré, il tomba avec fracas dans la lagune artificielle. Les gens se moquaient de son aspect et de sa maladresse. « Ne vous moquez pas », disait-il d'un ton grave. « Nous sommes toujours déguisés ». Ensuite, il s'arrêta à l'angle d'une rue fréquentée. Alors que le feu était rouge, il traversa la route en dansant à un rythme effréné. Les automobilistes klaxonnèrent, mais l'espace d'un instant, lui s'enhardit à faire la circulation. « Avancez sans crainte ! » hurlait-il en sifflant avec ses lèvres. « C'est en tombant qu'on apprend ! » À la porte d'une pharmacie, il salua les clients. Lorsque les agents de sécurité voulurent le jeter dehors, il se mit à sauter tel un kangourou enfiévré. « La folie est le meilleur remède », recommandait-il, « Ou alors la mort, qui égalise tout ». En dernier lieu, il grimpa sur un pont, se colla à la rambarde et envoya des baisers volés à l'attention des voitures. « Je vous aime ! » criait-il. « Parce que vivre, c'est voyager et que voyager, c'est vivre ! » À la fin de la journée, il était fatigué et en sueur, comme s'il avait participé à un marathon. La nuit commençait à étendre son territoire et les objets s'abandonnaient à une pénombre raréfiée. Le Dinosaure prit la direction de chez lui, savourant le plaisir d'avoir accompli un acte sans commune mesure. Par moment cependant, il se demandait : « Mais, qu'ai-je fait ? ». Alors, il sentait la honte l'envahir. « Heureusement, personne ne m'a vu. Ou alors, si ? » Bientôt, il se retrouva à l'entrée d'un passage, et, grâce au reflet d'un poteau électrique, il parvint à voir une silhouette. Avec précaution, il avança de quelque pas et une femme apparut (au vu de ses jambes fines), déguisée en biscuit fourré à la fraise. Le Dinosaure fut surpris : il y avait quelqu'un d'autre avec la même addiction. Le Biscuit, dont un bout était croqué, partit prestement et se perdit dans l'ombre. Une main (ou plutôt une griffe) sur le cœur, le Dinosaure fit une découverte qui bouleversa son existence : le Biscuit était merveilleux et il lui fallait le retrouver. ***   Le Dinosaure alla dans tous les endroits qu'il connaissait, s'efforçant de localiser le Biscuit. Il emprunta les chemins déserts et silencieux, ajoutant sa tristesse à celle de l'atmosphère. Il parcourut les trottoirs bondés, en évitant de se faire bousculer par la marée humaine qui allait et venait, sans but. Il se rendit dans les parcs et les centres commerciaux où les adultes crurent qu'il faisait partie d'un spectacle pour enfants. Il se glissa dans les bars mal famés et dut supporter les blagues lourdes des clients. Désespéré, il alla se renseigner au commissariat, où, après avoir été pris pour un fou, on le pria de partir. Rattrapé par la réalité, il fut gagné par le découragement, arrivant à la conclusion que plus jamais il ne reverrait le Biscuit ; ce qui le troubla profondément.

***

Au bureau, lors d'un après-midi avec un ciel dégagé, le Comptable appela la secrétaire du patron pour lui transmettre des rapports urgents. Elle s'approcha en ondulant des hanches harmonieusement. Dans ce déhanchement, plusieurs détails interpellèrent la mémoire du Comptable.
« Qui marche comme ça, déjà ? », se demanda-t-il. Rien ne lui venant à l'esprit, il retourna à ses affaires. Mais, au bout de quelques heures, alors qu'il était sur le point de partir, de nombreuses idées se bousculèrent dans sa tête. Il avait trouvé la réponse : cette démarche ressemblait à celle du Biscuit. Le Comptable se rua sur le bureau de la Secrétaire, partie depuis quelques minutes. Il voulait trouver une preuve susceptible de confirmer ses soupçons. Il força la serrure, ouvrit les tiroirs et fouilla parmi les papiers et les enveloppes. Il n'y avait pas le moindre indice. « Des sottises », en conclut-il. « Il est préférable que je rentre à la maison. » Après avoir déniché l'adresse de la Secrétaire dans un agenda, le Comptable partit en courant. Près du lieu indiqué, il freina devant une image de rêve : dans un parc d'arbres touffus, le Biscuit sautillait partout en lançant des pétales de fleurs. Saisi par une angoisse grandissante, le Comptable enfila son déguisement et poursuivit le Biscuit. Il la talonna à travers des rues de regards stupéfaits. Ensuite, sur la berme centrale de l'autoroute. Les voitures passaient rapidement et derrière les volants s'affichaient des mines d'étonnement. Ni le Dinosaure, ni le Biscuit ne montraient de signes de fatigue. Ils étaient bien disposés à aller au-delà de leurs limites. Ils parcoururent ainsi près de dix kilomètres. « Je vais t'attraper », vociférait le Dinosaure. « Tu vas te fatiguer et alors, je t'attraperai ». Bien que ce fût un bon plan, cela ne se produisit pas. Une patrouille de policiers les arrêta. Les agents les emmenèrent pour trouble à l'ordre public.

***

Entouré de policiers et dans une pièce éclairée par des réflecteurs, le Comptable s'effondra de honte. Il ôta son déguisement et dévoila son visage taciturne. Les policiers, qui ne cessaient de rire, prirent ses coordonnées et l'avertirent que c'était la dernière fois qu'il repartait libre.  « Recommence et on te boucle dans un asile ! » le menacèrent-ils. Tête basse, le Comptable s'en alla en pensant qu'il devait jeter son costume de dinosaure à la poubelle. Perdu dans les couloirs du commissariat, il se sentait écrasé par la sensation d'être dans un labyrinthe de taille continentale. Soudain, sur un banc en bois, il trouva la raison de son angoisse : le déguisement du biscuit. Bien qu'il essayât de se contrôler, ses yeux s'illuminèrent et il s'approcha de cette peau pour la caresser avec tendresse. Tandis que ces mains vibraient, une étrange énergie se répandit dans tous son corps et lui donna un sourire d'espoir.
Cependant, le moment cosmique devint terrestre lorsqu'il leva les yeux. Accompagnée par des policières, la Secrétaire passait à ses côtés. Le Comptable ne sut quoi dire. Un vide grandit dans son estomac et une vive lourdeur vint se loger dans sa gorge. Il voulut articuler des mots intelligents, ou du moins agréables, mais ne parvint qu'à prononcer un timide « salut ».
— Salut, lui répondit la Secrétaire, avant de poursuivre son chemin.

***

Au travail, à partir de l'incident avec la police, le Comptable évita à tout prix la Secrétaire. S'il devait lui remettre un message, il faisait comme si de rien n'était ou en chargeait quelqu'un d'autre. Les semaines s'écoulèrent ainsi, jusqu'à ce qu'au moment du bilan général de fin d'année, lorsque dans le cabinet on respirait péniblement, la Secrétaire s'approche de son bureau. Elle affichait un sourire coquin et il y avait dans ses yeux une lueur qui leur était propre. Elle lui tendit deux documents.

***

— Me–me–merci, bégaya le Comptable. 

La secrétaire se retira en silence. Plein d'espoir, le Comptable lut le premier document. Il portait sur des observations, très précises, en lien avec les sommes facturées avant la fermeture du compte. Découragé, il se saisit de l'autre papier et le vérifia avec patience. En le terminant, une décharge trépidante le fit basculer dans un abîme dépourvu de gravité. C'était peut-être l'amour.



Noemi Cano (4)

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Vicente Blasco Ibañez

Le parasite du train

— Oui, dit l'ami Pérez à tous ses camarades de comptoir ; je viens de lire dans ce journal l'annonce de la mort d'un ami. J'ai beau ne l'avoir vu qu'une seule fois, je me le suis rappelé à maintes occasions. Un sacré ami ! Je l'ai connu une nuit, alors que j'allais à Madrid par le train postal de Valence. Je voyageais en première classe. L'unique passager qui m'accompagnait est descendu à Albacete. Me voyant seul, et puisque j'avais mal dormi la nuit précédente, j'ai frémi voluptueusement en contemplant les oreillers gris. Tous pour moi ! Je pouvais m'étendre librement ! C'était un doux rêve de pouvoir m'allonger jusqu'à Alcazar de San Juan ! Grâce au voile vert sur la lampe de chevet, le compartiment est resté dans une délicieuse pénombre. Enveloppé dans ma couverture, je me suis étendu sur le dos, tendant mes jambes autant que j'ai pu, avec l'exquise sécurité de ne déranger personne. Le train parcourait les plaines de la Mancha, arides et désolées. Les gares étaient séparées par de longues distances : la locomotive atteignait sa vitesse de pointe, et mon wagon gémissait et tremblait comme une vieille diligence. Me balançant sur le dos, propulsé par les terribles secousses ; les glands[j'ai vérifié, aussi bizarre que ça puisse paraître, on appelle bien ça des glands LOL ] des oreillers tourbillonnaient ; les valises sautaient sur les banquettes ; les vitres tremblaient dans les alvéoles des fenêtres, et un grincement effrayant de ferraille usée provenait d'en-dessous. Les roues et les freins grognaient ; mais, à mesure que mes yeux se fermaient, je me trouvais plongé dans de nouvelles modulations, et aussitôt que je me croyais bercéélise par les vagues, je m'imaginais que j'étais revenu en enfance et qu'une nourrice me chantait une berceuse avec une voix rauque. De telles sottises en tête, je me suis endormi, en entendant le même fracas, mais sans pour autant que le train s’arrête. Une impression de fraîcheur m'a réveillé. J'ai senti sur mon visage comme un jet d'eau. En ouvrant les yeux, j'ai juste vu le compartiment ; la petite porte en face était fermée. À cause de cette surprise, je n'arrivais pas à penser. Mes idées étaient encore embrouillées par le sommeil. Au tout début, j'ai senti comme une présence surnaturelle. Cet homme, qui apparaissait debout, alors que le train était en marche, avait quelque chose des fantômes des contes de mon enfance. L'instinct de survie, ou plutôt la peur, m'a donné une certaine férocité. Je me suis jeté sur l'inconnu, le bousculant avec mes coudes et mes genoux ; il a perdu l'équilibre, s'est agrippé désespérément au bord de la petite porte, et j'ai continué de le pousser, luttant pour lui faire lâcher prise et le jeter sur la voie. Toutes les fenêtres étaient de mon côté.
— Bon sang, jeune homme ! a-t-il gémi d'une voix étouffée. Jeune homme, laissez-moi. Je suis un homme de bien.
Il y avait une telle expression d'humilité et d'angoisse dans ses mots, que je me suis senti honteux de ma brutalité et je l'ai lâché. Il s'est rassis, haletant et tremblant, dans le creux de la petite porte, tandis que je restais debout, sous la lampe, dont j'ai tiré le voile. Alors, j'ai pu le regarder : c'était un paysan, petit et maigre, un pauvre diable, avec une pelisse fourrée rapiécée et crasseuse et un pantalon de couleur claire. Sa casquette noire se confondait presque avec le teint cuivré et verni de son visage, où ressortaient ses yeux, affichant un regard docile, et une dentition de ruminant, solide et jaunâtre, que l'on découvrait lorsque qu'il contractait ses lèvres en un sourire de reconnaissance stupide.
Il me regardait comme un condamné à qui on vient de sauver la vie ; pendant ce temps, ses mains noires fouillaient encore et encore dans sa ceinture et ses poches. Cela m'a presque amené à regretter ma générosité, et alors que le rustre cherchait, moi, je portai la main à ma ceinture et empoignait mon revolver. Qu'il n'aille pas s'imaginer qu'il pourrait me prendre par surprise !… Il tira sur sa ceinture, en sortit quelque chose. Et je l'imitai, dégainant à moitié mon revolver de son étui. Mais ce que lui avait dans la main, c'était un petit morceau de carton crasseux et troué de part en part qu'il me montra avec satisfaction.
— Moi aussi, j'ai un billet, mon cher monsieur.
Je le regardai et ne pus m’empêcher de rire :

— Mais, il est périmé ! lui opposai-je. Il a servi il y a des années… Et avec ça, tu te crois autorisé à t'engouffrer dans le train et à effrayer les passagers ? En voyant que son grossier subterfuge avait été découvert, il afficha une triste mine, comme s'il avait peur que j'essaie de le jeter une nouvelle fois sur la voie. Je ressentis de la compassion et voulus me montrer bon et joyeux dans le but de dissimuler les effets de la surprise qui persistait encore en moi.

— Allons, monte ! Assieds-toi et ferme la portière.
— Non, monsieur, répliqua-t-il avec fermeté. Moi, je n'ai pas le droit d'aller à l'intérieur, comme les riches. Ici, et ça suffit bien, parce que je n'ai pas d'argent. Et avec la fermeté des têtus, il resta à sa place.
J'étais assis à côté de lui ; mes genoux contre son dos. Un véritable ouragan entrait dans le compartiment. Le train allait à toute vitesse ; la tache rouge et oblique de la porte ouverte glissait sur les remblais nus et terreux, et sur cette porte, l'ombre étroite de l'inconnu, et la mienne. Les poteaux télégraphiques défilaient, on aurait dit des coups de pinceau jaunes sur le fond noir de la nuit, et sur les dénivelés, ils brillaient l'espace d'un instant, tels d'énormes vers luisants, semblables aux braises enflammées que recrachait la locomotive. Il allait passer le dimanche avec sa famille. Des histoires de pauvres ! Il travaillait un peu à Albacète et son épouse était servante dans un village. La faim les avait séparés. Au début, il faisait le trajet à pied : toute une nuit de marche, et quand il arrivait le matin, il s'écroulait d'épuisement, sans aucune envie de parler à sa femme ou de jouer avec ses enfants. Mais il était maintenant bien plus dégourdi, il n'avait plus peur, et il voyageait si bien en train !
Voir ses enfants lui donnait la force de travailler encore plus toute la semaine. Il en avait trois : le cadet avait beau être haut comme trois pommes, il reconnaissait quand même son père, et, lorsqu'il le voyait rentrer, il tendait les bras vers son cou.
— Mais, lui lançai-je, tu ne penses pas qu'un de ces jours, tes enfants risquent de perdre leur père au cours d'un de ces voyages ?
Il souriait avec confiance. Il savait parfaitement ce qu'il faisait. Il ne craignait pas le train qui arrivait comme un cheval au galop, s'ébrouant et crachant des étincelles ; il était agile et serein ; un saut, et hop, il était monté ; quant à ce qui était de descendre, peu importe s'il se cognait la tête contre les déblais, ce qui importait, c'était de ne pas tomber sous les roues.
Ce n'était pas le train qui lui faisait peur, mais les gens qui voyageaient dedans. Il sélectionnait les voitures de premières parce qu'il y trouvait des compartiments vides. Quelles aventures ! Une fois, il avait ouvert sans le savoir celui réservé aux dames. Deux religieuses qui étaient à l'intérieur crièrent : “aux voleurs !” Et lui, apeuré, avait sauté du train et avait dû faire le reste du chemin à pied.
Comme cette nuit-là, il avait été près de se faire jeter sur la voie à deux reprises par les gens qui s'étaient réveillés en sursaut à cause de sa présence ; une autre fois, en cherchant un compartiment obscur, il tomba sur un passager qui, sans mot dire, lui asséna un coup de gourdin, l'éjectant du train. Cette fois-la, il crut bien mourir. Et en disant cela, il montrait une cicatrice qui barrait son front.
On le traitait mal, mais il ne se plaignait pas. Ces messieurs avaient raison d'avoir peur et de se défendre. Il comprenait qu'il était méritant de cela, et d'un peu plus ; il n'avait pas le choix dans la mesure où il n'avait pas d'argent et qu'il voulait voir ses enfants !
Le train ralentissait progressivement, comme s'il s'approchait d'une gare. Pris de panique, il commença à se redresser.
- Reste-là ! lui dis-je. Il te reste encore une gare pour arriver à destination. Je te paierai le billet.
- Pas question ! Non, monsieur, refusa-t-il avec une malicieuse candeur. En me donnant le billet, l'employé va sûrement me regarder et me poser des questions. On m'a poursuivi à plusieurs reprises déjà, sans réussir à me voir de près, et je ne veux pas qu'on ait mon signalement. Bon voyage, mon cher monsieur ! Vous êtes l'âme la plus charitable que j'ai rencontrée dans le train.
Il s'éloigna en empruntant le marchepied, agrippé à la main courante des wagons, et disparut dans l'obscurité, sans nul doute à la recherche d'un autre endroit où continuer tranquillement son voyage. Nous nous arrêtâmes dans une gare petite et silencieuse. J'allais m'allonger pour dormir, lorsque des voix impérieuses retentirent sur le quai.
C'étaient les employés, les agents de la gare et deux hommes de la Guardia Civil, qui courraient dans plusieurs directions, comme s'ils encerclaient quelqu'un.
— Par ici !… Barrez-lui le passage ! Deux de l'autre côté, pour qu'il ne puisse pas s'échapper… Il est sur le toit à présent. Suivez-le ! Et, effectivement, en un rien de temps, les toitures des wagons se mirent à trembler sous les pas lourds précipités des assaillants qui se poursuivaient.C'était sans aucun doute l'ami que j'avais surpris, et qui, se voyant encerclé, se réfugiait dans la partie la plus haute du train. Moi, je me tenais à une fenêtre donnant sur la partie opposée au quai, et c'est ainsi que je vis un homme qui sauta immédiatement du toit du wagon avec la surprenante légèreté que procure le danger. Il tomba la tête la première dans un champ, marcha à quatre pattes quelques instants, comme si la violence du coup ne lui permettait pas de se relever, et, finalement, il s'enfuit à toutes jambes, la tache blanche de son pantalon s'évanouissant dans l'obscurité.

Loïck Thomas
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Rodrigo Gonzalez Rubio (Pérou)

« Le pyjama de soie »

Ce matin-là, Federico se réveilla avec la vivifiante sensation que la journée serait différente. Joyeux et vif, il bondit hors du lit, prit une douche, s’habilla et déjeuna, un sourire extatique accroché aux lèvres, qui retint l'attention de Tania. Durant ces quelques années de mariage, elle avait rarement vu le visage de Federico aussi rayonnant.
— Chérie, ferme les yeux !
C'était une de ces attentions qui, venant de lui, surprenait toujours. Obéissante et nerveuse, elle les ferma.
— Surprise !
— Oh ! Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est ?
— C'est un cadeau pour toi… et pour moi aussi.
— Mais Fede, c'est osé… ! Et il est en soie…
— Il te plaît ?
— Il est très joli. Merci, chéri. Je l'essayerai dès ce soir.
Les adieux furent aussi déchirants que dans les films et chacun prit son bus à l’arrêt qui les avait réunis pour la première fois, cinq ans auparavant. Tania était la secrétaire d'un merveilleux Directeur Commercial d'une merveilleuse entreprise de services informatiques. Federico travaillait à mi-temps comme pompier et à mi-temps pour une société de taxis, ce qui l'amusait énormément. On apprend des tas de choses en étant chauffeur de taxi. L'adaptabilité de Federico dans n'importe quel environnement était l'une de ses principales vertus. En quelques jours seulement, il maîtrisait déjà la routine de la Caserne de Pompiers #4 du district de Lince. À peine arrivé et après avoir salué ses collègues, il se changeait avec un soin méthodique, vérifiait le matériel et les moyens de communications radio et collaborait à l'entretien des tonnes. Son dévouement était envié de tous, car ils ne comprenaient pas comment un métier non-rémunéré pouvait autant motiver quelqu'un. Son expérience en matière d'incendie était mince, mais ce métier le passionnait. Enfant déjà, il voulait être pompier ; l'aspect spectaculaire de ce travail, l'eau et sa lutte tenace contre le feu, le ciel contre l'enfer, le bien contre le mal, tout cela le fascinait… Ce jour-là, il n'y eut pas d'urgences. Mais la nuit arriva et avec elle, le hurlement des sirènes. Federico bondit de son siège comme s'il se réveillait de nouveau, comme s'il ressentait cette sensation euphorique encore une fois. Il fut le premier à glisser le long de la perche de feu, à compléter sa tenue, à monter dans le fourgon d'incendie et à en descendre en découvrant le luxueux complexe d’appartements en feu. Le monstre était là, faisant son travail, et Federico voulait le voir de près. Par chance, c'était à lui que revenait la tâche de démolir les portes à la hache. Il savait que cette mission comportait des risques, mais à ce stade, avec une telle montée d'adrénaline, rien ni personne ne pouvait l'arrêter. En cherchant le cœur de la bête, il fit irruption dans le bâtiment sans attendre l'ordre du commandant ; il traversa la porte en verre avec son propre corps et se lança dans les escaliers rugissants, sans peur. Il arriva au cinquième étage et commença à défoncer, une à une, toutes les portes qui se trouvaient sur son chemin, jusqu'à ce qu'il atteigne le numéro cinq cent un. Il n'y avait pas de porte ; si, en réalité il y en avait une, mais elle était défoncée et se trouvait près des escaliers de secours. Intérieurement, les langues lascives du mal se moquaient de Federico, mais il se jeta quand même dans l'appartement sans réfléchir ; il franchit la barrière de feu et découvrit un affligeant paysage de cendres : dans la pièce, tout était gris et fumant. Au milieu de ce chaos, deux verres en cristal cassés attirèrent son attention. Ils semblaient avoir été très jolis et finement travaillés ; de l'art ! Dans la salle à manger, un dîner préparé pour deux avait été subitement interrompu, des restes carbonisés de nourriture se trouvaient encore dans les assiettes. Lui-même surpris de porter tant d’intérêt à cette histoire, Federico voulait savoir dans les moindres détails ce qui s’était passé avant l'incendie. Soudain, un frisson parcourut son dos ; ses collègues montaient déjà et il devait agir vite. Il courut vers la chambre, mais en arrivant au linteau, il recula violemment, dégoûté, épouvanté et déconcerté. Sur un grand lit en fer calciné, deux blocs de charbon de forme humaine étaient collés l'un à l'autre. Visiblement surpris par le feu, leur seule réaction avait été de s’étreindre une dernière fois. Ils étaient nus, un homme et une femme, et leurs visages traduisaient une horreur intense. Leurs mâchoires étaient tellement ouvertes qu'elles semblaient se déboiter, et chacun avait planté ses ongles dans le dos de l'autre.


Margaux Albert



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Aranzazu de Isusi (Espagne)

BULBES

Ma voiture est sensible aux larmes et au cours des saisons. Je m'en suis rendu compte en septembre lorsque, derrière le siège conducteur, j'ai aperçu un jeune champignon. Il grandissait de jour en jour et progressivement, il s'est propagé, donnant naissance à une sympathique colonie qui a fini par recouvrir une grande partie du tapis de sol. Afin de savoir si les larmes étaient un bon engrais et, en général, pour en apprendre davantage sur les champignons, je me suis acheté un livre intitulé “Délices du mycologue” ; j'ai ainsi découvert qu'était née dans ma voiture une variété de lactaires délicieux des lames desquels coulent un liquide rouge similaire au sang. Malheureusement, cela m'a préoccupée parce que, petite déjà, je m'évanouissais à la vue d'une goutte de sang. J'ai commencé à penser que, tiens, prenons un exemple, si je me retournais pour attraper mon sac à main, je risquais de voir un des lactaires délicieux présentant une blessure saignante, et, dans cette position, de carrément m'évanouir sur la boîte de vitesses. Après une fin aussi heureuse, j'ai continué à utiliser ma voiture sans incidents : j'y ai pleuré tous les jours, je l'ai remplie de cadeaux de Noël, j'ai enlevé la glace sur son pare-brise et j'ai attendu qu'arrive le printemps, comme on le fait tous. Mais le mois de mars n'était pas encore arriver qu'un bulbe égaré a fleuri sur le tapis du siège avant. Il s'agissait de fleurs d'un blanc pur, en étoile, qui donnaient à ma voiture un air immaculé, presque nuptial, le genre de fleurs qui plaît aux veuves et aux chauffeurs de taxi. Et moi, contente de mon bulbe, j'ai acheté le livre "Délices des bulbologues". De toute manière, je devais le protéger et j'ai commencé à exiger des gens qui m'accompagnaient d'y faire attention. Au début, ç'a été facile parce que chacun est bien conscient d'envahir l'espace d'un tiers et c'est pourquoi on se plie généralement à mes goûts musicaux, à l'intensité de l'air conditionné et à son degré de respect pour la floraison spontanée. Et je dis qu'au début ç'a été facile parce que cela exigeait seulement que les passagers gardent leurs jambes écartées durant le trajet. Ensuite, avec la croissance du bulbe, ils devaient adopter d'étranges postures de contorsionniste qui m'étaient parfois reprochées. Mais de temps en temps seulement, quand quelqu'un frôlait les pétales, tout s’imprégnait d'une odeur d'ail qu'ils avaient l'habitude de porter sur eux aux dîners de Noël, à tel point qu'ils ont fini par venir avec la zambomba et le tambourin pour chanter lorsque le trajet le permettait. Malgré les nombreuses fois où ils avaient déblatéré contre Noël, ce qui est certain, c'est qu'ils commençaient indéniablement à prendre goût au fait de sentir la daurade au four et à chanter des chants de Noël. Même moi, qui n'étais pas très chaude pour célébrer ces fêtes, j'ai commencé à apporter une branche de gui pour que mes passagers m'embrassent en entrant dans la voiture. Et c'est que Noël est tout autre en été. Je rentrais du travail accompagnée par l'expert comptable, le responsable budgétaire et la réceptionniste. Le plus agile, le comptable, occupait le siège avant et quand nous déposions l'un d'entre nous à son domicile, nous nous quittions émus, en nous souhaitant un joyeux Noël dans une langue différente à chaque fois. Nous opérions ainsi en suivant les indications inhérentes à une coutume instaurée par le responsable budgétaire.  Si un jour notre au revoir disait Boun Natale, le jour suivant, nous criions en chœur un émouvant Joyeux Noël, un simple Zorionak et même un Shana Tova hébreu. Tout cela avec beaucoup de naturel. Rapidement, nous avons décidé de fêter le poisson d'avril les mardis après-midi. Ce jour-là, les boules puantes et pleines de colle étaient autorisées. Comme nous nous réunissions le week-end tous les quatre pour manger les grains de raisin du Nouvel An, je me suis acheté deux longues robes avec décolleté. Nous montions dans la voiture avec des langues de belle-mère et plusieurs tupperwares de raisins pelés et, après les douze coups de minuit, nous nous serrions dans les bras, les uns les autres, avec affection pour nous souhaiter mutuellement une bonne année. Petit à petit, j'ai arrêté de pleurer, enlacée au volant, car les baisers sous le gui du comptable contorsionniste et les accolades des samedis de fin d'année me suffisaient. Et j'ignore si c'est parce que j'ai cessé de verser des larmes, toujours est-il qu'un mardi de juin, une pluie de pétales blancs est tombée sur mes tapis de voiture. Alors, installée dans ma voiture, à contempler la neige, j'ai eu peur que mes amis ne reviennent plus les bras chargés de leurs zambombas ni me souhaiter une bonne année le week-end. J'ai surtout eu peur de perdre les baisers du contorsionniste et cela m'a tellement attristée que j'ai enlacé le volant pour pleurer, inconsolable. J'étais déjà agrippée avec mes deux bras lorsque j'ai senti une forte odeur de résine balsamique. Cette fois, je n'avais pas à acheter le livre "Délices des spécialités conifères", parce qu'il était clair que ce qui avait poussé sous mes pieds était un sapin, un petit sapin de Noël.

Aurélie Sabourin

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CIN GONZÁLEZ (Chili)

« Nombres »


2 petits bips sur messenger qui annoncent un futur rendez-vous. 9 mois à manger des glaces et à dissimuler l'amour qui petit à petit grandissait. 3 ans de flirt entrecoupé de pauses.

Margaux Albert




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Aranzazu de Isusi (Espagne)

BULBES

Ma voiture est sensible aux larmes et au cours des saisons. Je m'en suis rendu compte en septembre lorsque, derrière le siège conducteur, j'ai aperçu un jeune champignon. Tout le monde sait, et moi je le savais également, que l'humidité est propice au développement des champignons ; raison pour laquelle je me suis demandé si ma manie de pleurer chaque matin, avant de démarrer, agrippée au volant, était l'une des causes du rythme vertigineux de la croissance de la colonie.

Aurélie Sabourin

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[manque de 1 à 17]

Le garçon de treize ans à peine se retrouva coincé avec le vieux dans la ferme, sans vivres. Quelqu’un devait aller acheter à La María les vices, les bougies et le vin pour le vieux. Le vieux avait besoin du vin. Quand il n’en avait pas, il devenait comme fou et ses mains tremblaient au point de ne plus réussir à verser l’eau dans le maté. C'est tout juste s'il leur restait un peu de farine, ils n’avaient même pas de graisse ni assez de maté pour une infusion. Le soir, avant de se coucher, ils s’éclairaient en laissant la porte du poêle ouverte, pour économiser leur dernier bout de chandelle. La María était à une lieue et demie et il n’arrêtait pas de neiger.
— Mes chaussures sont déchirées, voulut argumenter le garçon.
Il se rappelle le cas célèbre de Feliciano Quesada, en quarante-quatre, le pire hiver dont il se souvienne. Chaque hiver rigoureux, les gens se le remémoraient, craignant que cela se reproduise. Le garçon avait peur. Mais le vieillard était vieux, et tremblait à cause de la boisson. Il n'aurait pas supporté le voyage. Il n'avait pas d'autre choix que d'y aller, lui. Il devait bien se couvrir : sous les deux pulls que sa mère lui avait tricotés, il glissa quelques pages de papier journal pour que le vent ne s’infiltre pas à travers les mailles, et par-dessus, il enfila son poncho. Le problème, c’était les pieds. D’abord, il essaya avec trois paires de chaussettes, mais ses gros orteils dépassaient de ses chaussures, devenues trop petites. Il en enleva deux, car elles ne servaient à rien si elles le serraient trop ; il devait pouvoir bouger les orteils afin qu’ils ne gèlent pas. Pour les trous dans les semelles, il n’y avait pas grand-chose à faire. Le vieillard lui en fabriqua de nouvelles avec la tige d’une vieille botte qu’il avait trouvée dans le hangar. Pour c’que ça va t’durer d’avoir les pieds sec. Le vieil homme n’était pas méchant. Quand il était sobre, il avait l’habitude de lui raconter ses aventures de quand il partait chasser le sanglier et parfois, il lui lisait même des poèmes gauchesques. La semelle réparée, le garçon fit chauffer sur la plancha un morceau de graisse rance qu’il avait gardé la dernière fois qu’il avait découpé de la viande, attendit qu’il fonde un peu et le frotta sur ses chaussures. Il était maintenant prêt pour se mettre en route. Quand il ouvrit la porte, il vit que pas une goutte ne tombait des stalactites suspendues à l’auvent. Mais il devait partir, et il partit. Il était seul et il se sentait encore plus seul au milieu du silence blanc. De loin en loin, il fermait les yeux, tendant l'oreille pour surveiller ce qu'il se passait sur le chemin : pas un aboiement ni un hurlement. Rien. Par moments, une couche de neige tombait d’une branche et le faisait sursauter. Il n’y avait aucune empreinte sur le chemin, personne n’avait dû y passer depuis une semaine. C'est lui qui devait faire une trace, mais s’il continuait de neiger de la sorte, elle serait recouverte à son retour. Il était difficile de reconnaître le sentier au milieu d’une blancheur qui camouflait ce qu’il connaissait pourtant bien : la grande pierre, le tronc pourri ; même les arbres étaient différents. La neige, qui lui arrivait aux genoux, rendait sa progression difficile. Il devait se dépêcher pour rentrer tant qu’il faisait encore jour. L’air glacé lui mordait la partie du visage entre le bonnet et l’écharpe. Si, grâce à l’effort de la marche, il ne ressentait pas le froid dans son corps, il ne pouvait pas en dire de même pour les pieds. Il ignorait si c’était de la douleur, d’abord une sorte de démangeaison, puis une sensation d’engourdissement – il faut les bouger pour qu’ils ne gèlent pas ; sauf qu'il n'était déjà plus en mesure de le faire. Il calcula qu’il avait marché environ deux heures. La neige continuait de tomber à petits flocons et lui collait au visage. À présent, il n’avait plus d’autre choix que de poursuivre sa route. S’il s’arrêtait, il mourrait. De plus, il savait qu’une fois la côte franchie, il apercevrait le toit de La María à travers les arbres. Quand il vit la maison grise et la fumée de cheminée qui montait droit vers le ciel, sans s’éparpiller, sa fatigue et son angoisse se dissipèrent, mais pas sa douleur aux pieds.
La femme apporta alors une bassine, la remplit d’eau qu’elle avait pris dans la réserve de la cuisine et la fit chauffer.
— Mets tes pieds là dedans un moment, mon garçon. Regarde, tu as déjà des ampoules. La neige brûle autant que le feu. Ça va te faire mal jusqu’à ce que ta peau commence à se reformer.
La femme lui prépara un pichet de lait chaud et des tortas fritas. Le garçon partit réconforté, mais glacé jusqu’aux os. Il portait son sac en bandoulière et avait mal aux pieds. Il lui fallait de nouveau parcourir le chemin enneigé, avec plus de peur qu’à l’aller. Le ciel gris s’obscurcissait. La mort doit être proche, pensait le garçon en essayant de bouger ses pieds tuméfiés dans ses bas.
— Et si mes orteils gèlent ? Et si on doit me les couper, comme à feu Feliciano Quesada ? se demanda-t-il tout haut, effrayé par le son de sa propre voix. La lieue et demie lui semblait interminable, il n’en voyait pas le bout. Jusqu’à ce qu’enfin, il aperçoive la ferme, au milieu du paysage enneigé, et la volée d’oiseaux qui verdirent un morceau du ciel. La fumée s’élevait encore à la verticale. Il va continuer de neiger, comme la femme l’a annoncé ! Au moins, le vieil homme avait encore du feu.

Céline Rollero (2)

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Juan Ignacio Luque (Argentine)

L'employé du descenseur
Au début, son travail ressemblait à celui de n’importe quel employé : il faisait monter et descendre des utilisateurs qui se dirigeaient vers les bureaux d’enchanteurs de lois, d'intermédiaires de traversées mondaines et de fabricants de nombres. Mais avec le temps, il se lassa de monter et décida qu’il consacrerait sa vie à l’exercice de la descente.



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Ulises Gutiérrez Llantoy (Pérou) 

The Cure à Huancayo 
Pour « Les Grillons de Minuit » 


Il n'y avait qu'un seul moyen d'arriver indemne à la maison : marcher en file indienne au milieu des rues, en faisant flotter un drapeau blanc, et s'en remettre à « Justo Juez », le saint patron de ma mère, pour ne pas rencontrer en chemin un peloton de terroristes ou une patrouille de l'armée. Nous arrivâmes à six heures du soir. La lumière du soleil ne finissait pas de s'éteindre sur les collines de Chupaca, mais la fête battait déjà son plein. La musique, les verres, les filles souriant, et nous perdîmes la notion du temps. Puis, la pluie incessante , huit heures sonnèrent, le couvre-feu arriva et nous ne pûmes plus sortir. Moi, j'étais celui qui insistait le plus pour partir vu que mes intentions de conquérir Roxana étaient tombées à l'eau dès notre entrée.
Elle, elle était constamment à côté de ce gars, grand et mince, au long nez et aux cheveux courts. Blottie contre lui, collée à sa taille. Je ne pus même pas l'approcher. Ni danser. Ni lui parler. Fredy et Rubén, eux, s'amusèrent bien. Ils n'arrêtaient pas de danser et de bavarder avec telle ou telle fille qui admirait notre look « gothique » : pantalon et polo larges, manteau. Complètement en noir. Fausses cernes, les cheveux hérissés devant, tombant en franges sur le front. « Vous ressemblez à The Cure », nous dirent-elles.
Après quelques pas seulement, nous entendîmes une explosion au loin, en dehors de la ville. Je pensai à l'absurdité du risque que nous courrions. Plus de deux kilomètres de marche nous attendaient, dans un labyrinthe obscur, silencieux et froid, pour arriver chez nous. Je me demandai ce que moi, je faisais ici, ce que nous faisions, tous les trois, habillés comme « The Cure », sans parler, serrant nos vestes pour ne pas grelotter, progressant dans les rues d'une ville paranoïaque, stressante, hystérique. Voilà en quoi Huancayo s'était transformée à cause de la guerre. Elle ne ressemblait en rien à la ville paisible, sûre et immense qui m'avait reçu à peine cinq ans auparavant.
Nous marchâmes. Nous nous dirigeâmes vers l'angle Giráldez et Ferrocarril, par les artères qui entouraient l'Andino. Au loin, nous aperçûmes trois personnes arrêtées devant une maison en briques avec de grandes portes ; elles nous virent et rentrèrent chez elles. Nous continuâmes tout droit vers le pont du chemin de fer, pour ne pas passer devant le Poste Central de Police. Jusque-là, la route était facile : des rues étroites, peu éclairées, sans importance. Mais à mesure que nous nous approchions du centre, la probabilité de tomber sur une patrouille augmentait, et les issues se réduisaient.
— On va par où ? demandai-je lorsque nous étions à quelques pas du pont. Le doute m'envahit.
— Je crois qu'il faut qu'on traverse Ferrocarril, qu'on descende par le Marché et là, on aboutit Plaza Huamanmarca, expliqua Fredy.
— Tais-toi, abruti, répondit Rubén. Tu crois qu'en pleine Huanmanmarca ou au marché, il n'y a pas de patrouilles ? Il vaut mieux descendre par Puno, filer par Ayachucho jusqu'à Junín, et monter par Cajamarca.
— Voilà, c'est comme si on faisait un « U ». On va arriver au lever du jour en en bavant, mon ami.
— On va arriver au lever du jour, mais on va arriver, pff.
Nous décidâmes d'emprunter la route de Rubén. Nous traversâmes le chemin de fer, sous le pont, cachés et rapides, en prenant garde que rien ne surgisse à l'horizon de l'avenue Giráldez. Nous entrâmes par Puno, Amazonas, jusqu'à Ayacucho.
Des rues désertes, envahies par une pâle obscurité. On aurait dit des tunnels abandonnés où les seuls êtres vivants étaient les lampadaires, et nous trois. Cela faisait un moment que la pluie s'était arrêtée, les toits ne gouttaient plus, et le ciel était entièrement dégagé. Les étoiles resplendissaient dans le fond de la nuit. Près de l’École Sebastián Lorente, nous changeâmes de trottoir. « Allons dans la pénombre », déclara Rubén. À quelques pas, on apercevait le tas de sable d'une maison en construction et à côté, la colline de terre d'un mur en briques, en ruines à cause du manque d'entretien et de la pluie. Il y avait des inscriptions en rouge sur les murs d'en face, recouvertes de noir dans le but de les rendre illisibles, mais on pouvait encore lire : « Combattre et résister ! Vive la Guerre Populaire ! 18 et 19 novembre, GRÈVE ARMÉE - PCP ».
« Silence ! », ordonna Fredy alors que personne ne pipait mot. Nous nous arrêtâmes. Nous entendîmes le moteur d'un camion s'approchant par l'angle de Ancash. Un chien à la voix rauque se mit à aboyer dans une maison voisine. « Merde, les soldats ! » m'écriai-je, avant de me jeter derrière le monticule de sable. Les autres m'imitèrent, simultanément, sans se soucier de la flaque de boue qui inondait ce côté de la rue. Haletant, le camion transport de troupe de l'Armée, apparut lentement et s'immobilisa, les fars allumés, comme s'il regardait de biais les deux extrémités de la rue, pour réfléchir au chemin à prendre.
— Pourquoi on plonge, espèce d'abrutis ? marmonna Fredy, le visage enfoui dans le sable. Regardez dans quel état on est. Hissons le drapeau et ils nous traîneront peut-être à la maison.
— On hissera le drapeau quand on n'aura plus le choix, bordel ! cria Rubén, le moins fort possible. Sinon, ces connards nous emmèneront direct à Chilca, je te le dis. Attends juste qu'ils voient ta tronche, imbécile, et tu vas voir comment ta maman va pleurer demain, à l'entrée de la caserne. Le camion prit une décision. Gémissant et pressé, il continua en descendant la côte, et s'éloigna de nous, jusqu'à se perdre en tournant dans la Calle Real. Dès qu'il eut disparu, nous nous levâmes en secouant vainement la boue sur nos corps.
Nous attendîmes plusieurs minutes, avant de décider de continuer. Nous marchâmes prudemment jusqu'à la Calle Real. Le cœur de Huancayo, l'endroit le plus surveillé de la ville. Nous nous cachâmes au coin, avant de traverser. Nous regardâmes les deux extrémités de l'avenue. La descente d'El Tambo était déserte et la route menant à la Plaza Constitución aussi. Nous observâmes les issues de la Calle Real, l'avenue semblait plus illuminée que jamais ; tout, même la nuit, était enveloppé du halo ambré des ampoules au mercure éclairant une cité fantôme.
Nous traversâmes l'avenue à grandes enjambées, comme si les pavés brûlaient. Nous ne nous arrêtâmes pas avant de pouvoir nous enfoncer de nouveau dans l'obscurité complice du prolongement d'Ayacucho. À partir de là, je me mis à respirer plus tranquillement. C'était là que commençaient nos territoires et les interstices urbains que nous connaissions le mieux.
L'écho d'une nouvelle explosion se fit entendre au loin, vers le nord, une rafale de coups de feu en l'air répondit presque instantanément au vacarme. « Terroristes de merde ! » gueulai-je. « Fils de putes ! » répliquèrent les autres, sans interrompre leur marche.
Deux pâtés de maisons plus loin, l'éclairage public s'améliora. Là, nous nous détaillâmes nos états : boueux de la poitrine aux pieds, nos tenues noires avaient une tache mouillée par où le froid pénétrait, et nos cheveux trempés avaient perdu leur volume artificiel depuis longtemps.
— Tu ressembles à un chiwillo mouillé, me lança Fredy, alors que nous traversions Moquegua. Ta chérie a bien fait de partir avec le mal foutu.
— Toi, tu ressembles à une grosse chauve-souris !
— Du calme, bande de débauchés, s'exclama Rubén.
Nous rîmes, en nous poussant les uns les autres.
Je repensai à Roxana. À son pull large descendant jusqu'aux cuisses, à son pantalon blanc jusqu'aux genoux, ses bas cubains malgré le froid. Au grain de beauté sur sa joue gauche, à ses sourcils fournis, à sa « coupe punk » ; à l'éclat des bracelets colorés à ses poignets quand elle dansait sur Like a virgin, en imitant Madonna.
— Terroriste de merde, grognai-je, terroriste de fils de pute !
— Boys don't cry, fredonna Rubén.
Les autres rirent. Nous tournâmes par Junín et traversâmes Cuzco.
À ce moment-là, l'obscurité cessa d'occuper notre côté. L'éclairage public est total et les deux trottoirs entièrement illuminés. Nous poursuivîmes par la droite et près de La Breña, nous entendîmes de nouveau le bruit d'un camion de transport de troupes s'approchant par l'avenue. Je le reconnus. J'aurais même pu affirmer qu'il s'agissait de celui que nous avions évité avant. On est foutus, pestai-je. Il n'y avait aucun endroit où se cacher. « Le drapeau, le drapeau ! » cria Fredy. « Merde ! s'exclama Rubén. Quelle bande de couillons, tous au milieu ! » Alors, nous nous alignâmes en plein milieu de la chaussée, comme si nous avions répété. Devant, Rubén ; ensuite, Fredy, le drapeau blanc, et moi, en dernier. Le camion semblait passer son chemin, mais en nous voyant, il freina. Il s'immobilisa brutalement. Deux petits soldats sautèrent du fond de la remorque bâchée et se postèrent chacun sur un trottoir, leurs fusils pointant vers le ciel, nous attendant. Le camion recula, effectua un demi-tour et, les phares allumés, vint se garer derrière les soldats.
— Qui est là ? cria l'un des soldats.
— … Des étudiants ! répondit Rubén. Et du "Castilla", espèce de fils de pute, ajouta-t-il à voix basse.
— Approchez, connards ! beugla le même soldat. Les mains en l'air, connards !
Le camion avança un peu plus. Un troisième soldat descendit de la cabine et s'arrêta pour regarder la scène du coin de l'œil. Nous nous approchâmes. Moi, j'agitais le chiffon blanc comme si nos vies en dépendaient. J'eus le cœur au bord des lèvres, la peur et le froid ne firent qu'un dans tout mon corps.
— Tous contre le mur, bande de connards ! Jambes écartées !
Je regardai le soldat qui gueulait : petit, gros, le visage ravagé par les cicatrices d'acné. Il nous fouilla, un par un, nous palpant de la tête aux pieds, se fichant de la boue sur nos vêtements.
— Ils sont clean, caporal ! déclara-t-il.
Alors, le type qui observait la scène du coin de l’œil s'approcha. Il nous ordonna de nous retourner et de nous coller au mur, les mains sur la nuque.
Il nous regarda de haut en bas, en fronçant les sourcils, gesticulant, mal à l'aise, comme s'il découvrait en nous quelque chose de choquant, de répugnant.
— Et vous, bordel, vous êtes qui ? demanda le caporal.
— Des étudiants, répondis-je.
— Des étudiants ? Et c'est comme ça que vous vous habillez pour étudier, bande de connards !
— On vient d'une fête, chef, et nous n'avons pas vu l'heure passer, ajouta Fredy.

Chloé Gauthier

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Francisco José Plana Estruch

Hueytecuiluitl

La jeune fille monte en empruntant la gorge de la ziggourat. En face, elle distingue la lumière de l’extérieur ; derrière, elle sent les regards des prêtres rivés sur son dos. L’escalier progresse tranquillement, au rythme des roues dentées qui tournent sur les murs, respirant la fumée et produisant de la chaleur, comme tout ce qui vit et bouge.

Son esprit s’évade vers cette après-midi au cours de laquelle, avec ses frères, elle observait les figures que dessinaient les oiseaux-tonnerre avec leurs traînées de nuages. Le fourrage sentait le fumier et le printemps ; eux, ils rêvaient d’être riches et partir du village, de pouvoir voyager et voir le monde. Ils entendirent alors une musique distordue qui venait de loin, et se levèrent avec curiosité. Ils coururent dans les champs, effrayant les troupeaux de chèvres et d’alpagas avec leurs jeux, et aidant le plus petit à sauter par-dessus les murets en pierre recouverts de lierre qui entouraient les parcelles.

Chloé T


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Marina Perezagua (Espagne)

Lait

À Hui Zhan et Deuckjoo Kim

En décembre 1937, deux journaux japonais ont couvert la nouvelle du concours suivant : les lieutenants Toshiaki Mukai et Tsuyoshi Noda avaient décidé de faire une compétition amicale à l'épée. Celui qui tuerait cent prisonniers chinois en premier serait déclaré vainqueur. Zhan Wu avait lu ces chiffres bien des années après et vu les journaux où ils avaient été publiés, avec les photographies de Noda et Mukai, posant dans leurs uniformes et portant leurs sabres de samouraï. Cependant, concernant cette autre chose qu'il avait vue d'aussi près que le mamelon de sa mère, il ne se souvenait de rien parce qu'en ce mois de décembre, lorsque la ville fortifiée de Nanking se transforma en camp de concentration, il n'avait que six mois. Aujourd'hui, son bébé a le même âge, et pleure dans les bras de sa femme en essayant de boire le lait de l'un de ses seins, qui n'en fait plus depuis deux jours. Xiuying était immobile et sérieuse. De temps en temps, elle replace son sein dans la bouche de l'enfant, qui a arrêté de téter à cause de ses larmes. Au contact de ses lèvres avec la peau, le petit se tait l'espace d'une seconde. Mais rien ne vient et il se remet à pleurer. Xiuying regarde les boîtes de conserves par terre, le pain dur et le morceau de poisson séché. Elle a en mémoire un jour, quand elle avait dix ans. Elle se voit écrasant dans un mortier des sauterelles et des fourmis pour donner de la bouillie à un oisillon tombé de son nid. Comme il ne veut pas ouvrir le bec, elle lui enfonce sa purée sur un côté, qui ressemble à un sourire jaune et doux. L'oisillon mourut le lendemain matin. Sans doute les insectes écrasés étaient insuffisants, notamment parce qu'y manquaient les sucs gastriques de leur maman. Ce que Xiuying Shi ne sait pas non plus, c'est qu'il y a trente ans, le père de son bébé essayait, avec le même désespoir, de faire sortir du lait des seins vides de sa mère. Zhan Wu ne cessait de pleurer. La mère essayait de le calmer en le berçant dans ses bras, avec des caresses, des chuchotements, mais l'enfant ne se taisait pas et au bout d'un moment, inquiète à l'idée d'attirer l'attention, elle le glissa sous ses vêtements pour atténuer le bruit des pleurs. Quand elle leva les yeux, elle vit un groupe de quatre soldats s'approcher. D'elle même, pour prouver que ce qu'elle cachait était inoffensif, elle découvrit de nouveau son bébé et le souleva comme une prise de chasse pour que les soldats puissent le voir.

Traduit par L'Ébène

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Élodie Peeters


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Gaby Vallejo Canedo (Bolivie)

« Le regard »

Je le découvre un après-midi de mes quinze ans frémissants et rebelles. En voyant ses yeux, ma respiration contraint mon cœur à s'agiter, affolé entre ses murs. J'apprends alors que dans notre poitrine, il existe un organe capable de s'arrêter ou de devenir fou à cause d'une chose si fragile : un regard. Je le vois encore tous les après-midis, vers 13h30. Il vient toujours vers moi pour m'offrir son regard pénétrant. On se croisait presque toujours sur le même trottoir, au milieu du pâté de maisons. Je fais un rite de ces rencontres. S'il passe un jour sans venir dans notre rue, j'ai la sensation que les signes du destin bougeront étrangement et que des choses tristes et tragiques nous arriveront. Je ralentis le pas, regarde les articles des vitrines des magasins, jusqu'au moment où je l'aperçois. Là, j'avance et cherche ses yeux. Mon cœur cogne dans sa boite. Il ne me sourit jamais. Seul son regard existe, figé sur mes yeux, au loin, dès que nous nous cherchons et nous pouvons nous regarder jusqu'à ce que nous nous croisons. Les autres passaient sans la voir, sans lui parler. Pour eux, elle n'existait pas. La domestique indienne lui donnait à manger et lui faisait sa toilette intime. Une petite fille aux yeux observateurs devinait, depuis le miroir, la façon dont elle irait, avec les ans, occuper cet espace anodin de mère vieillie.

« Transgression »


Elle se leva lentement. Son corps de femme était endolori, fatigué. Elle alla se regarder dans le miroir et comprit : elle n'avait pas d'âme du tout. Des jours, des mois, des années s'étaient écoulés en quelques heures de somnolence. Elle s'endormit à quarante six ans et se réveilla à soixante, à quatre-vingts ans. C'était la FATIGUE EN MAJUSCULES. La fatigue de devoir faire la cuisine pour que les autres mangent, la lessive pour que les autres restent propres, balayer pour que les autres n'aient pas de poussière dans le nez. La fatigue de regarder la vie des autres à la télé, de n'entendre les problèmes des autres que derrière les portes et les murs. On l'avait exclue, imperceptiblement au début, ouvertement plus tard. On le lui avait dit : « On ne te demande pas ton avis », « Tu ne sais rien », « De quoi tu te mêles, toi ? », « Chut, ferme-la, la vielle » Maintenant, elle aussi, elle était fatiguée d'elle-même. La femme devant le miroir en témoignait. Elle retourna au lit pour mourir ou, du moins, pour entrer dans cet autre forme de mort de quand on dort, où on n'entend pas, où on ne voit pas. Elle décida de rompre la chaîne, les habitudes, les rôles figés des uns et des autres. Elle sortit pour connaître la rue, fouiller ce qui était interdit aux petites filles, écouter les histoires émouvantes de la guerre du Chaco, que le grand-père racontait, et laissa le linge de ses frères à tremper dans de l'eau savonneuse… pour eux. Il avait remarqué que quand il avait mis le CD de la "Traviata", l'enfant s'était tu et était resté extatique. Il dit qu'alors il l'avait regardé dans les yeux, où le plaisir et l'émotion s'étaient cristallisés, que le regardant alors en face, le prenant par les épaules il chantonna la « Traviata » et vit dans le regard du gamin l'intensité du plaisir augmenter.
— Musicien, leur dit-il. C'est un musicien.
Cette découverte bouleversa la famille. Ils achetèrent des cassettes et des CD pour le garçonnet qui était né différent des autres. Il était sélectif : il avait des préférences autres que celles de sa famille, n'aimant que les orchestres de musique classique. Immobile, il restait des heures entières à les écouter. Lorsque l’oncle demanda à l’enfant de répéter une phrase musicale, il l’exécuta si parfaitement qu’ils se serrèrent dans les bras, ensorcelés par le mystère. Il comprit que le garçon, grâce à sa divine oreille musicale, ne recevrait pas seulement la musique, mais la créerait bientôt, elle viendrait de lui-même. C’est de cette manière que les cours de musique commencèrent pour le petit. La nuit, quand tout le monde dormait, on entendait l’enfant fredonner un air. Un jour, il commença à la reproduire, pour lui tout seul, comme si personne d’autre n’existait. Il la répéta, et répéta. Tantôt très doucement, tantôt en donnant l'impression que de nombreux instruments envahissaient lentement sa gorge et qu’il découvrait qu’on pouvait amplifier les sons ; d’autres fois, comme s’il était désespéré de devoir les abréger, de terminer rapidement ce qu’il restait à interpréter. Il atteignit alors ses quatre ans. La musique semblait être la seule chose qui grandissait en lui. Sa croissance s’était en effet interrompue. Son oncle musicien, qui se délectait à ses côtés, lui apporta un piano miniature. Il lui montra comment produire les sons. Cela suffit. Les gènes de nombreux aïeux musiciens, ou peut-être le pouvoir intense d’un musicien incarné, prirent possession de ses mains ; il joua d’étranges mélodies, endiablé. La recherche des sons avec ce jouet incroyablement puissant entre ses mains lui prenait des heures. Surtout, il comprit qu’il pourrait interpréter des mélodies qui ne se trouvaient ni sur les cassettes, ni sur les cd, ni dans le monde du cor de son oncle. D’autres mélodies en lui, qui lui demandaient tumultueusement de les jouer. De nouvelles arrivaient toujours, puis d’autres, et d’autres encore. Quelque chose d’immense venant de l’intérieur le pressait, or, il ignorait comment expliquer à son oncle ce que c’était, d’où cela venait, et depuis quand. Dans sa boucle, les mots n’étaient pas des mots. Il ne savait pas les construire. Peut-être que ses mains pourraient-t-elles exprimer cette urgence merveilleuse qui vibrait dans son corps. La musique était en train de chambouler son corps et son âme. Le musicien le comprit alors. Au moment où ses mains d’enfant effectuèrent un « grand » geste, une communication instantanée se produisit. Le lendemain, il lui apporta un véritable piano électronique, devant lequel, l’enfant, géant, fébrile, commença à jouer de magnifiques accords, d’extraordinaires mélodies. L’oreille ne pouvait éprouver tant de plaisir. La famille ne sut pas si ils étaient devenus fous tous les deux. Ils restèrent pendant des heures. L’aîné des musiciens changeait les registres à l’aide des boutons, passant du piano, à la trompette, au violon, au clavecin, à l’orgue, et l’enfant, l’âme dans les doigts, s’enivrait de mélodies. La nuit, on l’entendait pleurer. Une chose très triste se produisait dans son âme. Sa bouche ne parvenait pas à l’exprimer. La musique lui faisait beaucoup de bien et beaucoup de mal. Le jour où il s'apprêtait à jouer quelque chose qui venait de l’intérieur, depuis un passé obscur, une violente pression sanguine parcourut son petit corps et brisa les parois de son cœur troublé. Il demeura ainsi quelques heures, agité, sans pouvoir s’expliquer ce qu’il se passait. Le médecin indiqua que l’enfant « était en train de partir ». Pendant que ses parents criaient, le petit musicien jouait dans un lieu indescriptible cette musique qui lui avait volé sa vie. Dans l’autre chambre, le musicien de la famille, celui qui jouait du cor, pleurait.

Traduit par Margaux Albert et Miroslaba Chigua


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Pablo Palacio (Équateur) 

Un homme tué à coups de pied
(1927)

« Comment jeter à la corbeille les événements palpitants de la rue ? »
« Découvrir la vérité relève de l’action moralisatrice. »
LE COMMERCE de Quito


« Hier soir, vers minuit et demi, entre les rues Escobedo et García, l’agent de police n° 451 trouva, alors qu’il effectuait sa ronde dans ce secteur, un individu dénommé Ramírez. L'homme était dans un état proche de la prostration. Le malheureux saignait abondamment du nez, et lorsque l’agent l’interrogea, il affirma avoir été victime d’une agression commise par des types qu’il ne connaissait pas, juste parce qu’il leur avait demandé une cigarette. L’agent invita le blessé à le suivre jusqu’au commissariat de quartier pour qu'il fasse les déclarations nécessaires à l’élucidation de l’affaire ; ce que Ramírez refusa catégoriquement. Alors, accomplissant son devoir, le sergent demanda de l’aide à l’un des chauffeurs de la station de taxis la plus proche et conduisit le blessé jusqu’à la Police où, malgré les soins du médecin, le docteur Ciro Benavides, il mourut quelques heures plus tard. « Ce matin, le commissaire du 6ème arrondissement a effectué les démarches nécessaires ; mais rien n’a pu être découvert sur les assassinats, ni sur la provenance de Ramírez. La seule chose que l'on ait apprise, à cause d'un renseignement accidentel, c’est que le défunt était vicieux.
 « Nous essaierons de transmettre à nos lecteurs toute information supplémentaire quant à ce mystérieux événement. » La rubrique des faits divers du Journal du Soir ne disait rien de plus. Je ne sais pas dans quel état d'esprit je me trouvais à ce moment-là. Ce qui est sûr, c'est que j'ai ri aux larmes. Un homme tué à coups de pied ! C'était ce qu'il y avait de plus drôle, de plus hilarant de tout ce que je pouvais imaginer. J'ai attendu jusqu'au lendemain pour feuilleter avidement le Journal, mais pas une ligne sur mon homme. Le surlendemain non plus. Je crois que dix jours plus tard, personne ne se souvenait de ce qu'il s'était passé entre Escobedo et García. Mais moi, ça a fini par m'obséder. La phrase hilarante « un homme mort à coups de pied ! » me poursuivait partout. Et toutes les lettres dansaient si allègrement devant mes yeux que je me suis finalement résolu à reconstruire la scène de la rue ou, au moins, à pénétrer le mystère du pourquoi on avait tué un citoyen de façon aussi ridicule. Bon sang ! Moi, j’aurais voulu mener une étude expérimentale ; mais j’ai vu dans les livres que de telles études s'appliquent uniquement à enquêter sur le comment des choses ; néanmoins, entre ma première idée - la reconstruction - et celle qui examine les raisons qui ont incité des individus à en attaquer un autre à coups de pied, la seconde m’a paru plus originale et bénéfique pour l’espèce humaine. Bref, on dit que le pourquoi des choses incombe à la philosophie, or, à la vérité, je n’ai jamais su ce que mes recherches auraient de philosophique, d’autant que tout ce qui touche de près à ce mot m’accable. Malgré tout, à mi-chemin entre la peur et le découragement, j’ai allumé ma pipe. – Ça, c’est essentiel, absolument essentiel. La première question qui surgit chez ceux qui s’abaissent à ces petits travaux, c’est la méthode. Les étudiants de l’Université, ceux des Écoles Normales, des Instituts et plus généralement ceux en passe de devenir des gens utiles le savent sur le bout des doigts. Il existe deux méthodes : la déduction et l’induction (voir Aristote et Bacon). La première – la déduction – m’a semblé peu intéressante. On m’a dit que la déduction est un moyen d’investigation qui part du plus connu pour aller vers le moins connu. Bonne méthode : j’en conviens. Mais moi, je ne connaissais pas grand-chose à ce sujet et il fallait tourner la page. L’induction est une chose merveilleuse. Elle part du moins connu pour aller vers le plus connu… Comment déjà ? Je ne m’en souviens pas vraiment… Enfin, qui connaît quoi que ce soit à ce genre de choses ? Si je ne me trompe pas, c’est la méthode par excellence. Lorsque l’on dispose de peu d’informations, il faut induire. Induisez, jeune homme ! Une fois la question réglée, ma pipe allumée et avec l'induction comme arme formidable entre les mains, je suis resté indécis, ne sachant que faire.
— Bon, et comment est-ce que j’applique cette merveilleuse méthode ? me suis-je demandé.
Voilà ce qui arrive quand on n’a pas étudié à fond la logique ! La maudite oisiveté de mes premières années allait me laisser dans l’ignorance quant à la fameuse affaire des rues Escobedo et García. Découragé, j’ai attrapé le Journal du Soir daté du 13 janvier - je n’avais jamais enlevé ce malheureux Journal de ma table - et, tirant vigoureusement sur ma pipe allumée et bien culottée, j’ai relu la rubrique des faits divers en haut de la page. J'ai donc froncé les sourcils comme tout homme d’étude qui se respecte – une ligne profonde entre les deux sourcils est sans équivoque un signe d’attention !

En lisant et relisant, à un moment j’ai presque été ébloui. Spécialement l'avant-dernier paragraphe ; c'est « Ce matin, le commissaire du 6ème… » qui m’a le plus émerveillé. La dernière phrase m'a fait briller les yeux : « La seule chose que l'on ait apprise, à cause d'un renseignement accidentel, c’est que le défunt était vicieux. » Et moi, par une secrète force intuitive, que vous ne pouvez pas comprendre, je l’ai interprété ainsi : ÉTAIT VICIEUX, en lettres prodigieusement grandes. Je crois que ça a été une révélation d’Astartea. Le seul point qui ait compté à partir de là a été de me renseigner sur le genre de vice du défunt Ramírez. Intuitivement, j’avais découvert qu’il était… Non, je ne le dis pas pour ne pas m'attirer l'animosité des femmes…
Ce que je savais intuitivement, il fallait que je le vérifie par des raisonnements et, si possible, preuves à l’appui. Pour cela, je me suis rendu chez M. le Commissaire du 6e susceptible de me fournir des éléments révélateurs. L’autorité policière n’était pas parvenue à éclaircir quoi que ce soit. Il a eu du mal à comprendre ce que je voulais. Après de longues explications, il m’a dit, en se grattant le front :
- Ah ! oui… La fameuse affaire d'un certain Ramírez… Nous nous étions découragés, voyez-vous !
Cette histoire était tellement confuse ! Mais, asseyez-vous. Pourquoi ne pas vous asseoir, monsieur… Comme vous le saurez peut-être déjà, on l’a amené vers une heure et il est décédé environ deux heures après le pauvre. On a fait prendre deux photos de lui, au cas où… un parent… Vous êtes de la famille de M. Ramírez ? Je vous présente mes condoléances… très sincèrement…
— Non, monsieur, ai-je répondu, indigné. Je ne l’ai même pas connu. Je suis un homme qui s’intéresse à la justice, c’est tout...
J’ai ri intérieurement. Quelle phrase bien intentionnée ! Hein ? « Je suis un homme qui s’intéresse à la justice. » Monsieur le Commissaire en était tout retourné ! Pour ne pas le mettre davantage mal à l'aise, j’ai vite poursuivi :
- Vous avez dit que vous aviez deux photographies en votre possession. Si toutefois je pouvais les voir...
Le brave fonctionnaire ouvrit un tiroir de son secrétaire et fourragea dans quelques papiers, en ouvrit ensuite un deuxième et brassa d’autres papiers. Déjà bien agité, il finit par trouver ce qu'il cherchait dans un troisième tiroir.
Il prit un air d'érudit :
— Puisque le sujet vous intéresse, allez-y, prenez-les monsieur... Par contre, il faudra me les rendre, me dit-il, en hochant la tête en même temps qu’il terminait sa phrase et me montrait joyeusement ses dents jaunes.
Je l’ai remercié infiniment, et j’ai rangé les photographies.
— Et dites-moi, monsieur le Commissaire, ne pourriez-vous pas vous souvenir d’un signe particulier du défunt, n’importe quel renseignement qui pourrait être révélateur ?
— Un signe particulier... un renseignement... Non, non. Disons que c’était un homme tout à fait banal. Plus ou moins de ma taille - le Commissaire était assez grand - ; gros et mou. Mais un signe particulier... non... du moins, pas que je m’en souvienne...
Comme monsieur le Commissaire ne pouvait m’en dire davantage, je suis parti en le remerciant de nouveau.
Je me suis empressé de rentrer chez moi ; je me suis enfermé dans mon bureau ; j’ai allumé ma pipe et ai sorti les photographies qui, en plus du renseignement trouvé dans le journal, constituaient de précieux documents.

Traduit par Annelise Lefizelier (3)
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Brailyn García Trimiño (Cuba)

« Mon reflet »

J’adore les miroirs. Tu imagines la vie sans eux ? Il ne s'agit pas de vanité, mais s’ils n’étaient pas là, si, soudain, ils cessaient d’exister, ça serait le chaos. Je ne parle pas du simple, vulnérable et usé fait d'y refléter nos visages et nos corps, mais davantage de questions relatives à l'âme. Ce serait comme brûler une partie importante de notre vie. Les photos sont belles, mais tu te rappelles la première fois où tu t'es regardé dans un miroir ? Peut-être ne t’en souviens-tu pas, mais, lui, oui, il n’oublie pas : le premier sourire, le premier uniforme, les pleurs les plus aigus, le soupir le plus profond. Les journaux intimes sont bénéfiques, mais quelqu'un peut les découvrir ; on apprendrait alors ce que tu n'aurais jamais voulu qu'on sache : le premier amour, le premier baiser, les misères de ton corps, ou la non-conformité avec ta propre vie. Les amis aussi, c'est bien ; mais combien de fois tu aurais désiré être seul pour méditer un peu et mettre de l'ordre dans tes pensées, celles qui te remplissent la tête et auxquelles tu ne trouves aucune solution, de ces pensées qui sont le produit du cycle vital ordinaire. Vous étiez donc là, seuls, toi et le miroir. Prêts à disparaître ensemble, toi à l'intérieur de lui, et prêts à quitter cet endroit, vers lequel, parfois, tu aimerais ne pas revenir, et ainsi accéder au monde imaginaire où la vie est pleine de nuances. Il y a 35 ans qu'un miroir vit chez moi. J'adore les miroirs. Celui-ci est différent. Voilà des jours que je ne me reflète pas dedans, probablement parce que je le trouve obsolète. Ou plutôt, je crois qu'il ne se souvient pas de moi, qu'il ne m'aime pas. Il est vrai que l'on ne se parle plus depuis longtemps. Mais il doit comprendre que j'ai grandi, que je ne peux plus lui consacrer autant de temps qu'avant ; j'ai mûri, et mon sourire, malgré mon jeune âge, trahit l'ennui, on le sent fatigué. C'est que je ne ris plus de la même façon, je pleure moins et je rêve plus. Est-ce parce que je suis égoïste ? J'ai eu des photos, des journaux intimes et des amis, or tout cela est passé. Lui, en revanche, est toujours là, me reflétant chaque jour, sans malgré tout échanger le moindre mot. Voilà pourquoi, aujourd'hui, je ne me suis pas reflété dans le miroir de ma chambre, celui qui m'accompagne depuis si longtemps. Aujourd'hui, je me suis vu, aujourd'hui, je me suis vu seul et je lui ai également fait un cadeau. Je lui ai offert une brebis fluorescente. Oui ! Quand l'obscurité s'installe, elle, reste allumée. Ainsi il ne sera plus seul, et même si je m'endors, une partie de moi reste allumée. Le miroir de ma chambre, celui qui voit tout depuis son emplacement a un cadre de lignes sinueuses, tel un coup de fouet sur les vagues, le soleil lui-même. Il est ravissant, mesure un peu plus d'un mètre, mais ça, ça n'est pas important, ce qui est important, c'est que personne au monde ne connait autant de choses de moi ni ne me connait aussi bien que mon miroir. J'adore les miroirs. Surtout le mien. C'est pour cette raison qu'aujourd'hui, je lui ai fait ma déclaration. Oui ! Je crois que je suis amoureux. Mais comment m'y prendre ? Je danse ? Je chante pour lui ? Ou je l'embrasse ? Je sais, je vais lui déclarer ce que je ressens grâce à une chanson que j'apprécie beaucoup :
« Chaque fois que je vois ta photo, je découvre quelque chose de nouveau que je n'avais pas vu auparavant. Je t'ai toujours rêvé indifférent, tu n'étais qu'un ami, et soudain, tu es tout, tout pour moi, mon commencement et ma fin ». C'est comme ça. Quand je le ferai, je suis sûr qu'il ne me repoussera pas. Par la même occasion, je le remercierai également de m'avoir supporté aussi longtemps. Mais moi, je sais bien qu'il m'aime, même s'il ne me le dit pas. Je lui demanderai qu'il m'emplisse de sa joie, de sa bonne humeur, de sa mélancolie, de sa peine et de sa douleur, qu'il me donne son parfum, et même sa saveur ; mais, plus important encore, qu'il me donne son monde intérieur. Surtout, je veux son sourire, sa couleur, la mort et la vie, son froid et son ardeur, je veux qu'il me donne son calme, sa fureur, et sa rancune cachée. Enfin, j'y suis !
Il s'est écoulé tant de temps depuis que l'on s'est vus pour la première fois, que personne au monde ne me connaît aussi bien que mon miroir, celui qui se trouve dans ma chambre, qui vit avec moi, que j'aime.
— Que tu aimais ! dit une voix à l'intérieur de ma tête en voyant la scène.
— Comment ça que j'aimais ? Juste maintenant ? Aujourd'hui que j'étais prêt à lui déclarer mon amour. Ce n'est pas possible !
Il se peut que je n'aie pas voulu y croire, mais c'était là. Ou plutôt, ça ne l'était pas. Toutes les ailes de ma liberté, le sentier que j'étais complètement prêt à suivre, l'air à respirer, l'eau à boire, et le rêve que je voulais atteindre, cet ensemble complètement brisé. Brisé parce qu'il n'est pas là. Il a disparu, et pour toujours. J'adore les miroirs, mais je maudis l'heure où je suis tombé amoureux de l'un d'entre eux. Et précisément aujourd'hui, alors que je m'étais finalement décidé à le lui dire, il n'est plus là. Je l'ai cherché partout, et n'ai trouvé qu'une note. Je ne connais pas cette écriture. Même si ce qu'elle me raconte me suffit à comprendre. Précisément aujourd'hui, le jour de mon anniversaire. Comment aurais-je pu imaginer que ce qui m'importe le plus au monde disparaîtrait comme ça de cette chambre décolorée mais pas moins nôtre pour autant ? Il a emporté la brebis que je lui avais offerte. Il a aussi emporté ma liberté. Aujourd'hui, je n'arrive pas à m'endormir. Je ne sais pas le faire sans mon miroir, que j'aime. Mais que puis-je changer ? J'ai juste une faveur à demander à cette maudite solitude, la seule qui survient vraiment et sans variations quand tous s'en vont, la seule avec laquelle je peux pleurer : qu'elle le cherche et qu'elle l'aime comme personne, pour qu'il ressente ce que je ressens. Et moi, je lui promets seulement que plus jamais je n'adorerais aucun miroir comme ça.

Traduit par Marie-Geneviève Barbero de Saint-Vaury (4)

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Eduardo Cerdán (Mexique)

Un nouvel animal de compagnie

Les semaines se sont écoulées normalement, jusqu'à ce qu'un matin, le "nid" ne soit plus là. Je m'en suis rendu compte alors que je m'apprêtais à partir à l'école. Étant déjà en retard, j'y ai peu prêté attention. Au cours de la journée, cela m'est sorti de la tête parce que je me suis amusée.

Je suis arrivé à la maison, j'ai mangé, fait mes devoirs et suis allé me coucher. Il était déjà tôt lorsque des bruits tout près de mon oreille m'ont réveillé. Je me suis levé et ai allumé la lampe. Là, sur le bureau, se trouvait une chose aussi délicate qu'étrange, aussi mignonne qu'inquiétante. Je vais essayer de le décrire, ou la décrire. Je ne sais pas ce que c'est ou s'il a un genre. Désormais, je l'appellerai “il”, un “il” neutre.
Tiens, imagine un mini-bâtard avec une tête d'écureuil, des oreilles et une queue d'ours, une allure de petit chien de prairie et une obésité de chinchilla, littéralement une boule de poils, d'un bleu très clair, presque blanc. On dirait un nuage à peine altéré par la couleur du ciel. Il mesure 15 centimètres (plus ou moins), il a de grands yeux, grands comme des billes, et il se déplace toujours dressé sur ses pattes. Quand je l'ai vu sur mon bureau, tout son corps était couvert de petits fils noirs du “nid”. Je pense que, plus qu'un simple nid, il s'agissait d'une espèce de cocon dans lequel il s'est préparé à naître. Comment est-il arrivé là ? Mystère.


Traduit par Sabrina Wajntraub (5)


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Rocío Silva Santisteban

(Pérou)


L'ÉPOUVANTAIL


— Tue-la – dit l’Epouvantail, presque dans un murmure, aux aguets, les dents serrées, la voix très dure, mais avec un ton qui faiblissait, articulant bien et mettant l'accent sur le dernier "a", qu'il arrondissait en ouvrant les lèvres le plus possible.
— Tue-laaaaaa.
Galaor se jeta avec toute la force de son corps conçu pour la chasse. D'abord, il inclina son poids vers l'avant, ses pattes s'enfoncèrent, souples ; aussitôt,  avec un rapide coup de griffe, il réussit à attraper le pigeon avant qu'il ne prenne la fuite et le mordit dans la partie plus charnue de son corps. Il secoua la tête violemment, au début vers la droite, puis vers la gauche. Avec plusieurs mouvements identiques, il put prendre le contrôle sur le petit corps, en même temps que quelques plumes s'échappaient entre ses dents. Le pigeon cessa de se débattre. Galaor ouvrit alors la gueule et la referma, s'approcha de l'Epouvantail et laissa tomber le pigeon sur ses bottes. Un amas de plumes couvert de bave ; on distinguait à peine la tête de l'animal, les yeux ouverts, comme disséqués.
— C'est bien – le félicita l'enfant, en caressant le pelage orange sur le dos de l'animal, tandis que son regard restait fixé sur le pigeon abandonné sur le trottoir.
L'enfant sourit à contrecœur et se mit à marcher à côté du chien, mettant ainsi un point final au jeu d'une inutile partie de chasse.
— Espèce de monstre – entendit-on de l'autre côté du parc.
L'Epouvantail enleva la chaîne qu'il portait à la taille et Galaor s'arrêta brusquement, reniflant l'air. Un regard vert se glissa dans la végétation,  parcourant le parc municipal d'Est en Ouest ; avec ses mains aux ongles minuscules – il se les rongeait – il arrangea le col de sa veste en cuir, puis, lentement, en introduisit une dans sa poche pour chercher la dernière cigarette du soir.
La nuit commençait à tomber.
— Espèce de monstre ! – entendit-il encore, cette fois-ci avec un doux écho, presque imperceptible. Galaor leva le museau.
Des pigeons qui planaient au-dessus du terrain de foot osèrent de nouveau venir se poser sur les arbustes. L'Epouvantail alluma sa cigarette et, impatient, avec la même voix caverneuse, cria :
— Allez, sors de ta cachette – et il ajouta plus bas et presque en une seule syllabe – Meeeerrrrddeeee…
— Fils de pute – entendit-on derrière une Ford Falcon garée à côté du terrain de foot.
Une petite fille qui était assise par terre se leva et se mit à marcher. Elle portait un tee-shirt blanc, une veste en jean et une minijupe transparente.
— Merde, mais qu'est-ce qui te prend, à toi ? – s'écria l'Epouvantail.
— Toi et ton chien, vous n'êtes que des assassins, de maudits assassins – accusa la gamine (n'ayant pas plus de treize ans, elle était encore une petite fille) avant de s'approcher du pigeon pour ramasser son corps avec une extrême délicatesse. Elle ramassa le pigeon, l'approcha de sa joue et lui souffla dessus doucement, avec ses lèvres qui formaient un O. Une trace de sang souilla son visage. L'Epouvantail s'émut. C'était tellement inhabituel chez lui qu'il perdit presque la tête et voulut embrasser cette fille et ressusciter l'animal. Mais il se retint. Il sentit une rafale brûlante lui traverser le corps, depuis l'estomac jusqu'aux joues, où elle s'installa avec une ardeur honteuse. Il toucha ses joues et se dit qu'il rougissait. Il baissa la tête et appela son chien. Ses yeux verts prirent une couleur aqueuse, liquide. La cigarette arrêta de danser entre ses doigts, avec un pincement précis et nerveux il la jeta et elle finit dans l'herbe. Il essaya de feindre, de jouer la comédie, de lutter contre cette chaleur dans sa poitrine. Et il sourit. Un sourire idiot, sans aucun sens, stupide, inopportun. Un demi-sourire, presque une grimace. La fille le regarda fixement, mais ses yeux distillaient rancœur, obscurité, crasse, indignation. Le détestait-elle ? Il fit comme si de rien n'était, passa la main dans ses cheveux ; à contre-jour, le soleil de l'après-midi illumina une seconde la jupe de la fille et l'Epouvantail put voir les jambes fermes et bien dessinées à travers le tissu bleu ciel.
— Galaor, hurla le jeune, je te l'avais dit, imbécile, de ne pas le tuer !
— Hypocrite, répondit immédiatement la fille, je t'ai vu le pousser à le tuer. Tu es un porc hypocrite de merde de connard de fils de pute…
— Tu jures comme un charretier alors que si on te pressait le nez il en sortirait du lait... 
Galaor s'approcha de la jeune fille et se mit à pleurer avec elle. Dans la race des chiens sentimentaux, Galaor remportait la palme. Il ne pouvait pas tenir plus d'une seconde avant de pousser des gémissements de porcelet avec celui qui sanglotait, peu importait la raison. Même dans les rues, quand les enfants tombent sur les graviers et lâchent un petit sanglot vexé, Galaor s'approche toujours pour se joindre au chœur.
Habitué aux élans sentimentaux de son chien de combat, l'Epouvantail allait partir d'un bruyant éclat de rire, mais se contint en voyant les yeux mouillés de la fillette qui le regardait fixement. 

— Tu vois ! répliqua la fillette en reniflant. Même lui, il regrette ce qu'il a fait.
— Il pleure chaque fois qu'il entend quelqu'un pleurer… il est pareil que dans l'expérience de ce Russe, là…
— N'importe quoi… Il pleure parce qu'il a des sentiments, justement ce qu'il te manque à toi.
— Qu'est ce-qu'il me manque ?
— Les sentiments… Voilà ce que j'ai dit. Que tu as moins de sentiments qu'un chien.
L'Epouvantail demeura pensif. La petite serrait plus fort la colombe contre sa poitrine.
— Peut-être, railla-t-il, cynique, en se retranchant derrière son air le plus détaché. Alors comme ça, j'ai moins de sentiments que ce stupide animal… En tout cas, il ne pleure pas parce qu'il s'est rendu compte de quelque chose, mais parce que toi, tu pleurais… Regarde, il s'est déjà arrêté...
Galaor s'était approché de son maître en remuant la queue. Maintenant, il était heureux. Il suffit simplement d'une seconde ou d'un geste pour que les chiens changent d'humeur. L'Epouvantail enviait Galaor. 

— J'aurais bien voulu verser au moins une petite larme…, mais je suis un vrai dur moi, que veux-tu ?

La gamine le regarda avec l'envie de le frapper, mais elle n'aurait rien pu faire contre ce corps immense aux cheveux mal taillés. Elle voulut encore lui lancer des injures alors que dans sa main, le corps inerte de la colombe vibrait presque imperceptiblement. La petite l'approcha de sa poitrine, protégeant l'oiseau. Galaor remua la queue.

— Et toi, comment tu t'appelles ? demanda l'Épouvantail, feignant le désintérêt.

— Je te le dirai pas. À quoi bon, répliqua-t-elle, concentrée sur le corps inerte. Aide-moi à l'enterrer. La fillette se leva et s'approcha du centre du parc. Elle commença à gratter la terre avec ses mains. L'Épouvantail enleva sa veste, s'agenouilla et l'aida de ses deux mains. Il avait les doigts épais et rugueux, parfaits pour creuser. 

La colombe vibrait imperceptiblement, mais personne ne s'en rendit compte.
La cérémonie dura moins d'une demi-heure. Ils l'enterrèrent vivante, parce qu'ils étaient en réalité plus concentrée l'un sur l'autre que sur l'animal. Quand la colombe fut complètement recouverte, la fillette s'agenouilla et pria, mains jointes. L'Épouvantail se sentit inquiet et mal à l'aise. Quand tout fut terminé, il fit quelques pas jusqu'à la Ford Falcon, s'appuya contre la voiture et sortit une clope de sa poche. Il l'alluma avec sa dernière allumette, les yeux fixés sur la petite qui jouait avec Galaor. Sa robe voletait dans le vent, ses cheveux lui retombaient délicatement sur le visage. Elle lançait une brindille et Galaor, expert en tous types d'activités canines, allait la chercher et la lui rapportait en remuant la queue. Elle riait. Elle semblait avoir complètement oublié la colombe. 

— Hé, viens voir ! lui cria le garçon.
Le joint était sur le point de s'éteindre.
La fillette arriva en courant, joyeuse et essoufflée. Il lui tendit la main, elle prit le joint avec une grande dextérité et tira dessus, jusqu'à ce qu'il ne reste plus la moindre trace de marijuana. Puis, elle sortit un gros pétard de sa poche et le lui donna pour que l'Épouvantail l'allume.
— Sorry, j'ai pas de feu.
— Tu me l'aurais dit, on l'aurait allumé avec ça, elle désigna le dernier résidu de papier qui se consumait au milieu des cendres, sur le sentier. Et maintenant ? Tu sais pas à quel point c'est compliqué de trouver une allumette dans le coin... 

— C'est pas grave, ça. On va aller en direction de l'autoroute, là-bas on devrait trouver quelque chose… Ils marchèrent ensemble, avec Galaor qui gambadait autour d'eux. Alors tu ne me détestes plus ? risqua le garçon.
— Je ne te déteste pas, je te méprise… Tu es un tueur de colombes. Tu es connu par ici. Tout le monde sait de quel espèce tu es. Mais je ne peux pas détester, j'en suis incapable… Je suis née pour aimer, c'est ce que maman me répète tout le temps, alors pourquoi j'y croirais pas ? Le problème c'est que tu n'as personne pour t'aimer. Ça doit être très triste d'avoir la vie que tu mènes. L'Épouvantail resta silencieux. 

Après quelques pas, il eut envie de déguerpir, mais l'idée du pétard fraîchement roulé l'assaillit et il laissa sa dignité de côté pour cet horrible vice. Bref : c'était vraiment une sale gosse. L'Épouvantail avança machinalement. Alors qu'il regardait les chaussures vernies rouges de l'insupportable gamine à ses côtés, il hésita quelques secondes. Il se dit que c'était peut-être une fillette prêtresse de la nouvelle religion à la mode. Ou une enfant qui regardait trop de dessins animés évangélistes. 
Arrivés à l'autoroute, ils s'approchèrent de la rambarde en métal. Ils marchèrent le long de la route en tenant la barrière d'une main, jusqu'à ce qu'ils atteignent la première passerelle. L’Épouvantail passa devant la petite et farfouilla sous le pont, près de la barrière. Il trouva une allumette. Elle sourit et s'approcha du garçon. Ils s'assirent par terre. L'Épouvantail alluma le joint et ils fumèrent, silencieux, en regardant les voitures qui roulaient à toute vitesse.
— Qu'est-ce qui se passerait si je traversais la route ? 

— Presque rien, tu exploserais en mille morceaux. L'Épouvantail lui rendit le joint. Sois pas têtue et t'avise pas de traverser, le chien te suivrait… Je ne veux pas qu'il meurt !
— Et moi, tu t'en fiche ? lui demanda-t-elle en prenant le joint.
— Plus ou moins, railla-t-il en s'adossant contre la barrière qui séparait l'autoroute du sentier.
— Je m'en doutais, répondit-elle avec une certaine tristesse.
— Après tout ce que tu m'as dit… Tu es folle ou quoi ? Je suis venu ici seulement parce que ça fait longtemps que je suis pas tombé sur une telle quantité d'herbe aussi bonne. Le reste, je m'en fiche...
Elle le regarda avec colère puis caressa le chien. Galaor aboya. Deux voitures faisaient des courses de vitesse au loin. Elle écoutait le vrombissement des moteurs. Sur l'autoroute, ça ne ralentissait pas et le bruit résonnait contre le toit du pont.
Le joint était fini. La petite s'approcha de l’Épouvantail et s'assit à côté de lui. Il la regarda, assez énervé, voulant échapper à cette situation. Mais il y avait quelque chose en elle qui le séduisait et il ne pouvait résister à cette proximité. Quand elle fut près de lui, elle posa doucement sa tête sur les jambes du jeune homme. 

— Tu peux me caresser les cheveux ? demanda-t-elle le plus naturellement du monde.
L’Épouvantail, de plus en plus nerveux, voulut s'écarter, mais Galaor s'approcha d'eux et se coucha tranquillement aux pieds de l'enfant. Les mains moites, l'Épouvantail caressa les cheveux de la petite. Elle avait une chevelure très douce et délicate, terriblement agréable à toucher.
La gamine mit son pouce dans la bouche et commença à téter. Sans s'en rendre compte, l’Épouvantail le lui enleva, écœuré.
— T'es trop grande pour ça. 

Elle essuya son pouce sur sa veste et resta dans la même position.
— D'accord, mais continue à me caresser les cheveux.
Si l’Épouvantail commença à s'impatienter, il n'en continua pas moins ses caresses, lentement, goûtant la douceur de ce contact à chaque mouvement. Elle s'endormit.
— Je le savais...
Un moment, il songea à la laisser là, défoncée par l'herbe, puis renonça. Une sorte de remords commença à lui battre aux tempes. Il voyait passer les voitures et, grâce à l'agréable sensation brumeuse du pétard, toutes les couleurs lui semblaient plus vives et la situation plus supportable. 

Il imagina que cette enfant était sa petite fille. Une fille plutôt grande. Puis, sans s'en rendre compte, il lui caressa aussi les bras, lentement, calmement, patiemment. Et ensuite les jambes, et ses doigts coururent plus haut, de plus en plus haut, il lui pelota doucement les fesses, le pubis, totalement dépourvu de poils pubiens. Il se sentit nerveux. Il voulut la pousser sur le côté pour pouvoir se lever et s'enfuir. C'est à ce moment là qu'elle se réveilla.
— Ça fait longtemps que je dors ?
— Pas vraiment, répondit-il, il ne fait pas encore complètement nuit. 

— Ma maman va se fâcher, il faut que je rentre. Tu veux m'accompagner ? J'ai peur de traverser le fleuve toute seule.
— Non... Je peux pas. Je dois retrouver quelqu'un maintenant.
— Mais, la nuit tombe. On pourrait m'agresser.
— Écoute, ne joue pas la... Tu veux que je te prenne pour une dame alors que je sais que tu es une fille de la rue ? Tu peux parfaitement te balader toute seule. Alors je ne vais pas venir avec toi ni rien, arrête tes conneries... 

— Alors tu t'en fiches qu'on me viole et qu'on me tue ! Ben, je sais pas, hein... si on me viole et qu'on me tue et qu'on retrouve mon cadavre tout gonflé flottant dans le fleuve... ce sera de ta faute.
— Ok. Et alors ?
— Et alors, j'en sais rien, voilà.
Elle se met en route, saute la barrière du mur qui sépare l'autoroute du parc et s'éloigne. Il la regarde un moment puis son regard vert revient sur les voitures qui filent d'est en ouest. Il soupire et essaie de se contrôler, mais soudain, il se fige et se précipite, saute la glissière et court jusque là où elle a disparu. Galaor le suit à pas lents... 

La petite l'attendait, tapie après le coin qui donnait sur la rivière.
— Il t'a fallu moins de temps que je ne pensais.
L'Épouvantail s'arrête net et s'en veut de la faiblesse de ses décisions.
— Oui, bon, dépêche-toi.
Ils marchent tous les deux, descendent une butte et rejoignent la rivière. Elle le devance un peu : elle joue avec Galaor, lui lance des bâtons que le chien ne se lasse pas de rapporter encore et encore. L'Épouvantail regarde la petite : il se sent bizarre, quelque chose de doux monte en lui, un sentiment qu'il déteste parce qu'il je juge féminin, maniéré, un truc de tapette. 

Il se dit que c'est peut-être ce que ressentent les gens qui ont déjà joué avec leur mère... Lui n'a jamais eu d'enfance. À sept ans, il est passé de l'orphelinat à la rue et, une fois là, il a fait sa réputation lorsqu'il a appris à voler pour manger.
Le peu de tendresse qu'il a reçu lui vient des animaux : chiens, chats, oiseaux et même un iguane vert qui mordait les lacets de ses chaussures. Des animaux qui le comprennent parce qu'ils ne lui demandent rien. Ils lui présentent leur échine sur laquelle il passe une main distraite. 

Ils se contentent de peu, lui aussi. Sauf que là, passer la main dans le dos de cette petite-là l'a perturbé comme jamais, et il déteste se retrouver dans cette situation parce qu'il ne peut rien contrôler : ni les regards ni ses pulsions. Or, il la regarde et il a envie de s'approcher, de l'embrasser et de passer de nouveau la main dans ses  cheveux mal coupés.
La petite est sur le point de traverser la rivière et il ne sait comment l'appeler pour l'arrêter. Elle commence à sauter entre les pierres à un endroit peu profond. Sa robe est mouillée, Galaor aboie. Le vent souffle doucement et il peut alors revoir les jambes aux cuisses fermes et tendres. La nuit enveloppe le paysage. 

L'Épouvantail est distrait. Il observe, ravi, l'instinct de son chien et ne remarque pas les quatre individus armés de mitraillettes à canon scié et de fusils légers qui apparaissent en face de lui. L'Épouvantail s'arrête, essaie d'appeler la petite et le chien qui l'ignorent et continuent de traverser la rivière.
— Galaor..., crie-t-il, désespéré, Galaoooooorrrrrrr... À cet instant, il est touché et tombe.
Les hommes s'approchent en continuant de tirer.

Traduit par Marie Saint Pol Maydieu

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